‹ Précis d'anatomie pathologiqueChapitre 27 sur 175 · MODIFICATIONS DE SITUATION DES SÉCRÉTIONS · texte numérisé non relu

MODIFICATIONS DE SITUATION DES SÉCRÉTIONS

Ce genre de modifications des sécrétions , qui pourrait être désigné sous le nomd 'hétérocrinie , a été jusqu’à présent peu étudié ; les principes les plus généralement répandus dans les écoles modernes ont dû naturellement en détourner l’attention. Les faits qui en démontrent l’existence ont été ou repoussés , parce qu’ils contrariaient des théories , ou acceptés sous la condition d’être interprétés au profit de ces dernières , et de rentrer dans le cercle où elles ont renfermé la science. Une observation plus attentive et surtout plus désintéressée doit multiplier ces faits ; des recherches d’érudition nous en montreraient de semblables dans les écrits de nos prédécesseurs ; c’est parce qu’ils les ont vus , qu’ils ont créé plusieurs de leurs théories ; c’est peut-être aussi parce que celles-ci existaient déjà, que des faits qui leur semblaient appuyer ces théories ne leur ont point échappé. Ce ne sont pas , certes , les observations qui leur ont manqué ; mais , moins rigoureux dans leur manière d’observer les faits et d’en tirer des conséquences , ils avaient moins de chances de rencontrer la vérité . Lorsqu’ils l’ont découverte , ils l’ont trop souvent altérée par leurs méthodes vicieuses d’observer et de raisonner ; c’est de la sorte que les métastases humorales, admises par eux, ont été plus tard regardées comme une chimère ; et cependant les observations modernes ont montré qu’il y avait du vrai dans la doctrine des métastases. Voyons donc ce que les faits vont nous apprendre , et , indifférents aux doctrines du passé comme à celles du présent , ne reculons pas devant les conséquences auxquelles ces faits nous sembleront légitimement conduire.

Parmi les différents produits de sécrétions plusieurs ont été trouvés loin du lieu où ils sont normalement séparés du sang. Tantôt on les y a rencontrés en nature, tantôt seulement on y a reconnu un certain nombre de leurs éléments.

On a quelquefois rencontré dans le sang une matière grasse, qui apparaissait sous forme de gouttelettes huileuses disséminées au milieu du sang contenu dans les vaisseaux. Un cas de ce genre a été rapporté dans le tome XV des Archives générales de Médecine.

Je ne place point au nombre des hétérocrinies les accumulations ou les écoulements de sérosité ; car, en quelque point qu’on les observe, le sérum ne s’y trouve être qu’augmenté dans sa quantité ; au lieu d’y être à l’état de vapeur, il coule sous forme liquide, parce qu’il est plus abondant que de coutume ; ce n’est point là une hétérocrinie.

Certaines sécrétions de graisse peuvent au contraire être considérées comme appartenant à l’hétérocrinie. Ainsi j’ai rencontré deux fois dans le

tissu cellulaire sous-muqueux des parois intestinales, de petites tumeurs graisseuses entièrement analogues par leur forme, leur aspect extérieur, leur composition , et aussi par l'enveloppe celluleuse qui les entourait , aux lipomes sous-cutanés. Or l’on sait que jamais dans l’état normal l’on ne trouve de graisse dans le tissu cellulaire dense et serré qui double les membranes muqueuses.

On n’a pas encore trouvé de mucus ailleurs qu’à la surface libre des membranes muqueuses.

On a cité quelques cas dans lesquels un des principes dulait, le caséum, a été rencontré hors des voies qui ordinairement le transmettent audehors. Ainsi daiis l’urine d’une femme veuve, qui n’avait jamais eu d’enfants,’M. Cabal a constaté l’existence d’une matière ayant toutes les propriétés du caséum du lait ; dans le péritoine d’une autre femme morte d’une inflammation de cette membrane, on dit aussi avoir trouvé une substance tout-à-fait analogue au caséum (l).

M. Hervez de Chégoin a récemment communiqué à l’Académie de Médecine un cas dans lequel du caséum aurait été aussi trouvé dans l’urine. Une femme , au rapport de M. Hervez , après avoir mis au monde un enfant mort, fut prise , au quatrième jour de ses couches, d’une éruption miliaire; les mamelles ne présentèrent aucun gonflement, aucune trace de sécrétion lactée ; cette femme succomba le dixième jour. L’urine ayant été analysée par M. Pétroz, pharmacien en chef de l’hôpital de la Charité, ce chimiste dit y avoir constaté la présence de l’urée.

