PLACE DE L'HOMME DANS LE MONDE ANIMAL
l'on trouve à ehaque instant dans la vie des animaux vivant en société l'accomplissement d'actes moraux voulus; le fait que l'animal domestique apprend par l'expérience qu'une action est bonne (par conséquent morale) ou qu'elle est mauvaise (par conséquent immorale) ; le fait en6n que l'enfant connaît uniquement par les leçons des siens la distinction du bien et du mal; tout cela démontre l'inanité dû second argument d'ordre dit psychique sur lequel s'appuient les défenseurs du règne humain.
A défaut de la moralité et de la religiosité, on a cru trouver dans la faculté du langage articulé la limite qui sépare l'homme des autres animaux. Aristote déjà écrivait : t Les quadrupèdes ont des voix difiérentes, mais aucun ne possède la faculté d'articuler; cette faculté est particulière à l'homme. > Tous les hommes sont doués de la parole, tous possèdent le langage articulé, cela est incontestable. L'aphasique lui-même a su parler; dans certains cas, cette faculté est simplement perturbée chez lui, ou bien, persistant encore en puissance, elle ne se manifeste plus en acte, par suite de l'altération de l'une des conditions anatomiques de sa mise en jeu. Mais, alors même que la lésion du cerveau a entraîné la perte absolue de l'idéation verbale, la fonction peut se se rétablir, elle se rétablit même souvent, et l'aphasique peut récupérer la faculté de la parole. Ce qui, en somme, est aboli dans cette affection, c'est uniquement l'usage d'une faculté, ou mieux l'exercice d'une fonction cérébrale, dont l'instrument existe et a été capable d'action aussi longtemps que l'intégrité en est demeurée sauve *. Le sourd-muet de naissance n'est muet que parce qu'il n'entend point. Ce qui
1. Cf. Broca, BulL^de la Soc, anatomique, 1861, p. 330, 398; — 1863, p. 379, 393. — B»2i. de la Soc. dTAnthrop., 1861, p. 190, 309; — 1863, p. 900; — 1864, p.213. 362; — 1885, p. 377 ; — 1866, p. 377, 396. — CharltoB Bastian, Le Cerveau, t. II, chap. xxix et xxx.
HOveLÀCQOE et G. HERVÉ. -^ Anthropologie. S
lui manque, ce ne sont pa« les organes nécessaires i la parole, c'est Tune des conditions de l'entrée en activité de ces organes. Par contre, il est non moins exact qu'aucun animal ne possède la faculté du langage articulé, car on ne saurait donner ce nom au pouvoir de pure imitation qu'ont certains oiseaux. La possession de cette faculté constitue* t-elle, dès lors, la caractéristique tant cherchée ? Il faut bien reconnaître que non.
Le langage de l'homme n*a pas été acquis à une heure donnée, subitement, par une sorte de révélation. Nous avons affaire ici à un phénomène naturel, à un résultat obtenu peu à peu, patiemment, sous l'impulsion du besoin. Localisée dans une partie déterminée des lobes antérieurs du cerveau, spécialement dans le tiers postérieur de la troisième circonvolution frontale, la faculté dont il s'agit est intimement liée au développement même de Torgane cérébral; elle est un produit de l'activité de cet organe. Nulle chez les singes inférieurs, nidimenlaire chez les anthropoïdes, la troisième circonvolution frontale devient de plus en plus compliquée à mesure que l'on s'élève dans l'échelle humaine. Les conditions anatomiques qui, chez l'homme, permettent la parole, apparaissent donc en partie déjà chez l'animal ; et, comme toutes les différences que nous aurons à passer en revue, celle-ci n'est qu'une différence du plus au moins. Le c plus », l'homme s'en est nanti lui-même, petit à petit, en luttant pour l'amélioration de son existence ^ A. mesure que la station droite a plus complètement remplacé l'attitude inclinée, les organes vocaux se sont mieux adaptés à leur fonction spéciale. Ajoutez à cela les besoins de la vie en commun développant de plus en plus la nécessité de l'ex-
1. Lamarck, Philosophie %oologique, édit. Ch. Martin», t. I, p. 344. — DarwiD, La Dueendance de Vh^mme, t. I,p. 59. -^ Goudereaa, Bull, de la Soc, d'AfUhrop., 1866, p. 87.