ORGANE
Ces désordres peuvent se ranger dans les classes suivantes *.
Ire Classe. Modifications de la faim et de la soif.
IIe Classe. Modifications des phénomènes de la chimification ( dyspepsie).
IIIe Classe. Modifications des phénomènes de sécrétion et d’excrétion.
IVe Classe. Modifications de la sensibilité.
Considérées dans leur rapport avec le phénomène de l’irritation , ces modifications diverses des fonctions digestives peuvent être divisées en trois séries. Les unes sont liées dès leur origine avec un travail d’irritation qui en est la cause ; il n’en est aucune qui ne puisse être dans ce cas. Les autres aboutissent en quelque sorte à cette irritation, qui n’avait pas lieu dans les premiers temps de leur existence , et qui en est ou un effet, ou une simple complication. Les autres , enfin , restent toujours indépendantes de cette irritation, et ce n’est que par hypôthèse qu’on peut l’admettre soit au début de la modification de fonction, soit dans les diverses phases de son existence^ Ce qui va suivre prouvera, je crois, amplement l’exactitude des assertions précédentes.
PREMIÈRE CLASSE
Modifications de la Faim et de la Soif (1).
La sensation de la faim peut être augmentée ( boulimie ) , diminuée (anorexie) ou pervertie (pica). Dans ces trois cas, quel est l*état du tube digestif?
La boulimie a été attribuée par quelques auteurs à des lésions spéciales , telles qu’une dilatation insolite de l’orifice pylorique , l’insertion du canal cholédoque à l’estomac , une sécrétion trop abondante du suc gastrique , un volume énorme de l’estomac, un intestin plus court que de coutume , enfin la présence de vers dans les voies digestives. La théorie , plutôt qu’une observation rigoureuse, a conduit le plus souvent à admet-
(1) Dans quelques nosographies , on fait , sous les noms limosis et de dipsosis , deux classes particulières de maladies qui offrent comme symptôme unique ou prédominant une modification notable de la faim ou de la soif.
TATIIOLOGIQUEANATOMIE' .D
tre ces lésions comme causes de la boulimie. Cependant, ici comme dans presque toutes les théories , quelques faits ont été réellement observés. Ainsi , chez un forçat remarquable par sa voracité, Yésale dit avoir constaté que la bile se dégorgeait directement dans l’estomac. Tarare , célèbre polyphage, dont M. Percy nous a transmis l’histoire, avait un estomac remarquable par son amplitude ; et chez un individu que tourmentait une faim insatiable, Cabrole dit avoir trouvé un estomac énorme, auquel succédait un intestin qui depuis l’endroit où existe ordinairement le pylore, jusqu’à l’anus , n’avait que trois pieds de longueur. Ici , d’ailleurs, il resterait à discuter si le volume insolite que présente l’estomac des grands mangeurs, loin d’être la cause première de leur faim , n’est pas au contraire un simple effet de la grande quantité d’aliments qu’ils ont habitude d’introduire dans leur estomac. Alors cet organe viendrait à s’h}pertrophier , comme toute partie dont les fonctions ont une grande activité.
La boulimie peut être produite par un état d’irritation de l’estomac ; nul doute qu’elle ne se manifeste comme un des symptômes de. certaines nuances de gastrite chronique ; dans ce cas, à peine quelques aliments sont-ils introduits dans l’estomac , que l’anorexie succède au besoin impérieux d’alimentation qu’éprouvaient les malades, et divers accidents suivent cette introduction. Beaucoup de malades atteints de gastrite chronique éprouvent d’ailleurs à l’épigastre une gêne, un tiraillement qu’ils sont portés à prendre pour de la faim.
La boulimie peut être complètement indépendante de l’état de l’estomac, et être liée à un excès habituel ou momentané d’activité dans le mouvement nutritif général. C’est ainsi qu’on l’observe souvent, à l’époque de la puberté, chez les enfants dont la croissance se fait rapidement, chez les convalescents, enfin chez les femmes enceintes ; exemple, entre mille autres, de la nécessité de chercher fréquemment la cause d’un désordre fonctionnel loin de l’organe qui en est le siège.
