DE LA TRANSFORMATION SÉREUSE
Considérés sous le rapport de leur organisation , du liquide qu’ils fournissent, de leurs fonctions, des maladies même dont ils peuvent être atteints, le tissu cellulaire etle tissu séreux présentent de nombreux points d’analogie. Nous ne serons donc point étonnés de voir dans beaucoup de cas l’un de ces tissus se transformer en l’autre avec une grande facilité. D'abord, dans l’état normal, ainsi que l’a remarqué Meckel, il n’est pas rare de trouver le tissu cellulaire substitué à certaines portions du tissu séreux : ainsi , là où chez les uns on rencontre une bourse synoviale, on n’observe chez les autres que du tissu cellulaire humecté seulement par un fluide plus abondant , plus onctueux que de coutume. Vice versa , en plus d’un point où il n’existe ordinairement que du tissu cellulaire , on découvre quelquefois une cavité séreuse plus ou moins développée : tantôt ce dernier cas arrive sans qu’il soit possible d’en signaler la cause ; tantôt , au contraire , cette formation accidentelle de tissu séreux peut être rapportée à l’une des lois établies plus haut, en vertu de laquelle l’identité accidentelle de fonctions établie entre les tissus séreux et cellulaire détermine dans le second l’identité de structure avec le premier. C’est ainsi que du frottement prolongé de deux parties il résulte que le tissu cellulaire qui les sépare se change en tissu séreux. Chez plusieurs oiseaux . par exemple, vainement chercherait-on , lorsqu’ils sont encore très-jeunes, quelque trace de membrane synoviale entre leurs os tarsiens et les tendons qui passent sur ces os ; on n’y découvre encore que du tissu cellulaire : plus tard, au contraire, on y aperçoit du tissu séreux bien formé. Lorsque la peau est exposée à des frottements insolites et long-temps répétés , le tissu cellulaire qui la sépare des parties subjacentes se transforme , là où a lieu le frottement , en une bourse synoviale de volume variable. Béclard en a constaté l’existence chez des individus pieds bots , à l’endroit où la peau frotte contre le côté saillant du tarse. Lorsqu’on examine l’extrémité d’un membre long-temps après qu’il a été amputé , on trouve quelquefois au-dessous de la peau qui entoure le moignon une cavité séreuse. Au rapport de Brodic , on rencontra chez une personne bossue une cavité séreuse située entre la gibbosité et la peau , qui éprou-
vait en cet endroit un glissement continuel. Dans les cas de luxation non réduite , on observe quelquefois que les os , dans leurs nouveaux rapports, sont séparés les uns des autres par une membrane séreuse de nouvelle formation , et produite encore ici aux dépens du tissu cellulaire interposé entre les os. La même chose s’observe à la suite des fractures , entre les fragments , lorsque la consolidation n’a pas eu lieu. J’ai constaté l’existence d’une membrane séreuse close de toutes parts et remplie par un liquide onctueux, d’apparence gélatineuse, entre les deux fragments d’un cartilage costal anciennement fracturé(l).Dans ces différents cas , le tissu cellulaire devient-il du tissu séreux, uniquement parce qu’il est soumis à une compression insolite, ou par suite du frottement qu’il éprouve? Je ne pense pas que , dans cette explication , puissent rigoureusement rentrer tous les faits de ce genre jusqu’à présent observés ; il me semble plus conforme à la vérité de ne regarder ici la cause mécanique que comme secondaire , et de ne voir dans ces faits que l’accomplissement d’une grande loi des corps organisés , en vertu de laquelle la modification de la structure d’une partie suit nécessairement la modification de ses fonctions.
Lorsque des corps étrangers séjournent dans le tissu cellulaire qui entoure les différents organes ou qui entre dans la composition du parenchyme même de ces organes , on peut souvent suivre les diverses phases par lesquelles ce tissu se métamorphose peu à peu en une membrane séreuse qui entoure de toutes parts le corps étranger et l’isole des tissus environnants. Souvent, par exemple, on voit s’organiser une membrane de ce genre autour des épanchements de sang. Ce sang peut être insensiblement résorbé par la membrane accidentelle, de telle sorte qu’au bout d’un certain temps , à la place d’un caillot sanguin environné par une couche cellulaire plus ou moins condensée , on ne trouve plus qu’un liquide limpide contenu dans une véritable cavité séreuse.