On voit que, dans les cas qui viennent d’être cités, il n’y avait point eu d’action exercée par l’organe qui ordinairement sécrète le lait ^ de telle sorte qu’on ne pourrait pas dire que le caséum , formé dans la glande mammaire , a été porté ailleurs par voie de résorption. Mais avant tout , il faudrait bien s’assurer s’il y a identité parfaite entre le caséum , tel que le produit la glande mammaire , et la matière morbide , trouvée dans l’urine ou ailleurs, à laquelle on a donné ce nom. Or cette identité est bien difficile à décider , puisque , dans l’état actuel de la science , il n’existe aucun moyen de distinguer d’une manière sûre le caséum d’avec plusieurs autres principes organiques (Orfila). Toutefois ajoutons que dans un cours fait cette année (1828) au Collège de France, un savant et habile chimiste , M. Dumas , a annoncé que parmi les matières qui composent le pus , il en était une qui ressemblait entièrement au caséum. Ce principe ne devrait donc plus être regardé comme un produit spécial de la sécrétion mammaire.

Rien de plus commun que de trouver mêlée aux liquides ou combinée avec les divers solides une matière colorante jaune tout-à-fait semblable à celle de la bile. C’est ce qui caractérise l’ictère. Cette coloration coïncide

(1) Bulletin des Sciences médicales pour 1826.

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le plus ordinairement avec quelque affection du foie ; dans quelques cas, cependant, ni les symptômes, ni l’ouverture des cadavres ne démontrent l’existenoe de cette affection.

Un autre principe , que l’on regarde comme appartenant surtout à la bile , la cholestérine, a été trouvé en beaucoup de parties solides ou liquides. Ainsi, non-seulement elle entre dans la composition d’un certain nombre de calculs biliaires , mais encore on l’a découverte dans le cerveau de l’homme et de plusieurs animaux ; dans un poumon malade (Gmelin); dans un foie abcédé {idem); dans une langue injectée et conservée (Wœhler) ; dans la sérosité d’une hydrocèle ; dans des tumeurs dites squirrheuses . Enfin de la cholestérine a encore été trouvée dans le musc et dans quelques espèces de champignons. Ainsi, la cholestérine serait un des principes les plus répandus dans l’économie , et tout tissu serait apte ou à la former ou à la séparer du sang.

Les anciens ont heaucoup parlé de la possibilité de la sécrétion de l’urine par d’autres voies que par les reins ; il n’est guère de point de l’économie où ils ne disent avoir vu des dépôts de liquide rénal. Les observations qu’ils nous ont transmises sur ce sujet n’ont point ce caractère de précision qui en garantit l’exactitude : ce serait donc sans profit pour la science que je les rapporterais ici. Dans l’état actuel de nos connaissances, nous pouvons affirmer les propositions suivantes î

1° Plusieurs des principes immédiats de l’urine, que l’on regarde ordinairement comme appartenant exclusivement à ce liquide , peuvent se rencontrer hors des voies par lesquelles ces principes sont habituellement éliminés du sang.

2° Ces principes ont été trouvés hors des voies urinaires , et dans le cas où il y avait suppression plus ou moins ancienne de la sécrétion rénale, et dans le cas où cette sécrétion continuait à s’opérer.

3° La présence de l’acide urique a été constatée par M. Vauquelindans la sueur d’individus dont les reins étaient malades (l). Plusieurs chimistes ont découvert ce même acide urique dans les concrétions tophacéesqui remplissent les articulations des goutteux ou existent autour d’elles.

4° La présencede l’urée, ailleurs que dans le liquide fourni par les reins, a été également constatée.

5° Enfin l’on a vu sortir par diverses voies un liquide analogue , par ses propriétés physiques, au liquide rénal, et dans lequel l’analyse a fait reconnaître l’existence d’un ou plusieurs desprincipes qui normalement constituentl’urine. Le fait suivant, rapporté par le docteur Salmon Arnold (2), me parait , dans l’état actuel de la science , d’un haut intérêt et d’une grande portée.

(1) Clinique chirurgie, de M. Pelletan, tom. II, pag. 369.

(2) The New-england journal ofmedicine and surgery. Boston. 1825.

