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CHAPITRE PREMIER

LÉSIONS DE CIRCULATION

On trouve assez fréquemment sur le cadavre la surface interne des artères teinte en rouge , et ici se représente la même question que celle que nous avons déjà agitée en parlant de la rougeur du cœur : celte rougeur est-elle le résultat d’une hyperémie active opérée pendant la vie ? est-elle un effet cadavérique? La solution de cette question est pour les artères la même que pour le cœur. Toutes les fois que Ton ouvre un cadavre qui offre déjà des traces un peu avancées de putréfaction, on trouve rouge la surface interne des artères ; cette rougeur se produit d’autant plus vite , et est d’autant plus considérable qu’il y a plus de sang dans le cadavre, ou que ce sang se coagule plus difficilement. Dans certains cas où le sang ne couvre que quelques points d’une artère , ce sont ces seuls points que Ton trouve teints en rouge. Cette teinte ressemble à celle que Ton produirait en étendant sur la membrane interne de l’artère une couche de matière colorante rouge. On la produit toutes les fois qu’on laisse du sang enfermé pendant un certain temps dans une artère dont on a lié les deux extrémités.

Ainsi donc on ne peut douter que la rougeur uniforme présentée souvent par la surface interne des artères ne puisse être le simple résultat d’une véritable imbibition des parois artérielles par le sang.

Mais d’un autre côté, il est des cas où cette même rougeur s’observe à la face interne des artères, sur des cadavres qui n’offrent encore aucun signe de putréfaction. On la retrouve dans les circonstances les plus différentes, soit que l’artère soit vide ou remplie de sang , soit que ce sang lui-même soit liquide ou coagulé , soit^nfin que le caillot soit , ou non,

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dépouillé de sa matière colorante. Plusieurs des ouvertures de cadavres, dont MM. Bertin et Bouillaud ont consigné les résultats dans leur ouvrage, et où ils ont trouvé rouge la surface interne de l’aorte, ont été pratiquées sur des individus qui étaient à peine morts depuis vingt-quatre heures, et pendant un temps peu chaud. Dans ces différents cas, l’aspect est le même, c’est toujours une sorte de teinture de l’artère : simple effet cadavérique dans beaucoup de cas, cette teinture peut-elle, dans quelques autres, avoir eu lieu pendant la vie? A cette question , je répondrai en citant les faits suivants qui ont été observés, en 1825, pendant qu’une épizootie dont MM. Girard fils , Dupuy, etc. , ont retracé l’histoire, régnait sur les chevaux de Paris et de quelques provinces. Outre les signes d’irritation gastro-intestinale que présentaient les chevaux atteints de la maladie, la plupart offraient aussi quelques accidents du côté des organes thoraciques: leur respiration était gênée, bien qu’ils toussassent fort peu. A cette époque, je fis avec M. Dupuy un grand nombre d’ouvertures de cadavres de chevaux aux écarissages de Montfaucon ; à peine étaient-ils abattus que je procédais à l’examen des organes de ces animaux , et souvent je rencontrais chez eux une vive rougeur de la membrane interne du cœur et de l'aorte. Dans le même temps M. Bouley jeune, un de nos vétérinaires les plus distingués, fit de son côté l’ouverture du corps de plus de cinquante chevaux morts de l’épizootie ; et sur la plupart de ces animaux ouverts très-peu de temps après la mort (une demi-heure à.trois heures), il trouva, comme M. Dupuy et moi, une rougeur vive, tantôt écarlate, tantôt lie de vin, soit dans l’aorte seule, soit dans l’aorte et ses principales divisions. (Cette même rougeur existait dans le cœur, comme nous l’avons vu plus haut.) Cependant, d’un autre côté, MM. Rigot et Trousseau qui ont aussi ouvert un grand nombre de chevaux immédiatement après la mort , disent n’avoir jamais vu dans les artères une semblable rougeur, qu’ils y trouvaient, au contraire, lorsqu’ils ne procédaient à l’ouverture des corps qu’un certain nombre d’heures après la mort. D’où vient cette différence dans les résultats de l’observation? C’est que les recherches de MM. Rigot et Trousseau n’ont pas été faites à la même époque où l’ont été les miennes, ainsi que celles de MM. Dupuy etBouley. Les travaux deMM. Rigot et Trousseau n’ont été commencés qu’en 1 82 6, c’est-à-dir^ à une époque ou l’épizootie de 182 5 avait cessé de régner. Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce que des lésions , qui appartenaient à cette épizootie , aient cessé aussi de se présenter aux observateurs comme l’épizootie elle-même, ou du moins soient devenues beaucoup plus rares ? Par cela même que la rougeur des artères, vue pendant le règne de l’épizootie, ne s’est plus montrée aussitôt qu’elle a cessé, n’est-ce pas une nouvelle raison de penser que cette rougeur artérielle constatée par MM. Girard fils, Dupuy, Bouley jeune et par moi, pendant la durée de l’épizootie de 182 5, était le résultat réel d’un état morbide ? Quant à la nature de cet état, il est vrai-

semblable que c’était une irritation des parois artérielles, cependant celte rougeur pourrait s’expliquer autrement, et l’on pourrait admettre qu’il y avait, dans l’épizootie de 182 S, une modification telle du sang, que sa matière colorante, se séparant pendant la vie même de la masse fibrineuse, allait imbiber les parois du cœur et des artères ; mais notez que les chevaux malades présentaient des symptômes d’une affection des organes thoraciques, si bien que M . Bouley nous apprend que plusieurs vétérinaires considérèrent l’épizootie comme due à une affection pulmonaire ; il n’en était rien cependant, car presque toujours les poumons furent trouvés sains. À quoi donc rapporter les accidents thoraciques, si ce n’est à l’affection du cœur et des gros vaisseaux, affection caractérisée, 1° par la teinte rouge uniforme de leur membrane interne; 2° parunétatde ramollissement très-prononcé du tissu charnu du cœur; 3° par l’hyperémie du péricarde et par des épanchements de diverse nature dans sa cavité?