Lorsqu’un organe a subi une perte de substance qni ne s’est qu’incomplètement réparée , ou bien lorsqu’une cavité, creusée dans son intérieur, tend à s’effacer , on observe qu’une cavité séreuse s’établit là où le tissu divisé de l’organe ne peut pas revenir au point de»contact : on en trouve
(1) La formation de membranes séreuses dans les cas de luxation non réduite et de fracture non consolidée , niée par quelques auteurs , a été mise hors de doute par les recherches récentes de MM. Cruveilhier , Breschet et Yillermé. Quatre-vingtcinq jours après avoir déterminé une fausse articulation sur un chien dont un membre avait été fracturé, ces deux derniers observateurs ont vu les surfaces de la fausse articulation tapissées par une membrane lisse , qui avait tous les caractères des membranes synoviales. Déjà sur deux sujets qui avaient une fausse articulation, suite de luxation, Biehat avait vu un véritable kyste lisse à sa surface interne, humide de sérosité , formé aux dépens du tissu cellulaire , et offrant , à un peu plus d’épaisseur près, l’aspect véritable des membranes synoviales : c’est , dit l’immortel anatomiste ,une synoviale accidentelle.
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ainsi soit dans le cerveau d’individus qui ont eu autrefois tous les signes d’une hémorrhagie cérébrale , soit dans le poumon de sujets qui , longtemps avant leur mort , ont présenté les différents signes rationnels d’une excavation tuberculeuse.
Dans ces cas , c’est à la place de la portion détruite d’un organe que se forme une poche séreuse. Dans d’autres cas, où il n’y apas eu destruction de parties, mais où le développement de ces parties ne s’est pas effectué, l’on voit encore une poche séreuse remplacer ces parties qui n’ont jamais existé. Cela est de toute évidence pour certains kystes séreux de l’encéphale ; cela est probable pour plus d’une cavité à parois séreuses , que l’on rencontre quelquefois au milieu du parenchyme du foie, des reins, de l’utérus, etc.
Enfin , sans qu’ait existé aucune des circonstances qui viennent d’être signalées , peut partout se développer du tissu séreux , soit dans le tissu cellulaire libre , soit dans celui qui entre dans la composition même des différents parenchymes ; quelques-uns de ceux-ci sont quelquefois transformés dans leur totalité en une vaste poche séreuse : en pareil cas , l’on serait , je crois , fort embarrassé pour décider si le travail morbide qui a produit cette poche, au lieu de l’organe dont elle occupe la place, est dû soit à un excès de l’action nutritive (irritation) , soit aune diminution de cette action , diminution qui peut être primitive ou acquise , soit à sa perversion. Tout ce qui peut être affirmé, c’est qu’en beaucoup de cas de ce genre l’existence d’une irritation antécédente ne peut être démontrée par aucun fait direct.
Quelle que soit la partie où s’est développé ce tissu séreux, il se présente, comme toutes-les membranes qu’il forme, sous l’apparence d’un sac sans ouverture , qui constitue une des variétésde cavités ou poches accidentelles, désignées depuis long-temps par les anatomistes sous le nom de kystes . Cette expression , ainsi que son étymologie l’indique , n’emporte avec elle d’autre idée que celle d’une cavité anormale. Quant à la structure des parois de cette cavité , à la nature du liquide qu’elle contient, enfin à son origine, les kystes offrent sous ce triple rapport les plus notables différences. Sous le rapport de leur origine , on doit les distinguer en deux classes , suivant qu’ils sont dus à une poche normale modifiée dans ses dimensions et dans la texture de ses parois (kystes par développement insolite des follicules cutanés, des cryptes mucipares, des vésicules de l’ovaire , des vésicules adipeuses) , ou suivant qu’ils résultent de la formation morbide de quelque tissu. Dans ce dernier cas, rien n’est plus variable que leur organisation; Ton peut en admettre autant d’espèces qu’il y a de tissus différents dans la composition de leurs parois. Nous ne devons nous occuper maintenant que des kystes séreux , ou du moins de ceux dans la composition desquels le tissu séreux joue le principal rôle.
