‹ Précis d'anatomie pathologiqueChapitre 11 sur 182 · VIII. — Pathogénie · texte numérisé non relu

VIII. — Pathogénie

Définies comme nous l'avons fait, les tumeurs proprement dites constituent en pathologie générale et en anatomie pathologique un groupe naturel bien délimité, possédant une individualité réelle et qui doit reconnaître une pathogénie spéciale. Les tumeurs les plus adultes confinent aux hypertrophies simples; les plus embryonnaires se rapprochent par quelques caractères des lésions microbiennes, mais ces anale-

gies plus apparentes que réelles ne doivent pas faire I méconnaître les différences radicales qui les se* ' parent.

Tiiéories anciennes. — Laennec, et plus tard Lebert, voyaient dans les tumeurs malignes des produits étrangers à l'organisme. Après eux la plupart I des auteurs admettent au contraire une influence diathésique et croient à une maladie générale. Les divergences commencent bien vite quand on cherche à préciser la nature de la diathèse. Les uns en veulent une spéciale pour chacune des catégories de tumeurs qu'ils admettent ; les autres se contentent d'une diathèse néoplasique unique. Les uns la veulent primitive et expliquent par elle Tapparition du premier foyer; les autres la croient secondaire à ce premier foyer et restreignent son rôle à la pathogénie des foyers de généralisation. Plus récemment, Veraeuil a fait jouer un grand rôle à l'arthritisme, qu'il considère comme la diathèse initiale dont dériverait la diathèse néoplasique elle-même.

La théorie de Gohnheim est, de toutes celles qui ont été émises, celle qui nous parait se rapprocher le plus de la réalité des choses. Nous avons démontré son insuffisance et son inexactitude, mais elle avait du moins le mérite de reconnaître aux tumeurs le double caractère de maladie locale et de processus autochtone.

Théorie microbienne. — Dans ces dernières années, on a cherché à donner à certaines tumeurs malignes une origine microbienne. Si cette théorie était vraie, le groupe nosologique des tumeurs perdrait toute individualité et n'aurait plus qu'à disparaître; il faudrait renoncer aussi à toute assimilation entre les tumeurs malignes déclarées microbiennes, et les tumeurs bénignes échappant à cette pathogénie. En réalité il s'agit là d'une conception sans bases sérieuses, née uniquement des exagéra-

tions et des erreurs de la méthode expérimentale. Les caractères anatomo-pathologiques des processus néoplasiques et des processus microbiens sont radicalement différents. Dans les tumeurs les cellules poursuivent leur évolution physiologique, elles restent vivantes et bien vivantes. C*est cette intensité même de la vie de la cellule proliférée qui constitue tout le danger de la tumeur, toute sa puissance d'accroissement et de généralisation. Comme nous le verrons par la suite, la dégénérescence des cellules suit au contraire de près leur prolifération dans les processus infectieux. Nous montrerons plus tard d'autres différences tout aussi importantes, mais ce seul fait crée déjà entre ces deux ordres de lésions une différence capitale. Sans doute, nombre de lésions infectieuses ont longtemps figuré à tort parmi les tumeurs ; quelques-unes y figurent encore sans plus de raisons. Il appartient à Tanatomie pathologique, venant en aide à la clinique, d'en achever le départ; de ce que pareille erreur a pu être et est encore commise, il ne s'ensuit nullement qu'on ait le droit de confondre deux chapitres aussi distincts de Tanatomie pathologique générale.

Théorie spécifique. — Pour nous les tumeurs sont le produit d'un processus tout spécial, qui constitue une sorte de monstruosité du développement cellulaire; il peut porter son action, avec des degrés divers de fréquence, sur tous les tissus, ou plus exactement sur toutes les cellules naissantes, à tous les âges de la vie.

