II. SÉCRÉTIONS MORBIDES SOUS-MUQUEUSES
Un assez grand nombre d’altérations de sécrétion peuvent avoir lieu en dehors de la membrane muqueuse, dans l’épaisseur même des tissus gui lui sont subjacents ; c’est spécialement dans le tissu cellulaire sousmuqueux que s’accomplissent ces diverses sécrétions morbides.
Ire espèce* — Exhalation sanguine.
On trouve parfois dans le tissu cellulaire sous-muqueux des ecchymoses plus ou moins multipliées, qui peuvent occuper depuis une à deux lignes jusqu’à quelques pouces d’étendue. Ces ecchymoses peuvent s’y rencontrer avec ou sans altération des portions de membrane muqueuse qui les recouvrent. Les circonstances qui coïncident avec leur apparition sont particulièrement les suivantes :
1° Un obstacle mécanique au libre retour du sang des rameaux de la veine porte vers son tronc.
2° Une irritation fixée sur le tube digestif. On n’en doutera pas, si
(1) Archives de médecine , tom. XII , pag. 432.
(2) Bulletin des Sciences Médicales , 1824.
PRECIS
1 on se rappelle que, chez des hommes ou chez des animaux empoisonnés par quelque substance corrosive, on a rencontré assez souvent des ecchymoses, variables en nombre et en étendue , en divers points du tube digestif.
3° Un certain nombre d’états morbides dans lesquels, par suite d’une altération même du sang, soit spontanée, soit produite par des agents extérieurs, des hémorrhagies viennent à se faire dans tous les tissus. Alors, en même temps que la peau se couvre d’ecchymoses, on en trouve souvent aussi au-dessous de la membrane muqueuse gastro-intestinale. C’est ce qui a été observé dans les diverses maladies désignées sous les noms de scorbut, de typhus, de pourpre hémorrhagique, de maladie tachetée hémorrhagique de Werloff, etc.
IIe espèce. — Exhalation séreuse.
L’œdème gastrique ou intestinal est une maladie qui n’est pas très-rare. Elle est caractérisée par l’existence d’une certaine qi antité de sérosité incolore et transparente, dans les mailles du tissu cellulaire sous-muqueux, sous-séreux et inter-musculaire. Cette sérosité peut être assez considérable pour augmenter beaucoup l’épaisseur des parois gastro-intestinales ; elle peut soulever la membrane muqueuse, soit d’une manière uniforme, soit d’espace en espace, sous forme d’ampoules.
L’œdème du tube digestif ne se montre pas avec une égale fréquence dans tous les points de ce tube ; il est beaucoup plus rare dans l’estomac et dans l’intestin grêle que dans le gros intestin. C’est quelquefois l’unique lésion que l’on trouve dans le colon d’individus qui ont eu une diarrhée chronique.
La membrane muqueuse qui revêt le tissu cellulaire œdématié peut être 1° diversement colorée ; 2° d’une pâleur remarquable ; 3° plus consistante et plus molle que de coutume; 4° parsemée d’ulcérations ou de nombreux follicules.
Quant au tissu cellulaire lui-même, où existe l’infiltration séreuse, il peut ne présenter d’autre altération que cette infiltration même, oubienil peut être hypertrophié, épaissi, induré. Dans ce second cas, on voit des points où il y a , si l’on peut ainsi dire , induration sèche du tissu cellulaire ; il crie sous le scalpel qui le divise, sans qu’on puisse en exprimer une goutte de liquide ; en d’autres points , au milieu des mailles celluleuses dont l’épaisseur , la densité et la couleur d’un blanc plus mat que de coutume annoncent l’hypertrophie , on trouve comme déposée une quantité notable de sérosité qui présente deux variétés remarquables : tantôt , en effet, cette sérosité est purement aqueuse ; tantôt* tendant en quelque sorte à se solidifier, elle a une plus grande consistance; elle ressemble à
une gelée plus ou moins bien prise. Voilà ce qu’on observe dans un certain nombre de cas d’indurations des parois gastro-intestinales, qu’on appelle des dégénérations squirrheuses. Il arrive souvent qu’à leur pourtour , là où il n’y a plus aucune induration , aucune trace d’épaississement de la fibre cellulaire , on trouve encore de lu sérosité qui infiltre les tissus sous-muqueux.
Il est une autre espèce d'exhalation séreuse, qui quelquefois se fait aussi dans l’épaisseur des parois gastro-intestinales , mais qui diffère de la précédente , en ce que la sérosité est contenue dans une enveloppe séreuse qui représente un véritable kyste. Celui-ci est ordinairement peu considérable ; on a vu cependant quelquefois des poches séreuses , plus grosses qu’un oeuf de poule, développées au-dessous de la membrane muqueuse de l’estomac.