Le volume de ces kystes varie depuis le volume d’un grain de millet
jusqu a celui d’une lête d’enfant ou meme d’adulte. Ils peuvent être isolés , ou groupés les uns à côté des autres ; par leur surface externe ils sont en contact immédiat avec le tissu de l’organe au milieu duquel ils sont développés ; tantôt on ne peut saisir aucun lien organique parlequei ce tissu est uni au kyste , qui s’en détache avec une remarquable facilité ; tantôt il se continue avec un tissu cellulaire lâche ou serré , analogue au tissu sous-péritonéal ou sous-pleurétique : souvent il n’est pas possible d’indiquer avec précision où commence la membrane séreuse accidentelle, qui alors ne semble être quelquefois autre chose qu’une couche celluleuse plus condensée que les couches subjacentes. Le plus ordinairement aucun vaisseau rouge ne peut être suivi dans les parois du kyste ; mais, dans quelques circonstances , j’ai vu de nombreuses lignes rougeâtres se dessiner en arborisations à leur surface externe, comme on l’observe dans quelques cas d’hyperémies des membranes séreuses naturelles. Les tissus qui environnent le kyste sont loin de présenter toujours le même aspect : 1° ils peuvent avoir conservé leur état sain, ou du moins y être revenus; ce cas est même un des plus communs; 2° ces tissus éprouvent un refoulement, une condensation notable qui peut en gêner les fonctions. C’est ainsi que j’ai trouvé entièrement vide d’air, quoique sain d’ailleurs , le tissu d’un poumon dans lequel s’était développé un kyste séreux ; 3° ils sont manifestement atrophiés : c’est ce qui a lieu surtout pour certains parenchymes (cerveau, foie, reins, poumons); on n’en trouve plus quelquefois qu’une couche mince autour d’un vaste kyste qui en occupe la place ; 4° ils sont notablement hyperémiés , sans autre altération; 3° ils ont subi diverses altérations de nutrition , et surtout de l’induration ou du ramollissement; 6° une sécrétion morbide s’opère parfois entre la surface externe du kyste et les tissus auxquels il est contigu, et la matière de cette sécrétion s’interpose entre eux ; et c’est ainsi que plus d’une fois j’ai rencontré au milieu de foyers purulents , de masses tuberculeuses ou d’épanchements sanguins , des kystes séreux qui ne tenaient plus à aucune partie solide , et qui d’ailleurs tantôt étaient encore intacts , et tantôt n’existaient plus qu’en débris. Ce n’est pas à dire que ces kystes, séparés de tout solide , ne puissent prendre naissance dans le liquide même au milieu duquel ils nagent ; mais ce cas , sur lequel nous aurons occasion de revenir, n’est plus celui qui nous occupe actuellement; 7° enfin, le tissu cellulaire, qui est en contact avec les parois du kyste, peut subir diverses espèces de transformations; il peut devenir fibreux, cartilagineux, osseux ou ossiforme ; de là apposition de nouvelles couches qui se surajoutent à la membrane séreuse accidentelle et augmentent considérablement l’épaisseur des parois du kyste. Tantôt on rencontre ces couches complètes et bien formées ; tantôt elles ne sont encore qu’en rudiments : ainsi, par exemple, ce sont des bandes fibreuses, qui, isolées les unes des autres , rendent plus solide en quelques points l’enveloppe séreuse ;
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ou bien ce sont des granulations , de petites plaques cartilagineuses ou osseuses, disséminées à sa face externe.
La surface interne des kystes séreux , ordinairement lisse comme la surface des membranes séreuses naturelles , peut présenter aussi divers aspects , qui rappellent ceux qu’affectent ces membranes , lorsqu’elles sont malades. Ainsi , quelquefois , on trouve cette surface rugueuse , inégale , parsemée de grains opaques , qui ne semblent être autre chose qu’une matière albumineuse concrète : on a mal à propos , selon moi , donné ces grains comme un des caractères des acéphalocystes. A l’intérieur de ces kystes, on peut encore trouver toutes les variétés des pseudo-membranes des séreuses. Simple comme plusieurs de celles-ci, la membrane qui constitue ces kystes acquiert d’autres fois un plus grand degré de complication ; de sa face interne se détachent des prolongements de forme et de grandeur variées , qui rappellent la disposition des replis du péritoine. De là résulte souvent, dans l’intérieur des kystes, l’existence de lames , de cloisons qui séparent sa cavité en plusieurs autres plus petites ; tantôt celles-ci communiquent entre elles , et tantôt elles sont entièrement séparées les unes des autres.