Marie Burton,âgée de vingt-sept ans, fortement constituée, jouitd’une bonne santéjusqu’au mois de juin 1820. Elle fut prise d’une hémoptysie; ses règles se supprimèrent. Abondamment saignée, puis émétisée , elle fut délivrée de son hémoptysie ; mais les règles ne reparurent pas. Pendant les deux années suivantes l’excrétion de l’urine ne se fit plus qu’à l’aide du cathéter introduit dans la vessie une fois toutes les vingt-quatre heures. Lorsque cette introduction n’était pas faite, on voyait un liquide, d’apparence urinèuse, suinter en abondance à travers les téguments de la région lombaire.

Au mois de septembre 1822 (1), le cathéter ne fut introduit dans la vessie qu’au boutde soixante-douze heures. Pendant ce temps, un nouveau phénomène se manifesta ; on vit s’écouler par l’oreille droite , d’abord goutte à goutte , puis en quantité plus considérable, un liquide tout-à-fait semblable à celui de l’urée. Cet écoulement continua les jours suivants; il survenait, en quantité inégale, plusieurs fois dans chaque vingt-quatre heures; de telle sorte que dans cet espace de temps il sortit de l’oreille huit onces environ de liquide. Cet écoulement était précédé d’une sensation très-pénible dans l’œil et dans l’oreille du côté droit, sensation qui ne disparaissait qu’aprèsque l’écoulement avait eu lieu. Celui-ci ne revenaitil pas au temps accoutumé, ou était-il moins abondant, un état général d’anxiété se manifestait; on observait une céphalalgie atroce, puis du délire. Quelquefois, en l’absencede l’écoulement, les facultés intellectuelles se troublaient sans douleur de tête antécédente. D’autres fois, lorsque l’écoulement de l’oreille cessait d’avoir lieu, la malade était prise de spasmes violents ressemblant à l’opisthotonos , puis elle tombait peu à peu dans un état de défaillance et d’insensibilité absolue. De temps en temps à cet état succédaient des mouvements irréguliers , un rire convulsif , des sanglots ou de profonds soupirs, un serrement tétanique des mâchoires. L’état d’insensibilité avec disparition à peu près complète du pouls et ralentissement extrême des mouvements respiratoires, dura une fois vingtquatre heures . L’oreille droite cessa bientôt de percevoir les sons, et du même côté la vue se perdit. Ces divers accidents persistèrent pendant la fin de l’année 1822 et toutes les deux années 1823 et 1824. Pendant ce temps l’écoulement eut lieu alternativement par l’oreille droite , puis par la gauche, puis par l’œil gauche, où il. détermina une vive inflammation. Le 10 mars 1823 ,1a malade commença à rejeter parle vomissement une matière , qui parut tout-à-fait semblable à de l’urine. Le 21 avril, la mamelle droite devint tuméfiée, tendue, douloureuse; bientôt du mamelon sortirent quelques gouttes de liquide. Au bout de vingt-quatre heures ces phénomènes cessèrent ; une semaine après , ils reparurent, et cette fois le liquide qui s’écoula avait une légère teinte citrine semblable à celle de

(1) IVeiv-englmd journal ofmedicine and surgery. Boston, october 1825.

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l’urine ; on y constata effectivement par l’analyse la présence de l’urée. Cet écoulement continua jusqu’à l’automne suivant; il avait lieu de temps en temps par la mamelle gauche. Le 20 novembre, le liquide devint blanchâtre ; il prit l’aspect du lait étendu de beaucoup d’eau ; cette nouvelle sécrétion continua jusqu’au 1 2 décembre , alors le liquide reprit sa première couleur.

Le 10 mai 1823, les régions hypogastrique et ombilicale se tendirent; une assez vive douleur se fit sentir du côté de la vessie et de l’ombilic , et bientôt à travers l’ombilic lui-même commença à suinter un liquide semblable à celui qui était déjà sorti par les voies précédemment indiquées. Cet écoulement persista les jours suivants en devenant plus considérable ; enfin , le 30 juillet 182 3 , un autre écoulement de même nature que les précédents s’établit par le nez et continua pendant plusieurs mois ; il était de temps en temps assez considérable pour continuer un flux copieux.

Tous ces liquides, sortis par les différentes voies indiquées, furent analysés, et dans tous on trouva de l’urée. On y trouva, en outre , les matières suivantes : 1° des sulfates alcalins, dont la présence fut reconnue par le muriate de baryte et l’acide acétique ; 2° des muriates , qui furent traités par les nitrates d’argent et de mercure ; 3° enfin des phosphates , qu’on reconnut par la potasse, l’ammoniaque et la chaux. Quant à l’urée , on la retira du liquide en évaporant celui-ci , puis en dissolvant dans l’alcool et évaporant de nouveau.

