CHAPITRE II
l'homme et les singes
L'esprit métaphysique, qui, chassé de position en position, s'était concentré en désespoir de cause sur la défense du règne humain, ayant perdu ce dernier refuge, nous n'avons plus devant nous que les systèmes des naturalistes qui, rattachant l'homme au règne animal, lui ont donné une place dans les cadres zoologiques.
Pour trouver la première tentative de classification régulière appliquée à l'homme (aussi bien, d'ailleurs, qu'aux autres animaux), il faut venir jusque vers le milieu du xviii* siècle. Les anciens n'avaient pas songé à classer l'homme : ils se contentaient de l'appeler, avec Arislote, un animal raisonnablej ou encore ils lui donnaient le titre de roi des animatix. On ne pensait alors ni à s'étonner ni à s'indigner de ces rapprochements, et Galien, par exemple, ne s'était pas fait scrupule de déduire l'anatomie humaine tout entière de ses dissections du magot, voire même d'animaux moins relevés. Mais quant aux rapports précis, systé-
matiques, de Thomme a?ec les animaux, c'est ce dont personne ne s'était préoccupé. A la vérité, les rapports des animaui entre eux n'étaient, en ce temps, guère plus connus ni mieux déterminés. Il est clair pourtant que là est toute la question. S'il ne s'agissait que de disti^iguer l'homme des animaux, la tâche serait aisée et vite remplie. Suffit-il de prouver qu'il leur est supérieur? Qui l'a jamais contesté? Tout autre est le problème. Quelle distance, au juste, existe entre eux; jusqu'où s'étendent les analogies qui les rapprochent ; jusqu'à quel point les ressemblances et les différences sont-elles ici en rapport avec les lois qui, ailleurs, ont présidé à la répartition sériaire des différents groupes connus sous le nom d'espèces, de genres, de familles, etc.; jusqu'à quel point le groupe supérieur de l'animalité est-il séparé des groupes voisins, et comment s'y relie-t-il? Voilà ce qu'il est moins aisé d'apercevoir à première vue; voilà ce que la connaissance des règles zootaxiques, jointe à une anatomie exacte, permettait seule de discuter et de résoudre.
Nous voyons ces questions se poser avec Linné, en un temps où il pouvait y avoir quelque hardiesse encore à les aborder, malgré le progrès des lumières. Le premier, Linné établit la distinction de la classe, de l'ordre, du genre et de l'espèce, en même temps qu'il introduisait en histoire naturelle cette nomenclature binaire, si simple et si logique, dont l'emploi devait devenir tout de suite universel. Dans la seconde édition du Syslema Naturœ (1740), il partage les animaux en six classes. Dans la première classe, dite des Quadrupèdes, il fait cinq ordres, dont le premier prend le nom d'Anthropomarpha. Aux Anlhropomorpha se rattachaient les trois genres HomOj Simia (les Singes) et J?radypiis (le Paresseux). Plus tard, à partir de la dixième édition du Syslema (1758), les noms changent : celui de Quadrupèdes est remplacé par celui de Mammifères, et, aux cinq
82 PRÉCIS DUNTHROPOLOGIE.
ordres primitifs de Mammirères, en succèdent sept. En même temps, les caractères communs aux animaux du premier ordre devenaient : l"" quatre dents incisives, parallèles, à la mâchoire supérieure; ^ deux mamelles pectorales. De par le premier de ces caractères, le Paresseux se trouvait éliminé. Il devenait, par contre, nécessaire d'adjoindre à rhomme les Chauves-souris (genre Yespertilio) et les Makis (genre Lemur), et, dès lors, le nom d'Anthropomorpha ne convenant plus, Linné créa pour cet ordre le nom de Primates. 11 n'avait pas hésité à ranger côte à côte Thomme et les singes : Ordo Primates, 1* genus Homo, 2* genus Simia dont la première espèce était Simia satyrus. Remarquons que les genres zoologiques de Linné équivalaient, en réalité, à des familles, et que, partant, son opinion touchant la place de Fhomme ne différait pas de celle à laquelle les progrès de Tanatomie comparée devaient, plus d'un siècle après, nous amener. On a écrit que Linné n'avait fait figurer rhomme que pour mémoire dans sa classification, qu'il n'avait voulu établir qu'un système, et que, lorsqu'il envisage ailleurs la question au point de vue philosophique, il ne craint pas de se déjuger, pour opposer l'homme aux animaux et faire ressortir toute l'immense distance qui les sépare. A. de Quatrefages, se fondant notamment sur certains passages tirés de VImperium Naturœy va même jusqu'à trouver dans Linné la notion d'un règne humain. Sans doute, Linné ne parlait alors que de l'homme blanc et civilisé; car, en présence de cet autre passage emprunté aux Amœnitaies academicœ, — ouvrage plus intime, où il nous livre, pour ainsi dire, le fond de sa pensée, — il est incontestable qu'en opposant l'homme aux animaux, il n'entendait pas comprendre dans cette opposition l'universalité des hommes, c 11 semblera à beaucoup, dit-il, que du singe à l'homme, la différence est plus grande que du jour à la nuit; mais ces mêmes