L’anorexie est le phénomène le plus constant qui accompagne les diverses altérations de l’estomac qui ont été décrites plus haut. Il est des affections graves de cet organe, tels que des ramollissements considérables , des ulcérations, des indurations du tissu cellulaire sous-muqueux , qui ne donnent lieu à aucun autre phénomène morbide qu’à une anorexie complète. D’un autre côté , on a vu plus d’une fois des lésions circonscrites de l’estomac ne pas diminuer l’appétit. Enfin, chez quelques individus qui depuis long-temps avaient un dégoût très-grand pour toute espèce d’alimentation, je n’ai trouvé dans l’estomac aucune lésion appréciable qui put rendre compte de cette perte complète d’appétit : M. Louis a cité des cas de ce genre.
Du reste, comme la boulimie, l’anorexie peut avoir sa cause dans d’autres parties que dans l’estomac. D’abord elle se montre pendant le cours
PRÉCIS
de la plupart des maladies aiguës ou chroniques ; elle est à peu près constante dans la dernière période des affections de longue durée, dans lesquelles le mouvement nutritif général finit par être profondément altéré. L’innervation modifiée est encore une cause fréquente d’anorexie ; ne suffit-il pas d’une émotion morale ou d’une forte tension intellectuelle pour suspendre tout-à-coup l’appétit ? La fatigue musculaire, portée à l’excès, produit aussi le même effet. Dans ces divers cas, une modification de l’innervation change l’action normale de l’estomac, comme elle change l’action de la peau, des reins, du foie, etc. Dire qu’alors l’appétit se perd parce que l’estomac est irrité, ce n’est émettre qu’une hypothèse.
Il est des états de l’économie dans lesquels la plupart des actes de la vie de relation viennent à se suspendre, où les sécrétions sont aussi nuiles ou très-diminuées, et où, enfin, plusieurs semaines peuvent s’écouler sans qu’aucun aliment soit introduit dans l’estomac. Un pareil état se montre annuellement d’une manière normale chez les animaux hibernants. Il est vraisemblable que dans ce singulier état le mouvement nutritif des organes est aussi suspendu, et de là, pour l’individu, la possibilité de se passer pendant très-long-temps d’aliments, de telle sorte qu’ici encore la modification des fonctions de l’estomac n’est qu’un effet de la modification quia été imprimée à des fonctions plus générales, dont l’intégrité est nécessaire au libre accomplissement des fonctions même de l’estomac. Ainsi, en vertu du consensus de toutes les parties vivantes, d’un côté toutes les fonctions d’assimilation ne peuvent se conserver intactes qu’autant que l’estomac digère bien, et, d’un autre côté, l’estomac ne peut bien digérer qu’autant qu’il n’existe aucun trouble dans les diverses fonctions qui ont pour but de porter ou de fixer la matière nutritive dans les divers tissus.
Le pica peut être aussi un des phénomènes qui s’observent pendant le cours d’une irritation chronique de l’estomac ; mais, le plus souvent, on en chercherait vainement la raison dans le seul état de ce viscère, et on le voit se manifester surtout dans certains états mobides, où sont modifiés primitivement, et le sang, et le système nervéux ; alors une hystérique, une chlorotique, une femme enceinte, se délectent à manger du plâtre, comme elles se plaisent à respirer des émanations fétides ; et,; certes, personne 11e s’avisera de dire qu’une jeune fille mal réglée a un coryza , parce qu’une odeur, repoussante pour tout le monde, est recherchée par elle.
Ainsi, la cause des différentes modifications que la faim est susceptible de subir doit être cherchée ; 1° dans l’estomac lui-même ; 2° hors de l’estomac , soit dans les divers tissus dont l’estomac prépare les matériaux d’assimilation , soit dans le système nerveux ou dans le sang , dont les modifications entraînent celles de tout acte vital.