Pendant tout ce temps un peu d’urine continua à sortir de la vessie elle-même , variable en quantité et en qualité. De temps en temps dusang remplaça le liquide d’aspect urineux dans les divers points où on le voyait s’écouler. Lorsqu’on avait soin de retirer plusieurs fois par jour la vessie par le cathéter , on voyait diminuer les divers écoulements ; mais ils ne cessaient jamais complètement. La quantité de liquide fourni par ces sécrétions supplémentaires était parfois si considérable , que , si l’on n’avait pas pris la précaution de rester continuellement auprès de la malade, on aurait pu craindre quelque supercherie de sa part.

Les graves accidents que nous avons signalés plus haut, et qui avaient leur source dans un trouble profond du système nerveux , augmentèrent de plus en plus pendant six mois, puis diminuèrent. Actuellement (automne de 1824), lorsque les liquides urineux coulent librement, la malade se trouve dans un état supportable ; elle peut se lever et se promener. Les écoulements par l’oreille droite , la mamelle droite et l’ombilic continuent ; mais ils ne sont ni aussi abondants ni aussi fréquents. De l’urine en assez grande quantité sort de la vessie. Il y a plusieurs mois que se sont taris les écoulements qui avaient lieu par l’estomac, les fosses nasales et l’œil.

La malade dont l’histoire vient d’être tracée a été vue avec M. Arnold, par les docteurs Fischer, Mitchell et Hosack, de New-Yorck.

Des différents faits qui tiennent d’être cités il semble que cette conséquence générale doive être tirée, savoir, que le sang contient, en proportion variable , les éléments de tous les liquides des sécrétions ; que , dans l’état le plus habituel, ces éléments ne se séparent du sang que dans des organes dont la structure spéciale favorise cette séparation ; dans ces organes , ils se réunissent et se combinent de manière à y constituer les diverses humeurs de sécrétion ; ainsi se forme la bile dans le foie, l’urine dans le rein, etc. Mais, dans certaines circonstances, ces éléments, contenus dans le sang , peuvent en sortir par d’autres voies que par celles qui doivent normalement leur livrer passage ; seulement alors ils sortent du sang à l’état de simplicité et d’isolement, de telle sorte que ce ne sont pas les liquides de sécrétion eux-mêmes que l’on voit se former ailleurs que dans leurs organes sécréteurs respectifs , mais uniquement les éléments de ces liquides. Ainsi ce n’est pas de la bile en nature qui, dans les cas d’ictère, colore les différents tissus ou est mêlée aux différents liquides, c’est principalement sa matière colorante ; ainsi ce n’est pas non plus du lait en nature (l), mais du simple caséum que l’on dit avoir trouvé parfois ailleurs que dans le produit de la sécrétion mammaire, et que M. Dumas affirme avoir rencontré constamment dans le pus. Ainsi il n’y a pas d’urine dans les articulations des goutteux, mais de l’acide urique ; et l'urée , sans acide urique , constituait la base du liquide , d’apparence urineuse, que le docteur Arnold a vu s’échapper par divers émonctoires.

Pour expliquer ces sécrétions insolites , trois hypothèses peuvent être admises: 1° On peut supposer qu’il y a dans le sang formation exubérante de quelques-uns des éléments ordinaires des sécrétions ; pour en débarrasser le sang, il est nécessaire que des voies supplémentaires s’établissent. 2° On peut croire que ces éléments réunis dans l’organe destiné par la nature à les séparer du sang y sont résorbés, et portés dans la masse sanguine , d’où ils seront de[nouveau éliminés par une voie quelconque , comme l’est une substance étrangère qu'on a injectée dans le sang, comme l’est le pus résorbé dans un foyer. 3° Enfin, on peut admettre que l’organe normal de sécrétion soit dans un état tel, que sa fonction ne puisse plus s’exercer ; dès-lors les matériaux qu’il devait éliminer du sang tendront à en sortir par d’autres voies , mais séparés les uns des autres.

C’est encore par l’aberration de lieu d’une sécrétion que peuvent être expliqués ces cas singuliers dans lesquels, en divers points du corps, on a trouvé des kystes que remplissaient des dents et des poils. On ne saurait regarder ces produits comme des débris de germe, depuis qu’on les a trouvés ailleurs que chez la femme et que dans l’abdomen.

(1) Est-il vrai, ainsi qu’on l’a annoncé, qu’au moyen de la pile voltaïque on puisse séparer du sang un liquide analogue au lait ? Edwards , Influence des agents -physiques sur la vie, pag. 577.

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