Une sérosité limpide est le liquide que l’on trouve le plus souvent à l'intérieur du genre de kyste qui nous occupe ; cette sérosité varie d’ailleurs beaucoup sous le rapport des proportions respectives d’eau , d’albumine et de sels qu’elle contient. Dans ces kystes ont été aussi rencontrés beaucoup d’autres liquides. Ainsi l’on y a vu , 1° du sang pur avec sa matière colorante et son caillot fibrineux ; 2° de la sérosité teinte de la matière colorante du sang sans fibrine ; 3° de la sérosité incolore avec mélange de flocons fibrineux; 4° une matière muqueuse se distinguant de l’albumine en ce que la chaleur en produit une évaporation presque totale; 3° une matière ayant tous les caractères physiques et chimiques des substances grasses; 6° la cholestérine, autre matière grasse qu’on a rencontrée à l’*état solide , suspendue , sous forme de petites paillettes brillantes , dans divers liquides ; 7° plusieurs espèces d’entozoaires ; 8° quelques substances salines cristallisées ; 9° divers produits solides ou liquides , qui n’ont encore été observés que dans ces kystes ; les uns ressemblant au caoutchouc ; les autres se rapprochant plus ou moins de la mélanose, ayant la consistance et la couleur d’une dissolution épaisse de chocolat dans l’eau , et n’étant peut-être autre chose que du sang altéré ; 10° toutes les variétés du pus ; 1 1° de la matière tuberculeuse ou strumeuse semblable à celle qui existe souvent dans les ganglions lymphatiques des scrophuleux. Il y a réellement plus de variétés dans les produits sécrétés par les séreuses accidentelles , que dans ceux qui sont formés par les séreuses naturelles. Souvent on trouve plusieurs de ces produits existant à la fois dans un même kyste cloisonné à l’intérieur, ou multiloculaire» A côté d’une loge qui contient de la sérosité , on en trouve une
autre qui contient du sang, une troisième où existe du pus, une quatrième et une cinquième qui renferment telle ou telle des matières énumérées plus haut. Vainement, pour expliquer cette singulière différence de produits, cherche-t-on quelque différence dans l’apparence même des parois du kyste entier , ou des parois des loges nombreuses qui le divisent : on n’en trouve aucune ; c’est, dans tous les cas, une membrane séreuse identique qui est la source de tant de sécrétions diverses. Les modifications de sécrétion ne dépendent donc pas toujours uniquement d’une modification appréciable de texture. En tout cas, n’est-ce pas une chose remarquable, que de voir , dans les kystes multiloculaires , les membranes très-minces qui forment cloison exhaler de leurs deux surfaces des liquides si différents ? Produits en quelque sorte au point de contact , pourquoi ne se mêlent-ils pas? pourquoi chacun d’eux est-il veïsé dans une cavité distincte ? t
On s’est long-temps occupé de savoir si les kystes séreux se forment avant ou après le liquide qu’ils contiennent : cela varie suivant les cas. Ainsi nul doute que le kyste séïeux que l’on trouve autour de certains épanchements de sang ne soit dans sa production consécutif à celui-ci. Mais nul doute non plus que dans les cas de Ces kystes, à une ou à plusieurs loges , où sont contenus tant de produits divers , la sécrétion de ceux-ci n’ait été précédée par la formation du tissu sécréteur. La solution de cette question me semble si simple , que je ne crois pas devoir m’y arrêter plus long-temps.
ARTICLE II
DE LÀ TRANSFORMATION MUQUEUSE i
En décrivant un trajet fistuleux qui établissait une communication entre un épanchement pleurétique et l’intérieur des voies aériennes, Bayle avait reconnu qu’une membrane muqueuse accidentelle tapissait les parois de ce trajet ; avant lui, Jean Hunter dans son Traité sur le sang et l’inflammation, M. Dupuytren dans ses Leçons sur l’anatomie pathologique 3 avaient admis une analogie entre la membrane des fistules anciennes et les membranes muqueuses. Laennec partageait aussi cette manière de voir, et plus récemment, le docteur Villermé, auquel la science doit tant d’utiles recherches , a publié une excellente description des membranes des fistules , description dans laquelle il fait ressortir la grande ressemblance qui existe entre ces membranes et les muqueuses. Le professeur Cruveilhier a aussi décrit quelques cas de ce genre ( Essai sur l’anatomie pathologique j tom. II). Déplus, il y a déjà long-temps que M. Chaussier a annoncé qu’on trouve souvent des membranes hérissées de viftosi& 1 10
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tés, semblables aux muqueuses, à la surface interne d’anciens foyers purulents qui ne communiquent point avec l’extérieur. Enfin M. Cruveilhier et d’autres observateurs admettent la possibilité de la reproduction des membranes muqueuses, lorsqu’elles ont subi une perte de substance. Dans ce dernier cas , comme dans les précédents , c’est également le tissu cellulaire qui , changeant insensiblement de nature , s’élèverait par degrés à la transformation muqueuse.
Ainsi voilà trois circonstances principales dans lesquelles a été admise l’existence des membranes muqueuses accidentelles : 1° dans les anciens trajets fistuleux ou dans les foyers de pus communiquant à l’extérieur par un de ces trajets ; 2° dans les abcès clos de toutes parts ; 3° à la place de portions de membranes muqueuses détruites.
