PLACE DK L'HOMME DANS LE MONDE ANIMAL
leur part, par devoir, pour ainsi dire, et pour satisraire à une coutume traditionnelle éminemment respectable ^ Nombreux sont les peuples chez lesquels le vol est en] honneur, lorsquUl s'adresse, non à un compatriote, mais bien à quelque étranger. La justice satisfaite par le châtiment d'un individu innocent substitué au coupable, la justice mise aux enchères', cela, sous d'autres latitudes, n'a rien que de naturel. Ailleurs, Tesclavage est une institution fondamentale; le christianisme s'en est accommodé^. 11 a consacré de même l'infériorité sociale de la femme, et l'Europe presque entière partage encore cette appréciation, qui nous est commune avec les Australiens, les Mélanésiens et les Peaux-Rouges. Chez certains peuples, par vertu hospitalière, on met les filles et les femmes à la disposition des étrangers; en bien des contrées, la prostitution est ou a été de nature religieuse; en bien des pays aussi, la chasteté des filles, avant le mariage, n'est l'objet d'aucune estime : souvent même on apprécie, en l'épousant, la fille qui a donné une preuve de sa fécondité. Chez les Amakhosas, le séducteur d'une fille est mis à l'amende, mais il lui est à jamais interdit de prendre pour femme sa victime (Dœhne). Considérées en telles régions comme institutions sociales tout à fait essentielles, la polygamie, la polyandrie sont regardées en d'autres pays comme des pratiques suprêmement immorales. Parlerons-nous de l'anthropophagie? Cet acte que répudie notre morale, est, chez beaucoup de peuples, d'une incontestable moralité; tantôt on le pratique par vertu guerrière et pour s'assimiler les qualités de l'individu mangé; tantôt par ferveur religieuse (Marsden); tantôt par piété filiale {Asiat. Research^j X, p. 202); tantôt enfin juri-
i. Letouraeau, Science et Matérialismet p. S60. — MofTat, op. eit, p. 89. % Réélus, Nouvelle Giogr, universelle, t. VIT, p. 99 et 630. 3. Gttizot, Hi$t, de la Civilûation en Europe, VI* leçon.
diquemeni, comme chez les Battaks de Sumatra. Vérité el justice eo deçà de ce ruisseau, erreur el injustice au delà.
Si nous recherchons les caractères de la moralité dans les animaux» nous devons constater que tout animal acquiert un sens moral avec le développement de ses facultés intellectuelles. Les instincts sociaux, dit Darwin, poussent l'animal à trouver du plaisir dans la société de ses semblables, à éprouver pour eui une certaine sympathie, à leur rendre divers services. Une fois les facultés intellectuelles développées, chaque individu garde le souvenir des actions passées, des motifs qui Font poussé à accomplir ces actions, et il règle sa conduite à venir sur sa conduite ancienne. Lorsqu'elles massacrent en automne leurs frères fainéants, les faux* bourdons, il est de toute évidence que les abeilles ouvrières accomplissent un acte moral, utile à leur société : qui ne travaille pas, ne mange pas^ En cas de doute sur la fécondation de la reine, la conservation de tout ou partie des faux-bourdons est un acte non moins conscient et non moins moral, dont la pratique est transmise de génération en génération. Il est clair qu'il faut ranger parmi les faits moraux l'aide, le secours, que se prêtent à chaque instant tous les animaux sociables, les insectes comme les mammifères supérieurs. Le cynocéphale qui va chercher au milieu des chiens un jeune en danger' accomplit un acte bien caractérisé de moralité ; de même l'animal qui nourrit son semblable âgé et infirme', ou le soigne lorsqu'il est blessée Le caractère éminemment évolutif de la moralité humaine; le fait que
i. Buchner, La vie psychique des bétes^ p. 309.
2. Brehm, L'homme et les animmus, L 1, p. S3. — <'f. Strauts^Dtirekheim. Théol, de la nature, t. III, p. 343.