CHAPITRE II
LÉSIONS DE NUTRITION
Les différentes tuniques qui composent les parois artérielles ne s’altè-
rent pas simultanément et de la même manière dans leur nutrition. Il est donc nécessaire que nous décomposions ces parois , et que nous étudiions dans chaque tunique les lésions spéciales de nutrition qu’elle est susceptible de présenter.
La membrane interne des artères ne présente qu’un petit nombre de lésions. Ainsi, elle perd quelquefois sa minceur et sa transparence accoutumées ; tantôt son épaississement et son opacité n’ont lieu qu’en quelques points isolés ; il en résulte comme des taches blanches répandues à la surface interne de l’artère ; tantôt ces deux altérations existent dans une grande étendue ; on les trouve, par exemple, dans la plus grande partie de l’aorte. Du reste , l’épaississement de la membrane interne des artères n’est souvent qu’apparente, et, comme pour les membranes séreuses, il résulte fréquemment d’une exsudation albumineuse qui se produit dans le tissu cellulaire subjacent.
Une autre espèce d’altération qui peut frapper la membrane interne des artères, c’est le ramollissement : on la trouve parfois tellement friable , que, parle plus léger grattage avec le scalpel, on la réduit en une sorte de pulpe.
Enfin, cette membrane interne peut s’ulcérer, soit primitivement, soit par suite d’altérations diverses développées dans les tuniques subjacentes. Les ulcérations de la membrane interne des artères sont le plus souvent arrondies : tantôt on n’en trouve qu’une dans toute l’étendue du système artériel ; tantôt l’aorte en est comme criblée ; mais dans ce dernier cas il est rare qu’on ne trouve d’autre lésion dans l’artère que les ulcérations, et alors elles coïncident le plus souvent avec des ossifications. J’ai vu toutefois un cas dans lequel toute la surface interne de l’aorte thoracique et abdominale était parsemée d’un grand nombre de petits ulcères arrondis , ayant-chacun, terme moyen, les dimensions d’une pièce de cinq sous, tellement superficiels qu’il fallait quelque attention pour les apercevoir. Les bords de quelques-uns étaient marqués par un cercle rosé ou brunâtre ; leur fond était constitué par la tunique fibreuse ; il n’y avait nulle part d’ossification. ;
La membrane moyenne des artères s’altère beaucoup plus fréquemment que leur membrane interne, et ses altérations sont plus variées. Ainsi, elle devient parfois beaucoup plus molle, beaucoup plus friable que dans son état normal ; elle se brise ou se déchire par une légère traction ; elle perd alors son élasticité accoutumée, et il en résulte de graves modifications dans les fonctions de l’artère, et par suite dans l’action du cœur, pour peu que cette perte d’élasticité existe dans une grande étendue.
L’hypertrophie est une autre altération que souvent aussi présente la tunique moyenne des artères. Alors son organisation normale devient beaucoup plus apparente : le tissu fibreux jaune qui la constitue devient aussi manifeste chez l’homme qu’il l’est chez le cheval ; mais jamais, quel que
52 PRÉCIS
soit le degré d’hypertrophie qu’ait subi l’artère, sa membrane interne ne présente de trace de fibre musculaire. Cette hypertrophie peut exister dans toute l’étendue d’une artère, ou être bornée à quelques-uns de ses points. Dans ce dernier cas, existent souvent à l’intérieur de l’artère des saillies irrégulières, des espèces de bosselures, qui sont uniquement le produit de l’épaississement partiel de la tunique moyenne.
La tunique moyenne des artères peut s’atrophier aussi bien que s’hypertrophier. Alors le tissu propre qui la constitue devient de moins en moins évident, il tend à revenir à l’état de tissu cellulaire , et dans leur totalité, les parois artérielles, beaucoup plus minces, prennent l’aspect des parois veineuses; privée d’une partie de son élasticité, l’artère s’affaisse lorsqu’on l’incise.
L’atrophie de la membrane moyenne des artères peut être , comme son hypertrophie, générale ou partielle.
Si le tissu fibreux des artères ne devient jamais du tissu musculaire , il tend assez fréquemment à subir d’autres transformations, parfois il s’endurcit, résiste au scalpel qui le divise, et acquiert l’aspect d’une sorte de cartilage ; ses fibres, prenant une rigidité de plus en plus grande, se transforment en petits cercles cartilagineux, même osseux ; on voit de ces cercles qui d’une manière très-distincte embrassent le tube artériel. Assez rare dans l’aorte, cette disposition s’observe plus fréquemment dans les artères auxquelles l’aorte donne médiatement naissance; je l’ai vue très-prononcée, par exemple , dans l’artère fémorale ; ses parois présentaient de haut en bas une série de cercles complets, en grande partie cartilagineux et osseux en quelques points ; les parois de cette artère avaient la plus grande ressemblance avec les parois de la trachée artère des oiseaux.
Enfin comme la membrane interne, la tunique moyenne des artères peut s’ulcérer, et il en résulte pour l’artère une ulcération dont le fond n’est plus constitué que par la membrane celluleuse.
Cette dernière membrane est sujette à peu d’altérations ; dans le cas où les deux autres ont subi l’une ou l’autre des lésions qui viennent d’être indiquées , on la trouve souvent intacte. Les membranes interne et muqueuse sont-elles rompues? elle reste seule pour soutenir l’effort de la colonne de sang, avec lequel elle se trouve alors immédiatement en contact. D’autres fois, cependant, elle se ramollit, devient friable comme les autres, et se perfore comme elles.
Les différentes altérations de nutrition que nous venons de passer en revue n’ont pas seulement pour effet de changer l’aspect ou les propriétés de la tunique même où elles ont lieu ; mais encore elles produisent pour la plupart un changement notable dans la disposition de la totalité de l’artère. Ce sont surtout ses dimensions qui tendent à être modifiées, et de là résultent pour les artères un certain nombre d’états morbides que nous allons étudier tour-à-tour.
Trois cas se présentent ici à étudier : 1° l’agrandissement du calibre des artères ; 2° leur rétrécissement ; 3° la disparition complète de leur cavité ou leur oblitération.