‹ Précis d'anatomie pathologiqueChapitre 67 sur 175 · TROISIÈME CLASSE · texte numérisé non relu

TROISIÈME CLASSE

Modifications des phénomènes de sécrétion et d’excrétion.

Nous avons à étudier ici l’état du tube digestif, 1° dans les divers vo-

PRÉCIS

missements ; 2° dans les divers flux de ventre; 3° dans le choléra-morbus, où existent réunies des évacuations par haut et par bas.

La plupart des lésions précédemment décrites peuvent se montrer après la mort, sans qu’il y ait eu vomissement pendant la vie ; mais il n’en est aucune dont il ne puisse devenir un symptôme. „

Les causes du vomissement doivent être cherchées ou dans le tube digestif lui-même , ou hors de ce tube.

D’abord, dans le tube digestif, nous trouvons toutes les nuances possibles d’irritation de la membrane muqueuse gastrique ; de là résulte le rejet , soit des aliments et des boissons , soit de la bile que l’irritation a appelée dans l’estomac, soit du sang que sa membrane muqueuse a exhalé, soit du mucus qu’elle a fpurni en quantité surabondante. En s’accumulant , ce mucus devient une sorte de corps étranger qui détermine par sa présence une irritation secondaire plus considérable que celle même qui lui a donné naissance. Plusieurs individus se débarrassent chaque matin parle vomissement d’une certaine quantité de mucosités que chaque nuit leur estomac sécrète en quantité surabondante ; ce vomissement quotidien est-il, ainsi que l’a établi récemment M. René Plus (1), la cause d’un certain nombre d’hypertrophies de la tunique charnue de l’estomac, prises pour des dégénérations cancéreuses de cet organe ? En suspendant ce vomissement, détruit-on la cause qui doit produire l’hypertrophie de la membrane musculaire , et en prévient:ôh la formation? C’est ce que pense M. Prus, et il conseille l’opium comme propre à faire cesser cette sécrétion insolite de la membrane muqueuse de l’estomac, cette véritable gaslrorrhée (2).

L’effet le plus ordinaire de l’ingestion d’un poison irritant dans l’estomac est de faire naître le vomissement, qui continue long-temps après que le poison a été rejeté; cependant, dans les diverses pyrexies , légères ou graves , que M. Broussais regarde comme des gastro-entérites aiguës , on n’observe que très-rarement des vomissements.

Les causes, autres que l’irritation , qui produisent le vomissement plus souvent que cette irritation même, sont les divers obstacles mécaniques qui peuvent s’opposer au libre cours des matières, soit dans l’estomac, vers ses deux orifices, soit dans d’autres points du tube digestif. Ces obstacles peuvent se former soit rapidement (corps étranger avalé , diverses

(1) Oper. cit.

(2) J’ai traité récemment à l’hôpital de la Charité, suivant la méthode de M. Prus, un homme qui depuis long- temps vomissait fréquemment une certaine quantité de mucosités transparentes , semblables à une forte solution de gomme arabique dans l’eau. Je lui ai donné, pendant un mois environ, depuis un grain jusqu’à six grains d’extrait gommeux d’opium par jour. Les vomissements ont disparu, et, sous l’influence de ce médicament dont l’effet ordinaire est de troubler la digestion , les fonctions de l’estomac se sont rétablies.

espèces d’étranglement interne et externe), soit lentement (engorgement des parois gastro-intestinales , amas de matières fécales , concrétions calculeuses, etc.)

L’irritation de la tunique séreuse de l’estomac est souvent une cause de yomissement , sans qu’il y ait d’altération dans la membrane muqueuse elle-même. Ainsi, rien de plus commun que de trouver cette membrane blanche et saine chez des individus qui , atteints de péritonite aiguë , ont présenté jusqu’à la mort de continuels vomissements.

Les causes du vomissement , qui existent hors du tube digestif^ doivent être cherchées spécialement dans les centres nerveux. Que le système nerveux modifié suffise pour produire des efforts de vomissement , sans que l’estomac y participe en rien , c’est ce dont on ne saurait douter depuis les belles expériences de M. Magendie. Enlevez l’estomac , comme le fait cet illustre physiologiste , remplacez-le par une vessie de cochon , et introduisez du tartre stibié dans les veines de l’animal, vous observerez des nausées, des efforts pour vomir, et, si la vessie a été bien placée, de véritables vomissements.