La transformation du tissu cellulaire en membrane muqueuse , dans ce dernier cas, me semble évidente. D’abord la possibilité de cette transformation aurait pour elle de l’analogie avec ce qui se passe à la peau dans les cas de perte de substance de cette membrane ; en second lieu des observations directes ont démontré la réalité d’une pareille transformation. M. Cruveilhier en a cité quelques exemples remarquables ( Essai sur Vanat. pathol., tom. II, pag. 170). Là où la muqueuse a été détruite, le tissu cellulaire subjacent devient vasculaire; un peu plus tard, il apparaît comme une membrane molle , spongieuse , hérissée d’espèces de houppes vasculaires; plus tard, enfin, la transformation est complète, et l’on ne peut plus apercevoir aucune différence entre l’ancienne membrane muqueuse et celle qui s’est récemment formée. Pour les membranes muqueuses intérieures , sur lesquelles ont plus spécialement porté mes recherches, je crois avoir constaté plusieurs degrés dans leur reproduction. Dans un premier degré, le tissu cellulaire sous-muqueux mis à nu est rougeâtre et lisse ; c’est alors le passage d’une membrane cellulo-vasculaire à une membrane muqueuse encore très-simple. Dans un second degré , cette membrane cellulo-vasculaire est élevée au niveau du reste de la muqueuse; mais elle n’est pas encore détachable comme celle-ci; elle aune disposition vasculaire moins compliquée; et, si la membrane qu’elle remplace avait des villosités, elle en est encore dépourvue. Dans un troisième degré, elle deviént membrane muqueuse parfaite, elle se détache des tissus subjacents , et , dans le tube digestif , le corps villeux s’y développe.
Si, pour réparer une perte de substance, le tissu cellulaire est susceptible de se transformer en membrane muqueuse, n’est-il pas possible que, dans d’autres circonstances où il n’y aura plus ce but à remplir, mais où le tissu cellulaire en contact avec un corps étranger remplira accidentellement les fonctions de membrane muqueuse, il devienne aussi tissu muqueux. Dans ce second cas comme dans le premier se trouve l’application de deux des lois précédemment établies. Cependant cette transformation,
admise par les auteurs les plus recommandables, et qui Tient d’être niée par M. le docteur Gendrin, est-elle bien réelle, bien complète? N’a-t-on pas donné trop facilement le nom de membrane muqueuse à un tissu cellulaire injecté et condensé en couche membraniforme ? Si cette transformation a lieu, jusqu’où peut-elle s’élever? La muqueuse accidentelle ressemble-t-elle seulement à la muqueuse très-simple qui tapisse certains conduits excréteurs? peut-elle atteindre le degré de complication de certaines portions de la membrane muqueuse des voies aériennes, et surtout des voies digestives? Pour résoudre ces questions , il est nécessaire que nous comparions anatomiquement avec les diverses muqueuses naturelles les membranes d’apparence muqueuse que l’on trouve dans certains abcès* et surtout dans les anciennes fistules.
Une couche spongieuse , pourvue de vaisseaux nombreux , apposée sur un tissu cellulaire dense , d’où elle peut être détachée en membrane , recouverte quelquefois d’un épithélium, parsemée de follicules et souvent de villosités , sécrétant un liquide particulier connu sous le nom de mucus, voilà ce qui constitue normalement une membrane muqueuse. Parmi ces diverses parties , les unes sont constantes, les autres peuvent ne pas exister, sans que pour cela la membrane où on ne les trouve pas cesse d’appartenir aux muqueuses ; cette circonstance ne doit pas être perdue de vue , lorsqu’on cherche à établir une comparaison entre ces membranes et plusieurs couches membraniformes , qui se produisent dans l’état morbide ; car il est clair , d’après ce qui vient d’être dit, qu’on pourra encore les regarder comme analogues aux membranes muqueuses, bien qu’on n’y retrouve pas tous les éléments de celles-ci. Voyons donc ce qui a été trouvé dans les membranes de nouvelle formation auxquelles a été imposé le nom de muqueuses accidentelles.
