YII. LÉSIONS CONGÉNITALES DE NUTRITION
La science ne possède encore aucun fait dans lequel on ait vu manquer complètement la portion sous-diaphragmatique des voies digestives ; toujours on en a rencontré quelques vestiges, tandis que plus d’une fois il est arrivé qu’on n’a trouvé aucun rudiment de l’axe cérébro-spinal ou du cœur. Ces résultats de l’observation cadrent très-bien avec ceux auxquels aurait conduit la théorie ; ils confirment ce principe, savoir : que les parties développées les premières sont celles qui sont le plus rarement absentes : or, l’on sait maintenant que le tube digestif est formé dans ses premiers linéaments, avant qu’on n’aperçoive aucun rudiment de moelle épinière , de cerveau ou de cœur. Aussi l’on a vu des monstres qui ne consistaient réellement qu’en un abdomen plus ou moins parfait ; mais jamais l’on n’a observé le développement isolé d’une tête ou d’un thorax. L’homme incomplètement développé , peut ainsi en rester au point qui constitue l’organisation achevée de certains animaux , et ne plus se montrer, à l’instar de ceux-ci, que comme une simple cavité digérante. Mais quelque simple que soit son organisation , le zoophyte qui la présente peut vivre et se reproduire, car il est une formation normale : l’homme doit périr, car son existence, dans cet état d’ébauche de lui-même , serait une contravention aux lois de la nature.
Parmi les différentes parties dont l’ensemble constitue le conduit gastrointestinal, la partie qui ne manque jamais est celle que l’anatomie démontre être formée la première; c’est l’extension de la vésicule ombilicale, qu’on peut trouver, ou encore en dehors de l’abdomen, le long du cordon, sous forme d’un petit canal, ou déjà rentrée dans la cavité abdominale , et y formant un conduit de dimensions variables, terminé en cul-de-sac à ses deux extrémités. Selon que ce conduit primitif aura pris un accroissement plus ou moins considérable, soit en haut, soit en bas, on trouvera dans l’abdomen des fragments plus ou moins étendus, ou de l’intestin grêle ou du gros intestin. L’estomac étant une des parties du tube digestif qui se forment les dernières, est aussi une de celles dont on a le plus souvent constaté l’absence. Quelquefois, cependant, on s’est assuré qu’il existait (Elben), les autres portions du tube digestif n’étant que très-peu apparentes. Si ce cas est bien exact, il serait en faveur de l’opinion de Wolf, qui admet la
PRECIS
formation du conduit gastro-intestinal par parties isolées, qui se réunissent plus tard, tandis que d’après Oken, Meckel et Geoffroy-Saint-Hilaire, le tube digestif se formerait par un tout continu qui , existant rudimentaire en un point primordial toujours le même , s’alongerait peu à peu en jetant, pour ainsi dire , deux poussées, dont l’une, supérieure, se terminerait à l’orifice cardiaque de l’estomac, et dont l’autre, inférieure, trouverait sa limite à l’extrémité anale du rectum. Parmi les différents vices de conformation dont je viens de donner un aperçu , il en est plusieurs qui sont propres à confirmer soit l’une, soit l’autre de ces opinions.
Les altérations congénitales de nutrition du tube digestif peuvent produire dans ce tube des vices de configuration , de dimension, de situation, et enfin l’occlusion d’un ou de plusieurs de ses orifices naturels.
A. Vices de configuration.
L’estomac est quelquefois remarquable par la forme singulièrement alongée ou arrondie qu’il présente* Chez plusieurs individus il offre, à sa partie moyenne, un rétrécissement qui semble le diviser en deux parties. Résultant le plus souvent d’une altération de texture ou d’une contraction de la tunique charnue , cette conformation est quelquefois une vice congénital ; elle semble marquer chez l’homme un premier degré de tendance à la division de l’estomac , division qui se prononce de plus en plus chez d’autres animaux. Toutefois, si chez l’homme l’estomac ne forme normalement qu’une seule cavité sans trace de rétrécissement ou de cloison, la division n’en commence pas moins à se prononcer chez lui par d’autres caractères. Ainsi la structure de la membrane muqueuse gastrique est certainement bien loin d’être identique dans les portions splénique et pylorique de l’estomac ; l’action physiologique de ces deux portions semble être également différente, et elles tendent aussi à se distinguer par la fréquence relative et par la nature même de leurs altérations de texture. La différence d’organisation des deux portions de l’estomac est appréciable par la simple vue chez quelques animaux; ainsi , chez le cheval, un épais épiderme tapisse toute la surface interne de la portion splénique du ventricule.
