ATROPHIE
L’atrophie des nerfs n’a guère été vue que dans les cas où les parties auxquelles ils se distribuent avaient elles-mêmes subi une diminution dans l’activité de leur nutrition normale ou de leurs fonctions ; c'est surtout dans le nerf optique que cette atrophie a été vue et étudiée.
Dans la plupart des cas où un œil a depuis long-temps perdu la faculté de transmettre au cerveau l’impression des rayons lumineux, on trouve, dans la structure du nerf optique, de remarquables changements. Parmi ces cas, il peut y en avoir, sans doute, où la lésion primitive a été dans le nerf optique lui-même; mais ces cas paraissent être les moins nombreux, et presque toujours cette lésion du nerf est consécutive. Ainsi elle existe chez des individus dont les yeux n’ont autre chose qu’une taie ou une cataracte. On l’observe également dans les cas où par la suite d’une violence extérieure l’œil a été crevé, et réduit à uu moignon, dans lequel il n’y a plus de vision possible. Plus l’altération de l’œil est ancienne, plus la lésion du nerf optique est elle-même considérable. Yoilà donc encore un cas dans lequel la lésion trouvée après la mort ne peut être considérée que comme un simple effet.
L’atrophie du nerf optique, que nous prenons ici comme type de l’atrophie de tous les autres nerfs, présente les caractères suivants *. son volume est diminué, au point de ne plus présenter quelquefois que le tiers,
(l) The londvn medical and physical journal, 1826.
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le quart ou le cinquième du volume normal. Sa substance me'dullaire disparaît, et l’on ne trouve plus à l’intérieur du nerf qu’une matière grise demi-transparente; souvent, à mesure que disparaît la substance nerveuse, le névrilème acquiert plus d’épaisseur et plus de consistance ; il en résulte pour le nerf l’aspect d’un cordon fibreux et presque cartilagineux ; d’autres fois on n’observe rien de semblable, et, à la place du nerf, l’on ne trouve autre chose qu’une simple gaîne membraneuse à parois minces, transparentes, et dans la cavité de laquelle on trouve une sorte de cellulosité à moitié liquide. Pour peu que la diminution de volume du nerf soit considérable, le trou par lequel il pénètre dans l’orbite diminue aussi de diamètre ; de même que tend à s’effacer la cavité orbitaire elle-même, dans les cas d’atrophie considérable du globe de l’œil . C’est la répétition de ce qui a lieu pour la totalité des parois crâniennes, lorsque la masse encéphalique vient elle-même à s’atrophier.
L’atrophie du nerf optique s’observe bien plus communément dans la partie de ce nerf comprise entre l’œil et le point de l’entrecroisement qu’au-delà de cet entrecroisement. Dans les cas où l’atrophie se continue au-delà de ce dernier point, c’est toujours dans le nerf qui se rend à la couche optique du côté opposé à celui où existait l’atrophie en deçà de l’entrecroisement ; celui-ci , qui est de toute évidence dans les reptiles et dans les poissons, où les nerfs optiques s’entrecroisent en passant l’un au-dessus de l’autre sans se toucher, se trouve donc démontré chez les mammifères par ce fait pathologique. Quant aux couches optiques, elles sont très-rarement altérées, dans les cas mêmes où l’atrophie des nerfs optiques est la plus considérable possible. Toutefois Wrolik a rapporté un cas observé sur un jeune garçon de quatorze ans, aveugle depuis le quatrième mois de sa naissance, et où les couches optiques n’avaient pas le tiers de leur volume accoutumé ; les nerfs optiques étaient aussi atrophiés derrière l’entrecroisement, et au-devant de lui. D'un autre côté, remarquons ici en passant que la cécité ne suit que rarement les nombreuses et fréquentes altérations dont la couche optique est le siège.
Pourquoi, au contraire, voit-on quelquefois l’amaurose coïncider avec certaines altérations du cervelet, comme, par exemple, avec un développement de tubercules dans un de ses lobes latéraux?