IIIe espèce. — Exhalation adipeuse.
Aucun auteur n’a cité , à ma connaissance , d’exemple de production de graisse dans le tissu cellulaire sous-muqueux. J’en ai observé un seul cas : vers la partie supérieure de l’intestin grêle la membrane muqueuse était soulevée par une tumeur du volume d’üne fève, globuleuse, et d’une médiocre consistance. La membrane muqueuse qui passait au-dessus de cette tumeur n’était point altérée; cette tumeur présentait un tissu qui avait tous les caractères du tissu adipeux ; elle n’existait que dans le tissu cellulaire sous-muqueux.
IVe espèce. — Exhalation gazeuse .
Un des fréquents effets de la putréfaction est de donner lieu à la formation de gaz dans l’épaisseur des parois gastro-intestinales. Pour peu qu’en été on ouvre les cadavres plus de vingt-quatre heures après la mort, on trouve la membrane muqueuse de l’estomac et celle des intestins soulevées en beaucoup de points par des gaz accumulés dans le tissu cellulaire subjacent. Mais cet emphysème n’est pas, dans tous les cas, le résultat de la décomposition cadavérique, et parfois il se produit pendant la vie. Tel est le cas qui a été cité par M. Jules Cloquet (1) : Unscrophuleux, âgé de vingt ans, mourut à l’hôpital Saint-Louis, dans le dernier degré de marasme, à la suite d’une carie de la colonne vertébrale. Le cadavre , ouvert peu de temps après la mort , n’offrait encore , lorsqu’on l’examina, aucune trace de putréfaction. Un emphysème considérable existait dans le tissu cellulaire qui unit entr’elles les diverses tuniques de l’estomac ; ses parois semblaient avoir été insufflées , et en plusieurs
(1) Bulletins de la Vacuité de Médecine , loin. VII , pag. 267.
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endroits elles avaient jusqu’à près d’un pouce d’épaisseur. La membrane muqueuse, bosselée, était pâle et exempte de toute lésion appréciable. Les deux feuillets antérieurs du grand épiploon, qui se fixent à la courbure colique de l’estomac , étaient également séparés par de l’air ; il en était de même des deux lames de l’épiploon gastro-hépatique. Il n’y avait eu d’autre symptôme du côté de l’estomac , qu’une inappétence complète plusieurs jours avant la mort. De semblables exhalations gazeuses ont été vues dans d’autres portions du tissu cellulaire sous-muqueux, et en particulier dans l’épaisseur des parois de la vésicule biliaire. En rapportant à la Faculté le cas que nous venons de citer, M. Jules Cloquet rappela que plusieurs fois, sur des cochons récemment tués, il avait observé ce même emphysème sous-muqueux. Sur un de ces animaux il trouva une autre sorte d’emphysème fort remarquable : aux intestins et aux mésentères étaient appendus , comme des espèces de grappes , des paquets volumineux de vésicules membraneuses , arrondies , transparentes , et remplies d’air; chacune de ces vésicules était soutenue par un pédicule vasculaire très-étroit. Leur volume variait depuis celui d’un pois jusqu’à celui d’une petite noix.
Ve espèce. — Sécrétion purulente.
Il est rare de l’observer dans l’épaisseur même des parois gastro-intesr tinales. Quelquefois cependant on trouve au-dessous de la muqueuse, ou entre les fibres écartées de la tunique musculaire , des collections de pus, qui sont ordinairement peu considérables. Tantôt on n’en trouve qu’une, tantôt on en découvre plusieurs, qui sont plus ou moins éloignées les unes des autres. Ces abcès, dont je n’ai jamais vu le volume surpasser celui d’une cerise, sont plus rares dans l’estomac que dans le reste des intestins. Le pus qui les forme est tantôt comme enkysté , et tantôt il infiltre simplement le tissu cellulaire. Dans ce dernier cas on le déplace , et on l’étend en une couche plus ou moins mince , en pressant sur la membrane muqueuse. Il ne faut pas confondre ces abcès , véritables collections de pus dans le tissu cellulaire , avec d’autres tumeurs blanches qui appartiennent à des follicules également remplies de pus.
Ces abcès ne m’ont paru jamais donner lieu à aucun symptôme spécial : ils pourraient se vider soit à travers la membrane muqueuse , soit à travers le péritoine ; en tout cas , ce n’est point d’eux que peuvent dépendre soit les selles d’aspect purulent qui ont lieu dans certaines maladies, soit les vomissements de pus, que l’on dit avoir quelquefois observés, et que l’on a regardés comme ayant leur source dans des abcès de l’estomac.