Les vomissements qui sont dus à une modification de l’innervation sont nombreux. Il en est qui sont le produit de la mise en jeu de cet instinct conservateur qui^tend à repousser tout ce qui est susceptible de nuire à l’économie : c’est ainsi que la seule vue d’objets dégoûtants suffit pour exciter des nausées, et quelquefois même des vomissements. L’inneryation modifiée joue encore un rôle incontestable dans les vomissements que produisent la navigation sur mer, la titillation de la luette, l’arrivée du germe fécondé dans la cavité utérine. N’est-ce pas encore l’innervation qui entre primitivement en jeu , lorsqu’à l’occasion d’une néphrite surviennent d’abondants vomissements? Enfin , dans les maladies du cerveau, un des phénomènes les plus saillants qu’on observe, c’est encore le vomissement, et cependant après la mort on trouve l’estomac dans un état parfait d’intégrité. De pareils vomissements, qui ne laissent après eux aucune trace de lésion dans l’estomac, signalent fréquemment le début de l’hydrocéphale aiguë , persistent pendant tout le temps de la maladie , et ne cessent qu’avec la vie.

Il me semble que de ces différents faits l’on doit conclure que , dans l’état actuel de la science , l’expression de vomissement nerveux est bonne à conserver, comme représentant un état morbide réel , dans lequel des accidents dont l’estomac est le siège ont pour point de départ , non cet organe lui-même , qui n’est pas matériellement altéré, mais l’encéphale » modifié dans sa texture ou dans son action. Delà, l’indication d’une thérapeutique spéciale. Un des exemples les plus frappants de ces vomisse^ments nerveux , n’est-ce pas celui qui a été cité par M. Louyer-Villermay ; A la suite d’un amour contrarié , une femme est prise tour-à-tour de la boule hystérique , de dyspnée, de palpitation ; elle pousse des cris invg-

PRÉCIS

lontaires; enfin elle a des vomissements , que l’on essaie inutilement de combattre par le traitement antiphlogistique (diète, boissons émollientes , sangsues). Elle en est délivrée par l’usage du vin d’absinthe , et les.premiers aliments quelle digère sont des œufs durs et de la salade.

Les divers flux de ventre connus sous les noms de dysenterie, de diarrhée, de lienterie , sont loin d’être liés à un état toujours identique du tube digestif.

D’abord il est vrai de dire que, dans la très-grande majorité des cas, on trouve dans l’intestin des individus qui ont eu un flux de ventre , des altérations diverses qui reconnaissent comme cause première et comme lien commun un travail d’irritation, soit passé, soit actuel. Ces altérations existent le plus souvent dans le gros intestin : tantôt elles en occupent la totalité ; tantôt elles sont bornées à quelqu’une de ses parties. Il est des cas, par exemple, où le cæcum est seul malade; il est d’autres cas où c’est seulement le rectum. L’intestin grêle peut rester intact dans toute son étendue, et l’on est parfois frappé de l’espèce de brusquerie avec laquelle commence l’état morbide , immédiatement au-dessous de la valvule iléocœcale. Quelquefois , au contraire, il arrive qu’on ne trouve dans tout le gros intestin aucune trace de lésion appréciable , et la fin de l’intestin grêle est seule malade. Le cas le plus commun est celui où sont simultanément affectées l’extrémité inférieure de l’iléum et une partie plus ou moins étendue du gros intestin.

Ces altérations sont toutes celles qui ont été précédemment décrites , depuis la simple injection jusqu’à l’ulcération et au ramollissement le plus complet. D’ailleurs elles ne sont en rapport constant ni avec la durée de la maladie, ni avec ses symptômes. Ainsi, chez des individus qui ont une diarrhée depuis un temps égal, depuis dix-huit mois à deux ans, par exemple , et chez lesquels cette diarrhée a été accompagnée jle la même série de phénomènes locaux ou généraux, il peut arriver que l’on trouve chez l’un une simple hyperémie rouge ou brune , sans autre altération ; chez un autre , un ramollissement rouge de la membrane muqueuse ; chez un troisième , un ramollissement blanc de cette même membrane ; chez un quatrième , une induration avec diverses nuances de coloration ; chez un cinquième, un développement insolite des follicules, sans autre lésion; chez un sixième , des ulcérations variables en nombre et en grandeur ; chez un septième enfin , avec l’une ou l’autre de ces altérations de la muqueuse, divers états morbides des tuniques subjacentes, tels que leur épaississement, leur infiltration séreuse , etc. Quant aux symptômes , il n’en est pas qui annonce d’une manière infaillible que l’intestin est le siège de telle lésion plutôt que de telle autre. Ainsi on trouve des altérations identiques chez les individus qui ont eu une diarrhée séreuse et bilieuse, et chez ceux qui ont présenté cet ensemble de symptômes qui constitue la dysenterie. L’absence complète de fièvre et de douleur coïncide assez sou-