L’atrophie du nerf optique ne se développe quelquefois que très-lentement à la suite de la perte d’un des yeux. Je n’ai trouvé plus d’une fois aucune trace de cette atrophie dans des nerfs optiques qui appartenaient à des individus dont la vue était perdue depuis plusieurs années. M. Magendie a trouvé cette atrophie à peine sensible sur une fille borgne depuis sept ans. Sur un autre individu , borgne depuis trente ans, il a trouvé le nerf optique atrophié en avant de l’entrecroisement, mais pas au delà. Il est, au contraire, d’autres cas où, examiné peu de temps après qu’un accident a entraîné la perte de l’œil, on trouve déjà le nerf optique atrophié d’une
manière notable. Il résulterait des observations et des expériences de Sœmmeringet de M. Magendie, que l’atrophie du nerf optique, très-lente à s’effectuer chez l’homme, s’effectuerait plus rapidement chez les autres mammifères, et encore plus rapidement chez les oiseaux. Ainsi, d’après M. Magendie, un an ou même six mois seulement après la perte d’un œil, chez les chiens et les chats, on trouve le nerf optique atrophié et jaune, mais entre l’entrecroisement seulement et le globe de l’œil. Enfin chez les oiseaux, l’atrophie du nerf optique est encore bien plus rapide. Trente, vingt et même douze jours après avoir rendu opaque la cornée transparente par la section du nerf de la cinquième paire, M. Magendie a constaté l’atrophie et la coloration jaune du nerf de l’œil devenu inactif. Cette atrophie se continuait au-delà de la jonction des deux nerfs jusqu’au lobe optique (1) : ce lobe lui-même était atrophié; il n’y avait plus dans la gaine fibreuse du nerf aucune trace de substance médullaire ; un tissu cellulaire jaunâtre l’avait remplacée. Ces divers faits sembleraient prouver que l’atrophie du nerf optique s’accomplit d’autant plus rapidement que la faculté de la vision était plus énergique chez l’être qui vient à en être privé.
Toutes les fois que le nerf optique s’atrophie, la nutrition de la rétine doit tendre aussi à diminuer ; mais une circonstance assez digne de remarque, c’est que derrière la toile mince qu’elle représente alors, on trouve parfois une production osseuse accidentelle, interposée, comme une eapsule, entre elle et la choroïde.
La diminution de volume de la rétine, par suite de l’inactivité de, l’œil auquel il se rend, a été mise en évidence par un travail fort curieux de M. Desmoulins, dans lequel cet anatomiste a montré que la rétine naturellement plissée de certains oiseaux à longue vue perd ses plis, et devient lisse comme la rétine des mammifères, lorsque chez ces oiseaux la vue s’exerce moins, ou se perd (2).
On a observé l’absence complète des nerfs optiques chez des fœtus venus au monde sans yeux, bien que dans plusieurs cas de ce genre les couches optiques et les tubercules quadrijumeaux présentassent leur conformation normale. On a également observé que dans les cas où manquaient les fosses nasales, les nerfs olfactifs n’existaient pas. Tiedemann a remarqué que l’absence de ces nerfs coïncide ordinairement avec une imperfection de développement des cornes d’Ammon, de la voûte à trois piliers et des corps striés. Dans les cas où les yeux se développent, mais d’une manière irrégulière, et hors de leur place accoutumée, que devient le nerf optique ? Chez un chien cyclopc disséqué par M. Magendie, ce savant n’a trouvé aucune trace de nerf optique, bien qu’il existât une ré-
(1) Il ne faut pas confondre ce lobe avec la couche optique des mammifères,
(2) Desmoulins, Oper.cit., tom. II, pag, 681,
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tine ; ainsi la formation de cette membrane serait indépendante de l’existence du nerf optique. Ce nerf a été d’ailleurs rencontré, soit simple, soit double, dans plusieurs autres cas de cyclopie.