C’est aussi à cette triple cause qu’il faut rapporter les modifications de
d’anatomie pathologique.
la soif. Souvent symptomatique d’une irritation de l’estomac , elle est fréquemment aussi le résultat d’une déperdition abondante qui a privé le sang de la quantité de sérum qu’il doit normalement contenir. Ainsi , une soif vive se manifeste après d’abondantes sueurs , et accompagne ordinairement le diabète. Il s’en faut donc qu’il soit démontré qu’un individu atteint de fièvre a l’estomac irrité, parce qu’une soif vive le tourmente; il peut avoir soif , uniquement parce que son sang contient trop peu de sérum ; là peut-être est le point de départ de la soif, comme de toute la maladie. Dites que c’est là une hypothèse , mais reconnaissez aussi que vous en faites également une lorsque vbus affirmez qu’en pareil cas le point de départ de la fièvre est l’estomac , parce que le malade a soif , et qu’il à la langue rouge. En pareil cas, est-ce aussi nécessairement l’estomac qui colore la conjonctive et injecte la peau.
deuxîèAïë classe.
Modifications des phénomènes de la chimification.
Il est inutile de chercher maintenant à démontrer que la dyspepsie , sous toutes ses formes , et quels que soient les symptômes généraux qui l’accompagnent, peut être le résultat d’une irritation gastrique* M. Broussais l’a suffisamment prouvé , et l’un des plus immenses services qu’il ait rendus à la médecine est sans doute d’avoir appris aux praticiens à combattre et à guérir par les antiphlogistiques un grand nombre de difficultés de digérer, qu’on attribuait , avant lui , à un état de faiblesse de l’estomac. Cependant toute dyspepsie résulte-t-elle nécessairement d’une irritation gastrique ? La pratique de la plupart des médecins français semblerait aujourd’hui autoriser à répondre à cette question par l’affirmative ; mais à toutes les époques n’a-t-on pas vu ia pratique médicale se régler d’après les idées de la théorie dominante , et n’a-t-on pas vu le succès prouver toujours l’efficacité de la méthode à laquelle conduisait cette théorie? A cet égard, on peut juger de ce qui est par ce qui a toujours été. Cependant, en dehors de la pratique presque universelle , se montrent de temps en temps quelques cas dans lesquels on voit des dyspepsies , qui avaient résisté aux antiphlogistiques , céder à d’autres moyens qui ne sont rien moins que débilitants. Dans ces cas , l’irritation gastrique a-t-elle cédé à des irritants? Cela pourrait être arrivé quelquefois; mais fréquemment, on ne saurait l’admettre. Ce n’est pas tout : chez des individus qui depuis long-temps avaient de mauvaises digestions , l’anatomie n'a fait découvrir plus d’une fois dans l’estomac aucune lésion qui pût rendre raison de cette dyspepsie ; d’autres fois il y avait bien des lésions , mais: il n’était rien moins que démontré que ces lésions fussent le {produit d’une irritation.
434 PRÉCIS
Quant aux symptômes, il en est un certain nombre qui, lorsqu’ils sont réunis et bien tranchés, paraissent être si peu le résu Hat. d’une irritation, qu’ils ne sont combattus avec avantage , et surtout enlevés avec facilité , que par des moyens qui sont eux-mêmes irritants.
Ainsi , dans l’état actuel de la science , en ayant recours à la fois aux lumières fournies par l’anatomie pathologique, par les symptômes, par les succès divers des méthodes thérapeutiques , nous sommes autorisés à admettre plusieurs genres de dyspepsies , dont chacun indique une nature particulière de maladie et réclame un traitement spécial.
Ier genre. — Dyspepsie par irritation gastrique, soit aigue, soit chronique.