Dans quelques cas plus rares , au lieu d’un simple rétrécissement médian, on observe dans l’estomac une tendance encore plus grande à la division : sa cavité est divisée par une ou plusieurs cloisons incomplètes qui le séparent en plusieurs compartiments, et donnent ainsi à l’estomac de l’homme une sorte de ressemblance avec l’estomac multiple des ruminants. J’ai vu un cas où de la surface interne de l’estomac s’élevaient un grand nombre de lames , hautes de plusieurs lignes , placées de champ , parallèles les unes aux autres, occupant surtout les deux faces du corps
de l’organe , et rappelant assez la disposition de l’estomac des ruminants, connu sous le nom de feuillet.
Loin de se compliquer, l’estomac de l’homme présente ailleurs une remarquable tendance à se simplifier de plus en plus : il perd quelquesunes de ses parties : ainsi on a quelquefois constaté l’absence du grand culde-sac , et dans ce cas l’oesophage s’insérait , comme chez les carnassiers , à l’extrémité gauche de l’estomac.
Fleishmann a observé dans le cæcum une configuration assez digne de remarque. Cet intestin était réellement bicorne.
B. Vices de dimension.
Les auteurs rapportent quelques cas dans lesquels la longueur du tube digestif était singulièrement diminuée : les circonvolutions de l’intestin grêle étaient moins nombreuses ou absentes; et depuis le cardia jusqu’à l’anus, il égalait à peine ou même n’égalait pas la taille de l’individu. On a cité un cas , entre autres , dans lequel le canal gastro-intestinal , réduit aux plus petites dimensions possibles, formait un tube droit, qui, commençant à l’insertion œsophagienne de l’estomac , se terminait comme de coutume au rectum; ce dernier intestin occupait sa place ordinaire. Ainsi donc on a retrouvé chez l’homme les trois grandes variétés de dimensions présentées dans la série des animaux par le tube digestif, qui est tantôt plus long, tantôt aussi long seulement, et tantôt, enfin, moins long que le corps même de l’animal.
L’estomac est quelquefois si peu développé, que ses dimensions ne surpassent pas celles de l’intestin grêle, semblable alors à l’estomac de certains animaux, qui ne diffère que par sa situation de la portion d’intestin qui se continue avec lui.
Le cæcum peut manquer complètement ; dans ce cas l’iléum s’abouche directement avec le colon, ou du moins, si le cæcum existe, il ne forme pas de cul-de-sac. D’après M. Geoffroy-Saint-Hilaire, cette absence de cæcum peut s’expliquer par le mode d’abouchement primordial des deux grandes parties du tube digestif (intestin grêle ou supérieur d’une part, et gros intestin ou intestin inférieur d’autre part). L’appendice cœcal est quelquefois plus court que de coutume ; ailleurs on n’en trouve aucune trace.
L’augmentation de dimension des intestins constitue des vices de conformation plus nombreux et plus variés que ceux qui résultent de leur diminution de volume.
Des enfants sont venus quelquefois au monde avec un estomac tellement considérable qu’il remplissait la plus grande partie de la cavité abdominale. On a trouvé chez d’autres individus le duodénum à peu près aussi
grand que l’estomac. Chez un enfant mort sept jours après sa naissance, ce duodénum était double. Immédiatement au-dessous du pylore complètement oblitéré, le duodénum se divisait en deux canaux, qui se réunissaient à un tiers de pouce au-dessus du jéjunum: le canal cholédoque s’ouvrait dans le plus grand de ces duodénums ; il n’y avait aucun autre vice de conformation (1). Quelquefois aussi on a trouvé le cæcum soit seulement beaucoup plus ample que de coutume, soit muni d’un appendice remarquable par son volume, soit enfin véritablement doublé ; il présentait deux larges culs-de-sac, dont l’un communiquait avec le colon. Celui-ci est assez souvent remarquable par son excès de longueur ; il offre alors plusieurs flexuosités nécessitées par l’accroissement de ses dimensions. Brugnoni a cité un cas où deux colons nés d’un seul rectum se réunissaient à un cæcum unique. On trouve représenté dans les planches de Meckel (2) un colon simple à son origine près du cæcum, séparé ensuite en deux cavités par une cloison médiane, et enfin se divisant en deux renflements d’inégale grandeur, flottants librement dans l’abdomen, et terminés en cul-de-sac. Il peut arriver qu’on trouve un même tube digestif augmenté à la fois de dimension dans l’une de ses parties, et diminué dans une autre. Ainsi Cabrol a cité le cas d’un individu qui avait un estomac tellement ample qu’il remplissait une grande partie de la cavité abdominale, et chez lequel l’intestin et le gros intestin réunis surpassaient à peine la longueur de trois pieds. Sur un fœtus monstrueux décrit par M. Geoffroy-Saint-Hilaire sous le nom de podencêphale, il a trouvé que l’intestin grêle était d’un cinquième plus court que le fœtus normal, tandis que le gros intestin, et surtout le colon, avait acquis dans le double sens de sa longueur et de sa largeur, l’énorme développement qu’il présente normalement chez les herbivores.