A la surface de foyers purulents ordinairement anciens , ou de trajets fistuleux existant depuis long-temps, j’ai trouvé souventune couche molle* spongieuse , comme veloutée , n’ayant ni fibres distinctes , ni cellules , dépourvue d’élasticité, très-peu extensible, et, suivant les cas, incolore ou parcourue par des vaisseaux nombreux. Ceux-ci peuvent y représenter des lacis, des arborisations plus ou moins multipliées. Lamembrane où ils se dessinent peut être légèrement rosée , d’un rouge plus intense* grise, ardoisée, brune, et enfin d’un noir plus ou moins foncé. Cette description est analogue à celle que l’on ferait d’une membrane muqueuse , soit saine , soit hyperémiée d’une manière aiguë ou chronique. Examinées sous le rapport de leur épaisseur , les couches membraniformes que je viens de décrire présentent autant de variétés que les muqueuses naturelles. lien est qui, semblables à une toile très-mince, sont à peine aussi épaisses que la membrane des sinus frontaux. Il en est d’autres qui égalent ou sur^ passent l’épaisseur de la muqueuse gastrique. Elles reposent sur une couche celluleuse ordinairement dense, tendant souvent à l’état fibreux,
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analogue à la membrane cellulo-fibreuse, qui double partout les diverses membranes muqueuses. Souvent on ne peut pas les détacher de cette couche , avec laquelle elles se confondent ; elles semblent n’en être que la partie la plus superficielle, distincte seulement des parties plus profondes par sa plus grande vascularité , rappelant ainsi , soit la disposition de la peau dont le réseau vasculaire ne peutêtre réellement séparé du derme subjacent que par la pensée, soit la disposition de certaines muqueuses ellesmêmes , qui font tellement corps avec les tissus situés au-dessous d’elles , qu’on ne peut les en détacher sans endommager les unes ou les autres. D’autres fois, de la surface interne des parois d’un abcès et surtout d’une fistule , on vient très-facilement à bout de séparer une véritable membrane présentant tous les caractères ci-dessus décrits , et au-dessous d’elle on trouve la couche celluleuse qui vient également d’être indiquée. Il est quelquefois arrivé qu’en disséquant d’anciens trajets fistuleux on a trouvé près de l’orifice cutané de la fistule une membrane très-mince, qui recouvrait la pseudo-muqueuse, et qui, disparaissant peu à peu à une certaine profondeur, représentait ainsi, par son aspect aussi bien que par sonsiége, l’épithélium des muqueuses naturelles. Dans tous les cas où ont été décrites, comme appartenant aux muqueuses, les pseudo-membranes des fistules et des abcès , il n’est pas dit qu’on y ait rencontré des follicules ; je n’en ai pas non plus trouvé , quoique je les aie cherchés, dans mes dissections propres. Cette absence de follicules suffit-elle pour empêcher de regarder réellement ces pseudo-membranes comme des muqueuses accidentelles ? Je remarquerai à cet égard que dans beaucoup de points des muqueuses on n’a pas plus découvert de follicules que dans les membranes des fistules, et que si l’on y en admet l’existence, c’est uniquement par analogie; on les y suppose trop petits pour pouvoir y être aperçus. En définitive , le mode d’organisation , par lequel une membrane est constituée membrane muqueuse, est-il changé, parce que celte membraneprésente des enfoncements moins nombreux ou moins apparents? Quant aux villosités , leur absence ne serait pas une raison pour exclure de la classe des muqueuses plusieurs membranes des fistules : car ces villosités n’existent réellement que dans une seule muqueuse naturelle , dans celle de l’estomac et de l’intestin grêle ; encore n’y sont-elles pas apparentesdans les premiers temps de la vie intra-utérine. Si l’on examine sous l’eau une membrane d’apparence muqueuse trouvée dans une fistule ou dans un abcès, on voit effectivement que dans le plus grand nombre de cas cette membrane a une surface lisse, comme est la surface des membranes muqueuses autres que la digestive. D’autres fois, à la vérité, cet aspect lisse n’existe plus ; plongée dans l’eau la membrane accidentelle paraît comme hérissée de nombreux filaments; mais ces filaments n’ont ni la forme, ni la régularitédes villosités intestinales. On pourraitplus exactement les comparer aux filaments qui garnissent lalangue de certains animaux. Ils m’ont
paru spécialement formés par des faisceaux vasculaires très-fins élevés per-* pendiculairement à la surface de la membrane. En résumé , dans les mu-* queuses naturelles, on ne trouve pas partout des follicules etdes villosités; ce n’est donc pas par des caractères tirés de leur absence ou de leur présence qu’on sera fondé à admettre ou non les membranes des fistules au nombre des membranes muqueuses. Celles-ci sont spécialement caractérisées par la faculté qu’elles ont de sécréter du mucus. Ce liquide a-t-il été trouvé dans les trajets fistuleux ? Il est assez difficile de résoudre positivement cette question, parce que différents liquides s’écoulent ordinairement à travers ces trajets, et que, si du mucus y existe, il se con-* fond avec eux. De plus, de la matière purulente, fournie par les parois mêmes de la fistule, peut dans plus d’un cas en imposer pour du mucus. Cependant M. Villermé assure avoir vu assez souvent des fistules anciennes et non actuellement irritées fournir une matière