On n’a pas encore fait de recherches suffisantes pour s’assurer si, dans les cas de surdité, il arrive au nerf acoustique la même altération de nutrition qu’au nerf optique. Plusieurs fois on a trouvé plus petites que de coutume les racines antérieures ou postérieures des nerfs rachidiens dans certains cas de paralysie. On a aussi examiné en pareille circonstance les nerfs mêmes des membres paralysés; mais ici l’observation n’a point confirmé les résultats auxquels aurait conduit la théorie. M. Cazauvieilh (l), dans ses exactes recherches sur l’agénésie cérébrale, a examiné avec soin les nerfs des membres. Tantôt il a trouvé également développés les nerfs des membres atrophiés et ceux des membres sains; tantôt même les nerfs des membres atrophiés et privés de mouvement lui ont paru notablement plus gros et en même temps d’une couleur plus jaune que ceux des membres sains. Du reste , il eût été bon de s’assurer de quoi dépendaient et cet excès de volume et cette couleur jaune. Y avait-il réellement augmentation de la substance médullaire du nerf? était-ce simplement l’enveloppe névrilématique qui se trouvait épaissie , comme nous l’avons vu dans certains cas d’atrophie du nerf optique , qui dans ce cas aussi aurait pu paraître plus gros ? y avait-il à l’intérieur du nerf un liquide infiltré , qui pouvait en augmenter le volume, bien que ce nerf contînt réellement moins de substance conductrice du sentiment et du mouvement ? Pour ma part, j’ai cherché plusieurs fois à constater l’état des nerfs dans des membres paralysés, soit récemment, soit depuis plusieurs années, par suite d’une affection cérébrale ; je n’y ai jamais découvert aucune atrophie sensible ; mais je ne les ai pas non plus trouvés plus volumineux.
Des tumeurs de diverse nature développées autour des nerfs peuvent les comprimer et en déterminer l’atrophie d’une manière toute mécanique. J’ai vu les nerfs pneumo-gastriques et diaphragmatiques ainsi comprimés et atrophiés par une tumeur cancéreuse formée autour d’eux. Il en était résulté une gêne considérable delà respiration, qui avait fait croire à l’existence d’une affection organique du cœur (2). On a vu plusieurs fois les
(1) Oper. cit .
(2) Clinique Médicale, tome IV de la lre édition, et tome I de la 2e. Une observation analogue à celle que j’ai rapportée dans la Clinique a été récemment recueillie à l’hôpital de la Pitié , dans le service de M. Serres. Je crois devoir la consigner ici en engageant le lecteur à la rapprocher de celle que j’ai déjà publiée.
Une femme, âgée de soixante-sept ans, éprouvait depuis un grand nombre d’années, tous les symptômes propres aux affections du cœur. La maladie , survenue lentement, avait été précédée de douleurs d’abord par accès et peu vives, puis plus intenses et plus fréquentes, dans le thorax, douleur qu’elle disait ressentir derrière le sternum et à la base de la poitrine; successivement l’appétit a diminué , en
nerfs optiques déformés, atrophiés, réduits à une gaine membraneuse par diverses productions accidentelles. M. Sanson , chirurgien de l’Hôlel-
même temps que la respiration est devenue pénible, et des palpitations se sont fait sentir.
Depuis deux mois qu’elle est soumise à notre examen , voici ce que nous avons observé : la respiration est courte , précipitée , le cœur est le siège de palpitations *ives et par accès, le stéthoscope ne fournit pas de signe notable, et la percussion donne un son clair. La face présente le caractère qu’on lui connaît dans les affections du cœur. Les jugulaires offrent un gonflement sans battements, le pouls est petit. En outre, elle éprouve dans la poitrine , derrière le thorax, et à la base ,1e long des attaches du diaphragme , des douleurs vives , revenant par accès ; elles forment pour la malade le symptôme principal ; l’oppression, quoique forte, n’est rien auprès de ces douleurs. Les deux membres supérieurs sont violacés et œdémateux , les inférieurs conservent leur volume normal. La voix est faible , mais elle n’est ni enrouée, ni sifflante.