hommes, s'ils comparent entre eux les plus grands Iiéros de TEurope et les Hottentots du cap de Bonne-Espérance, croiront difficilement qu'ils puissent avoir la même origine; et s'ils veulent rapprocher la noble vierge de la cour, parée et éduquée au plus haut degré, avec un homme sauvage et abandonné à lui-même, c'est à grand'peine qu'ils pourront les croire de la même espèce, lui et elle. » Et, ailleurs, il affirme catégoriquement les vues qui l'ont guidé dans l'établissement de sa classification : c Je ne sais, écrit-il, par quelle caractéristique les troglodytes se distinguent de l'homme en histoire naturelle, tant sont voisins les genres humain et simien quant à la structure. > Linné avait traité de la place de l'homme en naturaliste, lui assignant le rang que lui semblaient indiquer ses affinités réelles avec les êtres les plus voisins. C'était <igir suivant les règles de la logique et de la science, mais, en même temps, d'une manière singulièrement osée pour l'époque; aussi le scandale fut-il à son comble. Cette classification, où l'homme se trouvait n'être plus qu'un simple animal, ne manqua pas de susciter de toutes parts les plus violentes critiques. Buffon s'y montra l'un des plus ardents. A sa suite, Daubenton ne ménagea pas l'expression de ses répugnances, t L'étrange place pourl'homme, écrivait-il quand parut la sixième édition du Systema (1748); quelle injuste distribution, quelle fausse méthode met l'homme au rang des bêtes à quatre pieds ! » A dater de ce moment, commence ce mouvement qui se poursuit jusqu'à nos jours, et dont le but plus ou moins avoué est de sauvegarder la dignité humaine, compromise par un voisinage inquiétant. De là, ces efforts désespérés pour nous arracher à l'animalité, et pour creuser entre l'homme et ses voisins un abime aussi profond que possible.
Les naturalistes eux-mêmes n'ont pas toujours su s'affranchir de tout préjugé dans l'examen de cette question. C'est
ainsi qu'on a vu l'homme parcourir successivement tous les degrés de la hiérarchie zoologique, et recevoir dans la série une place conforme, non à la réalité des faits, mais à l'idée plus ou moins haute qu'on se faisait de sa suprématie. Rien de plus arbitraire; car, de deux choses l'une : ou bien rhomme n'est pas un animal , et alors il n'y a pas à le classer; ou bien il fait partie du règne animal, et alors il doit subir la loi commune des méthodes zoologiques. C'est pourquoi nous ne nous arrêterons pas à la thèse de Zenker, faisant de l'homme un embranchetneni ou groupe primaire de l'animalité — celui des animaux raisonnables, — ni à celle de Carus, qui, au-dessus des mammifères, établit une classe à pari, comprenant l'homme seul. Il est de toute évidence que si l'on a institué un embranchement des vertébrés, et, dans cet embranchement, une classe des mammifères, c'est pour y ranger tous les êtres pourvus de vertèbres et de mamelles, et tel est le cas de l'homme.
La place qu'occupe l'homme parmi les mammifères n'a pas donné lieu i une moindre diversité d'opinions. Richard Oviren, par exemple, qui a fondé sur les caractères tirés de la structure de l'encéphale un système de classification des mammifères, a fait reposer la distinction d'une sous-classe^ celle des ArchencéphaleSj comprenant le seul ordre des bimanes, sur une prétendue différence entre le type cérébral de l'homme (caractérisé, pensail-il, par l'existence d'une cavité ancyroîde et d'un petit hippocampe, et par ce fait que le cerveau y recouvre complètement le cervelet) et celui des autres animaux, chez lesquels manqueraient ces -caractères \ Il a depuis été démontré que le cerveau des anthropoïdes est complètement semblable au nôtre sous ces différents rapports ; mais, fût-elle exacte, cette distinction ne
i. Joum, of ike Proe, ofthe Linnêon Soc,, t. Il, p. 19, 1857.
légitimerait en aucune façon la création pour Thomme d'une sous-classe particulière» fondée qu'elle est sur des caractères accessoires et d'une valeur très secondaire. De fait, l'homme se rattache, sans contestation possible, à la sousclasse des mammifères monodelphes ou placentaires, caractérisée par l'existence d'un placenta qui permet au fœtus de parcourir dans l'utérus toutes les phases du développement. 11 est arrivé, par contre, que quelques naturalistes, par une réaction excessive contre les tentatives que nous venons de voir, et plus frappés des ressemblances que des différences, ont rapproché outre mesure les distances entre l'homme et les animaux. Pour La Mettrie, c l'homme est la première espèce du singe >. Pour Bory Saint-Vincent, il forme un simple genre dans l'ordre des bimanes, dont l'orang et le chimpanzé réunis représentent le second genre ^ Lesson défend une opinion analogue : il divise l'ordre des Primates en deux tribus, celle des bimanes et celle des quadrumanes, rattachant à la première les trois genres : homme, orang et chimpanzé*. Aujourd'hui, pareille thèse est à peine discutable. II est évident, en effet, pour qui tient compte de l'anatomie comparée, que l'homme diffère des singes plus que ne diffèrent deux genres d'une même famille, et, a foriioriy plus que ne diffèrent deux espèces d'un même genre. Dès que l'homme ne constitue pas à lui seul une sous-classe, dès qu'il représente parmi les mammifères plus qu'un simple genre, il ne peut plus former qu'une division intermédiaire, 'et nous n'avons le choix qu'entre cette alternative : Vordre ou la famille. Entre l'un et l'autre groupe, on reconnaît quelquefois, il' est vrai, un groupe intermédiaire, le s(m&ardre. Il a paru, en effet, à quelques zoologistes, que l'homme appartenait à une division de cette valeur systématique;
