PLAGE DE L'HOMME DANS LE MONDE ANIMAL
L'animal-machine, telle est, en eSet, la conséquence naturelle du règne humain. Mais, devant des observations d'une entière rigueur, assez nombreuses aujourd'hui pour remplir des volumes, le doute n'est plus permis. Non seulement les animaux possèdent comme nous, outre les instincts qui jouent un si grand rôle dans notre propre existence, une intelligence véritable, de tous points comparable à la nôtre, bien que moins développée, mais cette intelligence, comme la nôtre, est susceptible de perfectionnement*. Le progrès n'est pas l'apanage exclusif des sociétés humaines; les sociétés animales, elles aussi, obéissent à cette loi, et les exemples abondent qui démontrent leur perfectibilité.
Quelle peut donc être alors la caractéristique de l'homme, sur quoi fonderie règne humain? A. de Quatrefages, le représentant le plus autorisé de cette conception, ramène à deux chefs les différences supposées fondamentales entre l'homme et l'animal. L'homme seul serait religieux; seul il croirait à des êtres supérieurs pouvant influer sur sa destinée, et à la prolongation de son existence après la mort. L'homme seul serait un être moral, c'est-à-dire possédant la notion du bien et du mal moral. Religiosité et moralité y tel serait donc le double attribut du règne humain. Ces deux caractères, exclusivement propres à l'homme, le distingueraient de ranimai au même titre que les phénomènes de l'intelligence distinguent l'animal du végétal, et que les phénomènes de la vie distinguent le végétal du minéral. Examinons les faits, et recherchons si le critérium invoqué ne se heurte à aucune exception. On saisit la conséquence qu'aurait un seul fait contradictoire. Une bonne définition, ceci est une vérité
1. Broca, Mém, d'anthropologie, t. ITI, p. 284. — Houzeau, Étude des factdtés mentales des animaux^ comparées à celles de V homme, — Biichner, La vie psychiçue des bêtes, — Darwin, La Descendance de Vhomme, trad. fr., C. 1, p. 75. — BuU. de la Soc. d'Anthrop,, 1865, p. 651 ; 1882, p. 733.
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banale, doit convenir à tout le déOni, ne s'appliquer qu'au défini. Toute bonne caractéristique, en histoire naturelle, doit satisfaire à cette double condition. Le caractère invoqué doit être à la fois constant et limitatif; il doit s'appliquer à tous les hommes, ne s'appliquer qu'aux hommes. S'il est démontré que les phénomènes religieui et moraux n'ont dans l'humanité qu'une existence contingente, ou qu'ils se rencontrent sous forme rudimentaire chez certains animaux, c'en est fait du règne humain. Voilà la question que nous avons à examiner.
De la première caractéristique alléguée, nous pouvons dire que, en réalité, elle n'en est pas une, car la généralité lui fait défaut : la religiosité, en effet, ne se rencontre pas dans tous les groupes humains, chez tous les individus. Si l'on traite de religiosité cette crainte vague de l'inconnu dans laquelle vivent constamment beaucoup de peuples peu ou point civilisés, on ne fait que resserrer les liens qui rattachent l'homme aux autres animaux^ La crainte irraisonnée de l'inconnu existe chez un grand nombre d'animaux. Les faits religieux ne sont point des faits d'ordre exceptionnel, ils se laissent ramener à des faits cérébraux communs à l'homme et à ces derniers. Le Cafre, le Bochiman, le Botocudo redoutent l'inconnu et ne lui rendent aucun culte : en cela, il est clair qu'ils ne diffèrent sous aucun rapport de l'animal, c Un obstacle important à signaler, quand il s'agit du sud de l'Afrique, dit le missionnaire Moffat, c'est l'absence complète d'idées religieuses. Yanderkemp, dans ses relations sur les Cafres, avait déjà remarqué que ce peuple n'a aucune idée de l'existence de Dieu, et que sa langue n'a pas même de mot pour exprimer l'idée de la divinité. Le petit nombre d'individus qui avaient puisé quelques notions religieuses
i. Vogt, BuU. de la Soc. d'ArUhrop., 186(>, p. S76.