L’appétit est presque nul, quelques onces d’aliments lui suffisent. Cependant pas de douleur à la pression sur l’épigastre ; la douleur qu’elle y éprouve habituellement se confond avec celle qu’elle ressent à la base de la poitrine , car elle offre le même caractère d’intermittence. Il n’y a pas de vomissements , le peu qu’elle prend est digéré ; la déglutition n’est pas gênée. Cette femme est dans un état de marasme squelettique.
Tel est l’ensemble des phénomènes offerts pendant le cours de cette maladie , qui a été soupçonnée être un anévrysme de l’aorte, ou quelque tumeur développée dans le thorax, et comprimant les vaisseaux sous-claviers et les nerfs contenus dans celle cavité. En effet, l’œdème borné aux membres supérieurs et coïncidant avec des symptômes d’affection du cœur , indiquait bien que le trouble dans la circulation du cœur n’était que consécutif à quelque lésion qui portait en même temps son influence sur les vaisseaux qui vont aux membres supérieurs , et l’espèce de névralgie des nerfs diaphragmatiques confirmait cette opinion, qui n’a été émise qu’à la suite de longs tâtonnements.
Ouverture du cadavre. Maigreur au plus haut degré; les membres supérieurs seuls sont infiltrés. Quelques ganglions lymphatiques indurés se rencontrent dans le tissu cellulaire du cou. La poitrine ouverte , on trouve le médiastin antérieur , l’intervalle des bronches , les artères qui partent de la crosse de l’aorte , les veines qui reviennent des membres supérieurs , entourés de masses squirrheuses encore à l’état cru , et comprimant les vaisseaux qu’elles avoisinent. Ces masses également répandues sous la concavité de la crosse aortique, étaient plus nombreuses à gauche qu’à droite ; mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans leur disposition , c’est qu’elles enveloppaient les nerfs pneumo-gastriques droit et gauche, celui-ci surtout, et le nerf diaphragmatique gauche, dans différents points de leur étendue. Ces nerfs étaient seulement entourés, comprimés ; leur organisation n’était nullement altérée ; on pouvait , par la dissection , les détacher entièrement , et alors ils paraissaient sains.
Les poumons n’offraient aucune altération , si ce n’est le droit , qui présentait à son sommet une excavation non tuberculeuse, remplie par du sang livide coagulé en partie.
Le cœur n’était ni hypertrophié , ni dilaté , mais la substance en était manifestement ramollie et d’un rouge livide. Les vaisseaux , tant artériels que veineux,
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Dieu , a récemment montré aux élèves qui suivent cet hôpital un cas de ce genre fort remarquable. C’était un kyste osseux , gros comme une noix, implanté sur la selle turcique. Ce kyste reposait sur l’entrecroisement des nerfs optiques , dont on ne trouvait plus de trace ; on ne retrouvait ces nerfs que dans la cavité orbitaire. L’individu qui présenta cette altération était atteint d’une cécité complète , que compliquait une violente céphalalgie. Cependant, de temps en temps, le malade recouvrait légèrement la vue. Comment expliquer ce reste de vue avec l’état dans lequel furent trouvés les nerfs optiques ? étaient-ils simplement atrophiés, sans être détruits complètement? étendus en membrane sur la périphérie du kyste, comme les nerfs qui entourent un sac anévrysmal , ont-ils échappé à l’investigation (1)?
On lit dans le Journal de physiologie de M. Magendie (janvier 182 S» ), une observation de Béclard (2), relative à un individu chez lequel les nerfs olfactifs avaient complètement disparu, comprimés qu’ils avaient été par une masse tuberculeuse développée à la base de l’encéphale. Il y avait en même temps altération des nerfs optiques; ces nerfs paraissaient creux à leur intérieur, ce qui dépendait vraisemblablement du ramollissement extrême de leur substance médullaire; leur commissure était également ramollie. Le malade était affecté depuis deux ans d’amaurose complète, avec céphalalgie sus-orbitaire. Comme l’individu précédent, il recouvra une fois la vue, et aperçut distinctement les objets qui l’entouraient ; mais ce retour de la vue ne fut que momentané. Comment se rendre compte de ce fait ? comment, en présence en quelque sorte d’une lésion constante et aussi grave, la fonction peut-elle ainsi se rétablir d’une manière fugitive? Du reste, une autre circonstance fort importante de cette observation, c’est que, malgré l’apparence de destruction complète des nerfs olfactifs, le malade avait conservé l’odorat, comme les animaux chez lesquels M. Magendie coupe ces mêmes nerfs en laissant intacte la cinquième paire.