A l'état physiologique la vie normale des tissus comporte des néoformations cellulaires plus ou moins renouvelées, de telle sorte qu'on peut .dire que l'embryogénie des tissus dure toute la vie. La tumeur est précisément une anomalie spéciale de ce développement embryogénique ; elle peut sans doute apparaître dans un tissu, tant que ses cellules constituantes con-

servent encore la possibilité de proliférer. A l'état nonnal ces proliférations cellulaires se maintiennent dans des limites déterminées, et ne dépassent pas Tintensité nécessaire à leur rôle physiologique. Un lien automatique, mystérieux mais incontestable, unit à Tétat normal nos difiTérents tissus, leur impose une solidarité étroite, et maintient leurs proportions bar* moniques. Quand une tumeur se produit, les choses se passent comme si ce lien faisait tout à coup complètement défaut entre Torganisme et une des cellules nouvelles, destinée d'abord à devenir une partie constituante de cet agrégat cellulaire bien discipliné. Qu'on suppose en effet qu'une cellule quelconque, sans perdre d'ailleurs aucune de ses propriétés ataviques spécifiques, échappe à cette influence modératrice de ses congénères et des tissus voisins, qu'elle se multiplie dès lors pour son propre compte, sans souci de ses sœurs, à l'état rebelle et parasitaire, qu'elle transmette à sa descendance les mêmes propriétés, et la tumeur est constituée.

On peut comparer en somme l'état dans lequel se trouve la tumeur par rapport à l'organisme, à celui d'un groupe anarchique et envahissant, en révolte contre la fédération dont il était à l'origine une partie constituante.

Influences étiologiques. — Cette manière de voir, qui diffère par bien des points des doctrines courantes, se concilie parfaitement avec les diverses données étiologiques dontrobservation clinique a établi l'influence occasionnelle.

La tendance à la production des tumeurs est transmissiWe par hérédité^ sans doute par un mécanisme de filiation cellvlaire comparable à celui qui commande l'hérédité des conformations normales ou pathologiques. La fréquence relative des tumeurs d'espèces diverses, sur un même sujet, dans des régions éloignées, est un fait du même ordre (pie l'association également fréquente des monstruosités ordinaires du développement des organes pendant la vie fœtale.

La fréquence relative des tumeurs développées aux dépens des taches congénitales,' des niBvi, peut-être même des ilôts aberrants hétérotopiques, s'explique par ce fait que ces productions témoignent déjà d'un certain degré d'anomalie aux lois de l'organisme ; par là leurs éléments doivent plus facilement échapper à la solidarité générale.

Le rôle des tranmaiismes, celui des plaies bourgeonnantes, mal cicatrisées ou souvent remaniées, s'expliquent par ce fait qu'ils exagèrent les proliférations cellulaires et qu'ils créent par là une prédisposition réelle à l'apparition des tumeurs. On peut supposer que les cellules anormalement surmenées échappent plus facilement à la solidarité physiologique des tissus ; il suffît d'ailleurs que le nombre des cellules naissantes soit augmenté par ces diverses causes occasionnelles, pour que s'accroissent par là même les chances d'en voir quelques-unes courir à des destinées pathologiques.

Conditions de fréqupnce. — C'est sans doute pour la même raison que les tumeurs des divers organes apparaissent de préférence sur les points dont les fonctions sont les pltits actives : au nlTeau des sphincters par exemple, dans les organes tubulés. C'est encore pour la même raison qu'elles sont fréquentes, d'une manière générale, dans les tissus dont les renouvellements cellulaires normaux sont intenses, comme les épithéliums; rares au contraire quand ils sont réduits à leur minimum, comme dans les cartilages ou les tendons.

La même cause explique enfin pourquoi il s'en faut de beaucoup que les tumeurs des divers tissus d'un même organe présentent la même fréquence. Chacun d'eux est le point de départ d'une série de tumeurs qui lui est propre; le sein, par exemple, sans parler des tissus de l'aréole, peut donner naissance dans sa profondeur à deux séries de tumeurs épithéliales, dont l'uDe dérive de l'épithélium glandulaire propre et l'autre de l'épithélium des canaux galactophores ; à une double série de tumeurs conjonctives, lâches et modelées ; et à une série de tumeurs lymphatiques. On voit par là combien peuvent être nombreuses les variétés anatomiques des tumeurs du sein ; mais les tissus les plus fréquemment atteints sont ceux dans lesquels les proliférations physiologiques sont les plus intenses et les plus rapides. Dans le sein, comme dans toutes les

glandes, c'est par suite Tépithélium sécrétoire qui est le poiBt de départ des tumears de beaucoup le plus tréqaeoi.

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