De ces faits je conclus que la rougeur uniforme de la surface interne des artères peut être, dans quelques circonstances, le résultat d’une hyperémie active. N’est-ce pas un travail d’hyperémie qui a produit manifestement cette rougeur dans une des observations citées par M. Bouillaud , où l’on voit que la membrane de l’aorte était recouverte, partout où elle était rouge, d’une couche albumineuse, épaisse d’un tiers de ligne? La même coloration ne se remarque-t-elle pas souvent sur les bords et au fond des ulcérations des artères? Là, comme dans le tube digestif, ne voyons-noiïs pas souvent la couleur rouge se transformer peu à peu en une teinte grisâtre , brune, et même d’un noir foncé? Cette rougeur ne diffère pas d’ailleurs de celle qui se produit après la mort sous l’influence des causes que nous avons signalées. Mais cette rougeur uniforme, semblable à une teinture, est-elle la seule qui puisse seproduire dans lesartères? Surl’homme, je ne sache pas qu’on en ait observé d’autres. Mais au lieu d’attendre les faits, on peut les produire, on peut chercher à voir si en irritant artificiellement une artère , on ne déterminera pas dans ses parois une rougeur plus analogue à celle que partout ailleurs produit l’irritation. C’est ce qu’a essayé de faire le docteur Gendrin , dont plusieurs fois nous avons eu occasion de citer les excellents travaux (l).

Lorsqu’on exerce sur une artère une compression modérée , on trouve, au boutde douze à quinze heures, la tunique interne d’un rouge blafard, la moyenne d’un jaune rougeâtre, et la gaine celluleuse vivement injectée. Au-dessus et au-dessous de la constriction, M. Gendrin a trouvé les tuniques moyenne et celluleuse uniformément rougeâtres et infiltrées de sérosité, et la membrane interne d’un rouge ponceau. Trente à quarante heures après que l’artère a été oblitérée, la membrane moyenne est ramollie et fort injectée. Immédiatement au dessus et au-dessous de lacompression, les tuni-

(1) Histoire anatomique des inflammations , tom. II, pag. 9 etsuiv.

PRÉCIS

ques externe et moyenne semblent confondues, d’après le savant observateur que je viens de citer, en une couche rouge, comme charnue , très^infiltrée de sang et de sérosité ; à huit à dix lignes de l’oblitération, les membranes sont d’une couleur moins foncée : elles sont distinctes et infiltrées de sérosité; du sang est extravasé par petits points dans la tunique celluleuse, qui se distingue aisément de la tunique moyenne à sa texture spongieuse et à sa couleur rouge intense. Celle-ci est d’un rouge jaunâtre.... la membrane interne a une teinte rougeâtre obscure.

En injectant une substance irritante dans une portion d’artère comprise entre deux ligatures» et préalablement vidée de sang et lavée, M. Gendrin n’a plus trouvé qu’une teinte rouge violette claire de la membrane interne : dans ce cas il ne peut plus y avoir , comme dans le précédent, imbibition de la membrane par le sang resté dans l’artère. A travers cette membrane , qui a conservé sa transparence, on aperçoit dans les premiers temps de l’expérience un réseau capillaire très-développé au-dessous d’elle , et les tuniques subjacentes, d’abord parcourues par de nombreux vaisseaux, finissent par se confondre en une couche d’un jaune rougeâtre.

Si enfin l’on expose à l’air la surface interne d’une artère vidée de sang, on voit sa membrane interne rougir, et bientôt les membranes subjacentes acquièrent une couleur vermeille.

Il suit de ces différents faits qu’on peut produire artificiellement sur les animaux, dans le tissu artériel, divers modes de coloration analogues à ceux qu’on trouve parfois dans les artères des cadavres. Dans celles-ci , l’irritation peut donc aussi donner naissance à une semblable coloration. Observons seulement que sur les animaux on trouve toujours l’altération de la couleur normale des artères jointe à d’autres altérations de leur tissu; ainsi ce tissu est ramolli, gonflé, infiltré de sérosité ou de pus , parsemé de concrétions membraniformes ; au contraire , dans la plupart des cas où les artères ont été trouvées colorées en rouge sur des cadavres d’hommes ou d’animaux, il n’y avait pas d’autre altération dans l’artère que cette modification de couleur. Isolée des autres lésions qui l’accompagnent constamment chez les animaux dont les artères ont été artificiellement irritées, cette modification de couleur ne peut donc avoir par elle-même que peu de valeur, comme indice d’un état morbide de l’artère qui la présente.

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