visqueuse, semblable à ce qu’on appelle des glaires, c’est-à-dire à du mucus. Il a vu ces fistules présenter dans leurs sécrétions toutes les variétés que peuvent offrir les membranes muqueuses saines ou malades, toutes celles que l’on observe, par exemple, dans les nombreuses nuances d’urétrite aiguë ou chronique. Dans un cas de nécrose d’une côte que j’eus occasion d’observer en 1819 chez un phthisique , je constatai qu’à travers l’orifice du trajet fistuleux assez long qui conduisait à la portion d’os nécrosée , s'écoulait habituellement un liquide d’un blanc grisâtre, visqueux et filant comme le mucus des fosses nasales ; je soumis ce liquide à quelques réactifs chimiques, et j’obtins les résultats suivants : il se dissolvait dans l’eau , mais très-lentement , sa solution ne se coagulait pas par la chaleur : ce n’était donc point de l’albumine ; elle ne se prenait en gelée ni par la concentration , ni par le refroidissement : ce n’était donc point de la gélatine ; l’infusion de noix de galle ne la précipita pas , ce qui arrive aux solutions d’albumine et de gélatine ; elle précipita au contraire par l’acétate de plomb, ce qui n’a lieu ni pour l’albumine, ni pour la gélatine ; enfin l’alcool la précipita de sa solution aqueuse. Ces différents caractères sont ceux que les chimistes assignent au mucus. Mais ils furent loin de se présenter constamment: un jour je les trouvais ; le lendemain je rie les rencontrais plus ; la matière sécrétée présentait elle-même les plus grandes variétés d’aspect , qui semblaient être en rapport avec les variétés de sa composition chimique. Cependant la membrane sécrétante ne variait pas dans son organisation ; elle ne pouvait varier que dans ses propriétés vitales , dans la quantité de sang qu’elle recevait , et par suite dans l’action élaboratrice qu’elle exerçait sur celui-ci pour en séparer divers matériaux d’excrétion. L’os malade pouvait aussi fournir plus d’un principe qui devait modifier celui-ci. Telles sont les difficultés que l’on rencontrera toujours dansdc semblables recherches ; mais ce n’est pas tout: l’on sait maintenant que le mucus n’est pas partout une matière identique ; que sa com-
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position varie dans chacune des differentes membranes qui le fournissent ; qu’outre la matière suîgeneris qui le caractérise, et que Berzélius appelle matière muqueuse , on trouve dans le mucus , suivant les lieux où on l’examine, des principes différents les uns des autres , et qui , par leur combinaison ou leur association avec la matière muqueuse proprement dite, peuvent faire varier singulièrement les propriétés physiques et chimiques de cette matière (1). Pour qui connaît ces difficultés, il devra paraître tout simple que les membranes des fistules , bien qu’organisées comme des muqueuses , ne présentent pas toujours dans le produit de leur sécrétion une matière identique , ou même une matière qui ressemble à celle qu’exhale telle ou telle muqueuse de l’état normal (2).
Il suit de l’ensemble des faits précédents :
1° Que le tissu cellulaire qui existe sur les parois d’abcès chroniques ou d’anciens trajets fistuleux peut revêtir un aspect semblable à celui de certaines membranes muqueuses. Toutefois Meckel me semble être allé trop loin, lorsqu’il a comparé toute surface qui suppure à une membrane muqueuse imparfaite,
2° Que, dans cette transformation, on peut admettre divers degrés, suivant que le tissu cellulaire, non encore membraniforme, présente seulement une série de bourgeons ou de granulations vasculaires , suivant qu’il devient une couche cellulo-vasculaire non encore séparable des tissus subjacents , suivant enfin qu’il s’élève à être une véritable membrane qu’on isole facilement de ces tissus , et dont la surface est tantôt lisse , tantôt filamenteuse.
3° Que jamais on n’a trouvé dans ces membranes accidentelles ni follicules, ni villosités comparables aux villosités intestinales.
4° Que les circonstances qui peuvent influer sur la composition et sur l’appel du liquide fourni par ces membranes sont trop multipliées et encore trop peu appréciées, pour qu’on puisse de la nature de ce liquide conclure à la nature de la membrane qui l’a formé.
5° Que ces membranes, dans leur organisation la plus parfaite, ne peu-
(1) Ainsi, par exemple, s’il faut en croire M. Bostock, par l’action diffe'rente que l’infusum de noix de galle, le perchlorure de mercure et l’acélate de plomb exercent sur la gélatine, l’albumine et le mucus, rien n’est plus facile que de distinguer ces trois matières ; cependant M. Chevreul , si bon juge en un semblable sujet, n’adopte pas cette manière de voir, parce que, dit-il, on n’a point suffisamment apprécié l’influence des corps qui accompagnent ces trois substances dans les liquides où elles sont dissoutes. ( Dictionnaire des sciences naturelles , tom XXXIII , pag. 72. )
(2) De nouvelles recherches, a dit M. Chevreul , sont absolument nécessaires pour prononcer en définitive si le mucus est une espèce ou un genre d’espèces , ou bien encore si l’on n’a pas confondu sous un nom commun des corps qui seraient trop différents pour être considérés comme congénères. ( Dictionnaire des sciences naturelles, tom. XXXIII, pag. 273.)
vent être assimilées qu’aux muqueuses les plus simples, telles que celles des uretères ou des petites ramifications des canaux hépatiques.