La cavité du tube digestif augmente quelquefois d’étendue, d’une manière partielle, à l’aide d’un ou plusieurs appendices qui leur sont surajoutés comme des doigts de gant, et qui forment comme des petits culsde-sac placés sur le trajet de l’intestin avec l’intérieur duquel ils communiquent. Ces appendices sont connus sous le nom de diverticules. Leur siège le plus fréquent est dans le jéjunum et l’iléum : on en a vu dans le rectum. De leurs deux extrémités, l’une se continue avec l’intestin , l’autre, qui en est plus ou moins éloignée, se termine le plus ordinairement en cul-de-sac ; tantôt, d’ailleurs, elle est flottante ; tantôt elle adhère , soit aux parois mêmes de l’abdomen, soit au mésentère, soit à une autre anse intestinale. Cette extrémité a été rencontrée quelquefois plus ou moins largement ouverte ; ainsi Meckel a vu l’un de ces diverticules inséré à l’ombilic, et présentant en ce point une ouverture béante par
(1) Calder , Mémoires de médecine d'Êdimbourg , 5 vol. in- 12.
(2) Fascicula anat. pathol.
laquelle on pouvait introduire un stylet dans la cavité même de l’intestin; ce diverticule, constituant ainsi une sorte de canal ombilico-intestinal, était accompagné par les vaisseaux omphalo-mésentériques conservés. Examinés sous le rapport de leurs formes, on trouve plusieurs de ces diverticules qui se terminent en pointe, d’autres qui ont une extrémité arrondie ; il en est qui offrent une série de renflements et de rétrécissements, de bosselures plus ou moins nombreuses. Ils peuvent être longs de quelques lignes seulement ou de plusieurs pouces ; la grandeur de la cavité peut surpasser celle de la portion d’intestin avec laquelle ils se continuent, lui être simplement égale, ou enfin être moindre. Ils se séparent de l’intestin â angle variable, tantôt droit, tantôt aigu ; il y a quelquesuns de ces diverticules qui, presque parallèles à l’axe de l’intestin, sont comme couchés sur sa surface. Leur nombre n’a rien de constant : le plus souvent on ne trouve qu’un diverticule sur un même sujet ; chez d’autres on en trouve plusieurs : on en a rencontré jusqu’à six, s’élevant d’une même portion d’intestin à peu de distance les uns des autres. Les parois des diverticules offrent souvent une structure analogue à celle des parois intestinales ; quelquefois celte structure y est même exagérée ; les diverses tuniques y présentent une remarquable hypertrophie. Ailleurs, au contraire, quelques-unes de ces tuniques, ou ne sont qu’imparfaiteinent développées, ou manquent complètement. Ainsi la membrane musculaire peut y être réduite à quelques fibres éparses, peu apparentes ; la membrane muqueuse peut seule en constituer les parois. Il semble que le diverticule ne consiste alors qu’en une simple hernie de cette membrane.
Les diverticules intestinaux ne sont autre chose, d’après Meckel, que la trace de l’intestin primordial, formé par la vésicule ombilicale. A l’appui de cette opinion, il rappelle que l’endroit où l’on trouve le plus souvent un diverticule est précisément le point où, d’après lui, la vésicule ombilicale commence à s’alonger en intestin , savoir vers le tiers inférieur de l’iléum. Mais d’abord il n’est pas bien certain que ce soit en effet dans ce point que se forment les premiers rudiments du tube digestif. De plus, on a trouvé des diverticules en d’autres parties de cç tube (duodénum et rectum); il n’y a qu’une seule vésicule ombilicale, et on a trouvé plus d’une fois plusieurs diverticules chez un même individu. Meckel a cherché à éluder ces objections , en distinguant les diverticules en vrais et en faux; ce sont les premiers seuls qu’en raison de leur situation, de leur conformation et de leur texture , il regarde comme une trace de la vésicule ombilicale, lorsqu’elle est déjà transformée en intestin.