I. L'Homme, Euai écologique $ur le genre Awnatn, 1827. t. Mœurs et imtinetM éee animmu;, 1842.
c'est l'opinion de Macalister S qui, dans l'ordre des Primates, admet un sous-ordre des Anlhropidœ. Nous reprocherons à cette manière de voir de manquer de précision. Où commencelesous-ordre, où finit-il» c'est ce que, en l'absence de tout critérium certain, il nous parait impossible de décider autrement que par arbitraire.
Nous avons vu Linné placer l'homme dans l'ordre des Primates, à titre de genre spécial, c'est-à-dire, en réalité, de famille. Ce fut alors que Blumenbach, pour rassurer les esprits inquiétés, proposa, en 1779, sa célèbre distinction des Bimanes et des Quadrumanes^ aboutissant à la constitution de deux ordres : le premier était réservé à l'homme, les singes étaient rejetés dans le second. Dictée par un esprit de réaction contre les idées de Linné, la classification de Blumenbach eut immédiatement un succès considérable. Adoptée par Cuvier, et forte de cette autorité, elle a régné jusqu'à nos jours.
Cette classification repose pourtant sur une erreur anatomique dont Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, et plus particulièrement Broca, devaient démontrer la gravité. Il n'est plus question aujourd'hui de l'ordre des Quadrumanes que dans les petits traités scolaires. Personne n'oserait sérieusement contester que les mains postérieures des prétendus quadrumanes sont de véritables pieds, et que, partant, les singes ont comme nous deux mains et deux pieds. Le maintien de la division jadis établie par Blumenbach n'a donc plus de raison d'être. Bien mieux, l'anatomie démontre, ainsi que nous le verrons, que la structure est assez semblable par ses traits essentiels, chez l'homme et chez les autres Primates, pour qu'il y ait lieu de les réunir en un même groupe ayant la valeur d'un ordre. Un raisonnement
I. An Introd. to Uie êy$Umatie Zoolagy and Min'pkoloçff of nerUhrate AnimfUs, p. 334.
très simple fera voir jusqu'à quel point celte réunion s'impose» et jusqu'où Ton a poussé l'illogisme en se refusant à l'accepter. On reconnaît généralement que l'ordre zoologique est l'expression d'une certaine slructure^^ et c'est en effet sur ce critérium que repose le plus sûrement la distinction des divers ordres de mammifères. Or, d'une part, les recherches anatomiques entreprises depuis une vingtaine d'années concourent toutes à mettre en relief ce résultat, que, si les singes anthropoïdes diffèrent de l'homme, ces différences sont surtout dans les caractères extérieurs et dans la forme, non pas dans la structure ; que ces différences, en tout cas, sont infiniment moindres que celles qui, partout ailleurs, ont servi à classer les ordres. Tous les zoologistes, d'autre part, sont d'accord pour réunir les anthropoïdes et les singes ordinaires dans un seul et même ordre : non que l'on méconnaisse les différences très réelles qui existent entre eux, mais parce que la somme des analogies a paru ici plus grande que la somme des différences. Il semblerait donc que, logiquement, et pour la même raison qui fait que deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles, on dût arriver à cette conclusion que l'homme et les singes font partie d'un ordre unique. Peut-on comprendre autrement que par un vice de logique leur séparation en deux ordres distincts? Cette erreur apparaîtra mieux encore lorsque, avec Huxley, nous verrons une comparaison anatomique minutieuse déceler entre l'homme et certains des prétendus quadrumanes moins de différences qu'il n'y en a entre ceuxci et leurs congénères.
En résumé, nous sommes amenés, par voie d'éliminations successives, à constater que l'homme doit être réuni aux singes dans un ordre commun, et à confirmer sur ce point
1. Voy. Agassii, De V Espèce et de la cUusilication en *oologU, p. 241.
28 PRtCIS D'ANTHROPOLOGIE.
Tancienne classification de Linné. L'observation , du reste, vient ici à l'appui de la déduction : de l'homme aux anthropoïdes, elle relève, nous le répétons, des variations d'ordre purement morphologique, semblables à celles qui servent à différencier les familles zoologiques ^ Dans l'ordre des Primates, l'homme constitue donc une simple famille: la Tamille des Hominiens. Parmi les naturalistes qui ont défendu ou admettent celte manière de voir, nous citerons Godman, Ch. Bonaparte, les deux Geoffroy Saint-Hilaire, Huxley, Flower, et surtout Broca, qui a puissamment contribué à la répandre.