6° Qu’on n’a jamais vu jusqu’à présent de membrane muqueuse accidentelle qui puisse être comparée , pour la complication de sa texture, à la membrane muqueuse gastro-intestinale.
La membrane des trajets fistuleux présente plusieurs aspects , qui peuvent encore servir à établir une analogie entre sa nature et celle des muqueuses. Lorsqu’elle n’est point irritée , on la trouve pâle ou grisâtre comme les membranes muqueuses dans leur état sain. D’autres fois , au contraire , on y trouve les mêmes nuances d’injection et de rougeur qui dans les muqueuses annoncent un travail d’irritation aiguë ou chronique. Enfin diverses lésions qui sont le partage à peu près exclusif des membranes muqueuses , telles que des végétations , des fongosités, des callosités, etc., se trouvent également sur les parois des anciens trajets fistuleux. Le tissu cellulaire, qui double la couche membraniforme étendue sur ces parois, peut s’épaissir, s’indurer de manière à ressembler à ce qu’on appelle du squirrhe, comme on voit s’indurer, devenir squirrheux, etc., le tissu cellulaire sous-muqueux. Enfin, de même que des adhérences ne s’établissent jamais entre les différents points d’une surface tapissée par une membrane muqueuse , si ce n’est là où celle-ci a subi une solution de continuité, de même, pour faire adhérer les parois des trajets fistuleux et en déterminer ainsi l’oblitération, il faut y pratiquer des incisions qui mettent en contact les tissus subjacents au tissu membraniforme, d’apparence muqueuse , par lequel ces parois sont tapissées.
Ce n’est pas d’ailleurs seulement au milieu du tissu cellulaire libre que peuvent se former des membranes dont l’aspect se rapproche de celui des membranes muqueuses. On en trouve de semblables développées au sein des parenchymes. J’en ai cité des exemples dans le tome IY de la Clinique Médicale , ( observations sur les abcès du foie). J’ai trouvé une fois, dans un des hémisphères cérébraux, deux cavités pleines de pus, queféu^ nissait un trajet fistuleux : leur face interne, ainsi que celle du trajet par lequel elles communiquaient , était tapissée par une membrane mince , d’un rouge grisâtre , douce et lisse au toucher , se détachant facilement, par lambeaux, du tissu subjacent, sur lequel elle ne semblait, en quelque sorte, qu’appliquée. Mise dans l’eau, elle paraissait hérissée de filaments et comme villeuse. Autour d’elle, la substance cérébrale avait son aspect physiologique. Parmi les kystes que l’on trouve souvent dans les ovaires, j’en ai rencontré quelques-uns dont les parois étaient constituées par une membrane, qui ressemblait beaucoup plus à une muqueuse qu’à une sé^ reuse. La même remarque a été faite par Meckel. J’ai rencontré une fois dans le rein d’un cheval un kyste gros comme une orange , que remplissait une matière blanchâtre, visqueuse, semblable à du blanc d’œuf. Les parois de ce kyste étaient formées par deux membranes distinctes : l’une,
PRÉCIS
externe, était fibreuse; l’autre , interne , offrait une texture molle, une apparence spongieuse, une teinte d’un gris pâle ; plongée dans l’eau, on eût dit d’une muqueuse ; elle se séparait facilement de la tunique plus extérieurement située. Il y avait ici un rapport entre la structure du kyste et la nature du liquide qu’il contenait. Enfin ces membranes d’apparence muqueuse peuvent se former jusqu’au milieu des pseudo-membranes des séreuses, ainsique le démontre le fait suivant. Un garçon, âgé de trois ou quatre ans, mourut à l’hôpital des Enfants avec tous les symptômes d’une péritonite chronique. De plus , autour de l’ombilic existait un orifice à travers lequel s’échappaient habituellement pendant la vie des matières muqueuses d’une odeur forte. L’ouverture du cadavre fut faite en ma présence par le docteur Senn de Genève, alors interne à l’hôpital des Enfants. Au milieu de nombreuses adhérences celluleuses qui unissaient les diverses portions du péritoine , existait un conduit bien dessiné qui, commençant à l’orifice ombilical ci-dessus indiqué, allait, après un trajet de deux pouces environ, se terminer à un autre orifice par lequel il communiquait avec l’intérieur d’une anse d’intestin grêle. Tout ce conduit était tapissé par une membrane rougeâtre , lisse au toucher, semblable à une muqueuse. On pouvait la détacher des parties subjacentes formées par les adhérences celluleuses. Cette membrane se continuait d’une part avec la muqueuse intestinale, et d’autre part avec la peau.
ARTICLE III