Un autre cas d’atrophie d’un nerf, non moins remarquable que les cas précédents, est celui qui a été publié par M. Billard (3) ; dans ce cas, l’atrophie résidait dans le nerf facial, dont le tronc et plusieurs branches avaient complètement disparu au milieu d’une tumeur lardacée qui oc-
qui passent sous les clavicules , étaient comprimés par ces tumeurs , qui gênaient ainsi la circulation.
Les organes digestifs nont présenté pour lésion qu’une diminution dans leur volume, sans altération notable de leur couleur et de leur consistance. ( Lancette française, tom I, n° 17.)
(1) Journal clinique des hôpitaux, tom. I, n°89.
(2) Celte observation a été rédigée par M. Bérard aîné, qui en a consigné dans sa thèse les intéressants détails.
(3) Archives de médecine , tom. Vf, pag. 347.
cupait la région parotidienne. Ce cas est d’autant plus digne d’attention que les phénomènes observés pendant la vie furent semblables à ceux qui ont été produits par Ch. Bell, sur les animaux, en coupant chez eux le nerf facial, c’est-à-dire, la conservation de la sensibilité et l’abolition de la motilité. L’intérêt de ce fait m’engage à le consigner ici avec détail.
La femme Bouillé. âgée de soixante ans, d’une taille petite et d’une faible constitution, portait à la région parotidienne du côté droit une tumeur abcédée depuis un mois, survenue sans cause connue, mais après de longues souffrances dans cette partie , lorsqu’elle entra le 1er mai à l’hôpital d’Angers. Celte plaie n’offrit de remarquable que l’abondance et la fétidité du pus qui s’en écoulait. La mâchoire inférieure était libre, et la face avait son expression naturelle. On appliqua des topiques émollients sur la partie malade. A la fin de mai, la région parotidienne était déprimée, lepuscoulaittoujours enabondance, et on découvrait au fond de la plaie l’extrémité mastoïdienne du muscle digastrique. La malade présenta en outre les symptômes évidents d’une ph thisie pulmonaire, tels que toux continuelle, crachats purulents, fièvre hectique quotidienne, sueurs abondantes, marasme progressif, pectoriloquie à la partie supérieure du poumon gauche. Dans le cours du mois de juin , on vit s’accroître les symptômes de la phthisie. L’amaigrissement devint extrême , et la région parotidienne s’enfonçait davantage à mesure que le pus s’écoulait. Ce pus était toujours fétide, assez épais, et devenait moins abondant que d’abord. Le 1er juillet, l’état delà malade avait éprouvé des changements notables. En effet, l’échancrure parotidienne était très-profonde ; la plaie se trouvait au milieu d’un enfoncement borné antérieurement par la branche de la mâchoire inférieure, et postérieurement par le bord du sternomastoïdien. Cette plaie avait un demi-pouce* de long sur quatre lignes de large ; elle était alongée , ses bords rentrants durs et violacés , et le fond était comblé de fongosités rouges et saignantes, qui empêchaient alors de distinguer le ventre postérieur du muscle digastrique. Il s’écoulait une très-petite quantité de pus presqu’inodore. On soupçonna que la parotide avait fourni les matériaux de la suppuration abondante qui venait d’avoir lieu, et que le vide de l’échancrure parotidienne était le résultat de la désorganisation et de la disparition de cette glande. Pendant ce temps, l’affection pulmonaire faisait toujours des ravages, et minait insensiblement les forces de la malade. Pendant ce temps aussi, on s’apercevait que sa figure prenait une expression toute particulière ; le côté droit de la face était paralysé, les traits de ce côté n’avaient plus de mobilité. Cet état n’arriva pas tout-à-coup; ce fut dans les derniers jours de juin qu’on le remarqua pour la première fois ; il devint progressivement plus marqué jusqu’au 1er juillet, époque où la figure de la femme Bouillé offrait l’expression suivante :
1° Le globe de l’œil du côté droit jouissait de toute sa mobilité, ainsi
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que la paupière supérieure ; mais la paupière inférieure était tombante et renversée en dehors; la conjonctive qui la tapisse était devenue rouge et tuméfiée : cet œil était toujours larmoyant.