PUCE DE L'HOMME DANS LE MONDE ANIMAL. It
dans leurs rapports avec les nations voisines, l'appelaient thikOf terme qui est une corruption de celui par lequel les Hottentols désignent Dieu, et qui signifie littéralement: l'être qui fait du mal » {Vingt ans de séjour dans le sud de V Afrique, p. 165). Et un peu plus loin : 9 Quand nous disions aux fiétchuanas que Dieu est au ciel et qu'il fait tout ce qu'il lui plaît, ils nous blâmaient de le placer hors de leur portée, car ils considéraient leur Morimo comme un reptile malfaisant, t Que ne puis-je l'atteindre et le percer de ma lance ! » s'écriait un chef qui ne manquait point de jugement sur d'autres matières ». Le même auteur revient à plusieurs reprises sur ce sujet: c C'est une opinion généralement répandue, dit-il, que l'homme est un être religieux et que, partout où il se trouve^ on retrouve aussi l'idée de l'existence d'un Dieu. Telle était en moi la force de ces anciens préjugés, qu'il fallut une longue expérience pour me convaincre que mon opinion sur ce point était complètement erronée. > Et ailleurs: t J'ai souvent désiré de découvrir quelque idée religieuse qui me donnât accès près des indigènes; mais aucune notion de ce genre n'avait jamais traversé leur esprit ». Ce que dit MofiTat des noirs de l'Afrique australe, est vrai d'un grand nombre d'autres populations. Les Stiengs de l'Indo-Chine ignorent toute idée de dieu, comme le rapporte Morice (Reviude Ling.j t. YII, p. 358). Les indigènes californiens sont foncièrement athées {Contribut, to North Amer. Ethnohgyy t. III, p. 414). Nulle idée d'une vie future ou d'une divinité chez les Négritos andamanites (Owen), ni chez ceux de la presqu'île de Malacca (J. de Morgan). Emerson Tennent dit expressément des Veddas qu'ils n'ont aucune religion, aucune idée d'un dieu (Oeylon^ t. II, p. 441), et Bayley confirme cette assertion. Whitebourne dit la même chose des Eskimaux avec lesquels il a été en relation au commencement du xvii* siècle, avant leur
contact avec des Européens. Les exemples à relever seraient innombrables S et nous n'insisterons pas sur une énumération qui deviendrait fastidieuse. L'homme primitif est athée, parce qu'il est incapable de concevoir aucune distinction entre le naturel et le surnaturel ; c'est la négation raisonnée de cette distinction qui rend athée l'homme civilisé. Le sauvage est athée par cette simple raison qu'il ne s'est pas élevé à une conception cosmique, et que toute religion n'est qu'une conception de cet ordre. La religiosité animale, la seule. que possède l'homme primitif, n'a pas encore atteint le degré d'une explication théorique des choses : elle en est à la période d'une terreur inconsciente, d'où ne sont sortis ni l'Australien, ni le Fuégien, ni le Botocudo, ni tant d'autres. Broca a démontré surabondamment que la religiosité n'est en aucune façon nn caractère propre et distinctif de l'homme. L'auteur d'une conception religieuse, dit-il, met en jeu des facultés actives, parmi lesquelles l'imagination joue le rôle principal : première espèce de religiosité, religiosité active, qui ne se manifeste que chez un très petit nombre d'individus. L'immense majorité des hommes n'a qu'une religiosité passive, qui consiste à croire simplement ce qu'on leur a dit, sans avoir besoin de comprendre : € Dès l'âge le plus tendre, l'enfant est élevé au milieu de certaines croyances ; on y façonne son esprit avant qu'il soit en état de discuter et de raisonner, aucune intelligence ne peut se soustraire à l'action de cet enseignement combiné et perfectionné depuis des siècles. L'enfant s'y soumet toujours, et souvent d'une façon défmitive. Il croit sans examen, parce qu'il n'est pas encore capable d'examiner et parce que, pour toutes les notions, religieuses ou autres, il s'en rapporte aveuglément à l'autorité de ses instituteurs. >
i. Voy. Journal ofihe AnthropoU Society, t. II, p. ccxtii. — Lotourneau, Science et Matérialisme, p. 367.