C’est, sans contredit, de toutes les dyspepsies celle qu’on rencontre le plus ordinairement.
IIe genre. — Dyspepsie par asthénie de l'estomac .
On la voit survenir , 1° sous l’influence de causes tout-à-fait inconnues; 2° à la suite d’un certain nombre de modifications de l’économie que nous pouvons apprécier. Ainsi il arrive quelquefois qu’après avoir été plus ou moins irrité, l’estomac tombe dans un état contraire, et vient à être frappé d’une véritable atonie. Il en est de même pendant certaines convalescences. Cette atonie survient également chez des individus épuisés par des excès vénériens et surtout par la masturbation. Ce serait une grave erreur de penser que, dans ce dernier cas, toute dyspepsie est le résultat d’une irritation gastrique ; car on lui opposerait une médication émolliente qui bien souvent l’aggraverait. En pareille circonstance , j’ai vu des dyspepsies céder rapidement à un régime tonique , qui n’aurait pu manquer d’exaspérer l’irritation gastrique , si elle avait existé. Pourquoi , en pareil cas, n’y aurait-il pas faiblesse de l’estomac comme il y a faiblesse musculaire ?
La dyspepsie par asthénie de l’estomac est accompagnée le plus ordinairement d’une absence complète de soif et d’une grande pâleur de la langue. Les malades éprouvent , après l’ingestion des aliments, de la pesanteur à l’épigastre et souvent une tension de cette région. L’eau de gomme produit ces accidents d’une manière plus marquée qu’une infusion de tilleul ou de camomille. Cet état peut d’ailleurs donner lieu à une certaine fréquence dans le pouls ; mais , comme nous l’avons déjà vu plus d’une fois , la fréquence du pouls n’est pas liée nécessairement à un état d’irritation.
IIP genre. — Dyspepsie par altération de la sécrétion folliculaire de
l'estomac.
Il est un état morbide qui depuis long-temps a été désigné par les praticiens sous le nom d "embarras gastrique, dont la nature est loin d’être bien connue, et qui, reconnaissable à un certain ensemble de symptômes soit locaux, soit généraux , résiste aux émissions sanguines, se guérit lentement par la diète, et cède promptement à l’emploi des vomitifs et des purgatifs. Que les symptômes de l’embarras gastrique soient souvent liés à une irritation de l’estomac, et qu’en pareil cas le tartre stibié les exaspère, c’est ce qu’a démontré l’observation; mais que cet embarras gastrique ne soit autre chose, dans tous les cas, qu’une gastrite; qu’il ne soit pas une maladie d’une autre nature , et qui exige un mode de traitement aussi spécial que le sont les symptômes qui l’annoncent, c’est ce que l’observation ne permet pas d’admettre.
On peut présumer qu’une des causes de l’embarras gastrique est une altération de la sécrétion muqueuse dont l’estomac est le siège, et je ne vois pas pourquoi l’on regarderait cette altération comme le produit nécessaire d’une irritation, à moins que l’on en vienne à admettre que l’enduit muqueux qui recouvre parfois la langue annonce nécessairement une glossile.
IVe genre. — Dyspepsie par modification de l’action nerveuse .
On sait qu’on modifie la chimificalion en dérangeant l’influx nerveux auquel est soumis l’estomac, soit en administrant de l’opiüm, soit en coupant les nerfs pneumo-gastriques, soit en faisant naître une forte émotion morale. Dans ces divers cas, il n’y a pas plus augmentation que diminution des forces digestives ; elles sont déviées de leur état normal, perverties, voilà tout ce qu’on peut dire. Un certain nombre de dyspepsies paraissent aussi résulter de cette même modification de l’influx nerveux. Contre elles échouent à la fois et les antiphlogistiques et les toniques, et on le comprend facilement; car, pour guérir ces dyspepsies, il ne s’agit ici ni d’affaiblir ni d’exciter l’estomac ; il faut en modifier l’action.