2° Le nez était tiré à gauche ; l’ouverture nasale du côté droit était rétrécie , tandis que celle du côté gauche se trouvait dilatée par la contraction libre des muscles de ce côté de la face.
3° La bouche présentait surtout une déviation remarquable. La commissure des lèvres du côté droit était pendante et dirigée vers la partie inférieure de la face , tandis que celle du côté gauche était tiraillée en haut et à gauche; il en résultait que le milieu de la bouche n’occupait plus la ligne médiane de la face, et que le grand diamètre de l’ouverture buccale était oblique de bas en haut et de gauche à droite. L’os maxillaire inférieur n’avait subi aucun déplacement ; la langue était aisément tirée en dehors , et ne se déviait ni à droite ni à gauche en sortant de la bouche.
Quand la malade parlait , quand elle riait , et surtout dans l’action de bâiller , sa physionomie prenait l’expression la plus bizarre ; la face était, du côté droit , immobile et morte, tandisque l’action musculaire du côté gauche , fort développée, donnait à cette partie de la face une mobilité remarquable. Dans l’action de parler , on voyait le buccinateur du côté malade s’enfler et se désenfler alternativement comme les parois d’un soufflet. Durant le sommeil, la paupière supérieure était abaissée sur l’œil , tandis que l’inférieure était toujours tombante et renversée. Lorsqu’on pinçait la peau du côté droit , on y déterminait de la douleur ; la sensibilité de cette partie du visage était même assez développée, pour que le tiraillement des emplâtres agglutinatifs qu’on employait au pansement de la plaie causât quelque douleur à la malade. M. Billard tira parfois légèrement quelques poils qui ombrageaient la lèvre supérieure , tandis que la malade dormait: celle-ci s’éveillait en sursaut et lui adressait des reproches.
En considérant que la femme Bouillé portait toujours du côté gauche de la bouche les aliments quelle voulait soumettre à la mastication , bien que le mouvement de la mâchoire inférieure fût aussi libre du côté droit que du côté gauche , M. Billard pensa que la contraction des muscles masticateurs, voisins de la partie ulcérée , était douloureuse , et que c’était la raison pour laquelle la malade avait choisi le côté gauche pour la mastication.
Tel fut l’état de la malade pendant le mois de juillet, à la fin duquel la plaie était guérie. Les bords en étaient durs et semblables à ceux d’un ulcère scrophuleux cicatrisé. Il existait entre la branche montante de l’os maxillaire et le bord antérieur du sterno-mastoïdien , un vide assez profond pour y loger le pouce. Malgré cette amélioration de la plaie, la malade tombait dans le marasme ; elle toussait beaucoup et crachait du
pus en abondance. Enfin elle succomba au progrès toujours croissant de sa phthisie, le 30 juillet 1824. Pendant ses derniers instants, la respiration était convulsive ; les deux yeux fort agités dans leurs orbites ; les muscles du côté gauche de la face se contractaient avec force, tandis que ceux du côté droit restaient dans l’immobilité. Ce défaut de concordance dans l’action musculaire, et le tiraillement convulsif de la bouche et des narines vers le côté gauche, donnaient à la figure de cette femme une expression effrayante.