J’ai eu occasion d’observer dans les parois du tube digestif une collection purulente plus considérable et autrement disposée que celles dont
il vient d’être question. Dans ce cas , la membrane muqueuse de l’estomac était soulevée dans toute l’étendue de cet organe par une Gouche purulente qui avait près de trois lignes d’épaisseur , et qui infiltrait le tissu cellulaire sous-muqueux. Au-dessous de cette couche on retrouvait* intacte la membrane musculaire*
VIe espèce. — Sécrétion mélanique »
Une matière colorante noire se dépose quelquefois dans le tissu cellulaire sous-muqueux et sous-péritonéal ; tantôt elle teint uniformément ce tissu cellulaire dans une étendue plus ou moins grande; tantôt elle constitue , en un ou plusieurs points , de petites tumeurs qui font à l’une ou à l’àutre des faces du tube digestif une saillie plus ou moins considérable.
VIIe espèce. — Sécrétion tuberculeuse .
Elle est assez commune dans l’épaisseur des parois du tube digestif. Très-rares dans l’estomac , où je ne me rappelle en avoir vu que deux fois , les tubercules deviennent plus communs dans l’intestin grêle , surtout vers sa partie inférieure ; dans le gros intestin , ils deviennent de nouveau plus rares. On peut leur assigner trois sièges principaux : 1° le tissu cellulaire sous-muqueux : 2° les faisceaux de la tunique charnue ; 3° le tissu cellulaire sous-péritonéal. Dans ces trois cas ils se présentent sous l’apparence d’une petite tumeur blanchâtre qui soulève soit la membrane muqueuse , soit la membrane péritonéale , à travers lesquelles on aperçoit leur forme et leur couleur. Leur grandeur varie depuis le volume d’un grain de millet jusqu’à celui d’un pois. Tantôt on n’en trouve qu’un ou deux dans tout l’intestin ; tantôt ils y existent en grand nombre; on les voit surtout se multiplier dans le fond et autour d’un certain nombre d’ulcérations , de celles surtout qui se forment chez les individus qui ont en même temps des tubercules dans les poumons.
On peut trouver, après la mort, des tubercules assez nombreux dans les intestins, sans que leur présence ait paru déterminer des symptômes graves du côté des voies digestives. Chez certains malades il n’y a jamais eu de diarrhée ; chez d’autres elle ne s’est montrée que d’une manière intermittente; chez d’autres, enfin, elle a existé d’une manière continue. Lorsqu’elle existe , elle dépend donc d’autres causes que de la présence des tubercules dans les tissus subjacents à la muqueuse. C’est ainsi que des tubercules pulmonaires peuvent exister long-temps, sans être accompagnés de toux, ni d’aucun symptôme du côté de la poitrine.
L’état dans lequel on trouve la membrane muqueuse au-dessus ou autour des tubercules explique d’ailleurs la variété des phénomènes morbides qui pendant la vie ont coïncidé avec leur existence. Tantôt, en effet.
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cette membrane muqueuse ne présente aucune sorte d’altération appréciable; tantôt elle est injectée sans autre altération , et cette injection a pu être intermittente comme les accidents observés pendant la vie; tantôt, enfin , avec ou sans cette injection , la membrane muqueuse présente des altérations diverses , qui ont du être constantes , comme l’ont été les accidents eux-mêmes.
Dans les intestins, comme partout ailleurs, la production du tubercule est le résultat possible de toute cause qui tend à déranger le travail normal de nutrition et de sécrétion dont toute molécule vivante est le siège; dans l’intestin , comme partout ailleurs , une de ces causes peut être l’irritation, soit qu’elle ait agi primitivement sur les tissus mêmes subjacents à la muqueuse, soit que de la muqueuse elle se soit propagée à ces tissus. N’oublions pas , d’ailleurs , que le point de départ de la production d’un tubercule sous-muqueux a pu être une irritation plus ou moins intense de la membrane muqueuse, dans les cas même oùaprèsla mort on ne trouve plus dans celle-ei aucune trace de lésion appréciable.
Mais si les tubercules intestinaux ont souvent pour premier élément de leur formation une irritation de la membrane muqueuse, ils peuvent aussi, à leur tour, une fois développés, devenir pour cette membrane une cause d’irritation. De là une nouvelle série de phénomènes : agissant à la manière des corps étrangers , ces tubercules déterminent par leur présence la destruction de la membrane qui les recouvre ; il en résulte une ulcération à travers laquelle est évacué le tubercule ramolli, comme dans le poumon il se fraie un passage à travers l’uleération des bronches.
ARTICLE IV