vent avec l’existence d’ulcérations nombreuses, avec épaississement rouge, brun ou noir , de la membrane muqueuse qui les entoure*

L’anatomie pathologique montre-t-elle , sur tous les cadavres des individus qui succombent avec un flux intestinal, une des altérations qui viennent d’être signalées? C’est Ce qui a été affirmé , et c’est pourtant ce qui n’est pas. Nul doute qu’il n’y ait un certain nombre de cas, à la vérité beaucoup plus rares que les précédents , mais bien réels , où la nécropsie ne fait découvrir aucune lésion appréciable, soit dans la couleur des parois intestinales , soit dans leur épaisseur, soit dans leur consistance, soit dans l’aspect des follicules , etc. Tantôt, en pareil cas, les individus dont on examine les cadavres, n’ont eu la diarrhée que peu de jours avant leur mort ; tantôt elle existe depuis long-temps. Ainsi voilà encore un cas où sur le cadavre on ne reconnaîtrait pas , par l’aspect du tube digestif, les désordres fonctionnels dont il a été le siège.

Il est enfin un certain nombre de diarrhées qui sont dues à une sécrétion morbide formée hors de l’intestin , et dont le produit s’écoule à l’extérieur, en passant à travers le tube digestif. C’est ainsi que dans certains cas de diarrhée bilieuse très-abondante , l’anatomie ne découvre autre chose dans l’intestin qu’une énorme quantité de bile ; d’ailleurs , au-dessous d’elle, la membrane muqueuse , exemple de toute altération, est à peine injectée, et le point de départ de la maladie est dans le foie, de meme que dans cet organe est Aussi le point de départ d’un certain nombre de constipations. Tout afflux insolite de bile dans l’intestin n’est donc pas nécessairement le résultat d’une irritation primitive de cet intestin lui-même. D’autres organes, voisins du tube digestif, peuvent encore communiquer accidentellement àvefc quelque portion de ce tube , et y verser divers produits de sécrétion , soit que celle-ci soit normale ou morbide. J’ai vu trois fois, par exemple, les ovaires , pleins de pus, le verser dans le rectum perforé , et donner lieu , d’une manière continue ou par intervalles, aune diarrhée purulente (1).

La maladie très-grave connue sous le nom de choléra-morbus , et où existent à la fois d’abondantes évacuations par haut et par bas, est encore un exemple frappant de l’impossibilité où l’on est bien souvent d’annoncer, d’après le seul aspect des organes, tels que la mort les a faits, quels désordres fonctionnels ont lieu pendant la vie. Dans cette maladie, où les accidents terribles qui surviennent du côté des voies digestives sembleraient se lier à des lésions intenses du canal intestinal, on 'ne trouve autre chose dans ce canal qu’une injection plus ou moins vive, qui ne diffère pas de celle qu’on rencontre sur beaucoup d’autres cadavres , dans des cas où pendant la vie n’a même existé aucune affection grave de l’es-

(1) Un fait de ce genre fort intéressant a été publié parM. Dalmas, dans le Journal hebdomadaire de Médecine , novembre 1828.

440 PRÉGIS

tomac ou des intestins. Je n’ai vu ouvrir qu’une seule fois le cadavre d’un individu mort en cinq jours d’un choléra-morbus. La membrane muqueuse du grand cul-de-sac de l’estomac présentait un beau pointillé rouge. Dans le reste de l’estomac , cette membrane était à peine injectée , et partout elle avait sa consistance et son épaisseur accoutumée. Des arborisations assez nombreuses se dessinaient à la surface interne des deux tiers inférieurs de l’intestin grêle , dont nulle part les parois n’avaient perdu leur transparence; le cæcum présentait une teinte grisâtre; le reste du gros intestin n’était que très-médiocrement injecté. De foie, la rate et les poumons étaient gorgés de sang.

Page 1