L’ouverture du cadavre fut faite seize heures après la mort. — L’extérieur du cadavre n’était remarquable que par une maigreur extrême.
Tête. — La substance cérébrale était saine, les veines de la périphérie de l’organe étaient très-engorgées, il y avait beaucoup de sérosité dans les ventricules. On coupa les origines des nerfs avec ménagement.
Face. (Région parotidienne du côté droit.)— A l’extérieur, cette région présentait l’excavation indiquée plus haut. La peau était très-adhérente aux parties sous-jacentes, les bords cicatrisés de la plaie étaient durs. La peau ayant été disséquée, on trouva l’échancrure parotidienne vide, aucune portion de la parotide ne s’y montrait dans l’état naturel ; mais à la partie moyenne du masséter, ainsi qu’au niveau de l’angle de la mâchoire inférieure, on trouvait quelques vestiges endurcis de cette glande. Au fond de l’échancrure se voyaient l’artère carotide externe et les divisions qui en partent. Ces artères étaient environnées par quelques granulations rougeâtres, dures, squirrheuses, et qui semblaient être des vestiges de la parotide. Le digastrique était encore assez reconnaissable ; mais les muscles qui s’attachent à l’apophyse styloïde étaient confondus dans une masse lardacée , de manière qu’il était impossible de les distinguer entr’eux à leur insertion styloïdienne. On trouvait non loin d’eux la veine jugulaire externe restée intacte, et située plus en dehors et plus en avant vers l’angle de la mâchoire inférieure. Derrière cette masse lardacée on trouvait dans l’état sain la veine jugulaire interne, le ganglion cervical supérieur du grand sympathique et l’artère carotide interne; le tissu cellulaire qui les environnait n’avait subi aucune altération.
En cherchant à découvrir le tronc de la septième paire et ses premières divisions, on trouva, 1° au sommet de l’échancrure parotidienne, le rameau auriculaire postérieur ; il rampait comme à l’ordinaire à la partie extérieure de l’apophyse mastoïdienne et derrière le pavillon de l’oreille; mais il ne fut pas possible de trouver son point d’insertion au tronc du nerf facial. Les autres divisions de ce nerf, telles que celles qui vont au digastrique et aux muscles de l’apophyse styloïde, n’étaient plus reconnaissables. 2° A l’extrémité inférieure de l’échancrure parotidienne, on voyait le tronc du nerf spinal qui était interrompu au niveau du bord antérieur du sterno-mastoïdien.
3° Au milieu des restes de la parotide , qui se rencontraient au tiers
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inférieur de la face externe du masséter, on découvrit le tronc du nerf facial ; son extrémité était comme effilée, et adhérait immédiatement au masséter. Il se divisait ensuite en deux branches, une inférieure et l’autre supérieure. Ces deux branches fournissaient les rameaux accoutumés, lesquels se rendaient sans interruption à la région temporale , aux paupières, aux ailes du nez, aux muscles de la région malaire et de la fosse canine, ainsi qu’à l’orbiculaire des lèvres. Nul d’entr’eux n’avait souffert d’altération, ils étaient d’une blancheur éclatante. Les muscles de la face n’étaient point atrophiés. 4° Les rameaux nerveux appartenant à la cinquième paire, et sortant comme à l’ordinaire par le trou sous-orbitaire, formaient leur plexus accoutumé dans la fosse canine et présentaient un état d’intégrité aussi parfait que celui des rameaux du nerf facial. S°M. Billard disséqua la portion dure de la septième paire à travers le rocher : elle se montra saine jusqu’à sa sortie par le trou stylo-mastoïdien ; là commençait son interruption , de sorte qu’il manquait au nerf facial une portion de son tronc d’une longuenr égale à la largeur de l’échancrure parotidienne.
Poitrine. — Le cœur et le poumon gauche étaient sains ; mais le poumon droit était farci de tubercules : une caverne purulente communiquant avec les bronches, assez grande pour loger un œuf de pigeon , occupait le lobe supérieur. L'abdomen ne présenta rien de particulier.