V SQUELETTE DE LA TÊTE
A. — LE CRANB
I^s caractères crâniens ont été particulièrement invoqués, lorsqu'il s'est agi de mettre en relief la distance qui sépare l'homme de l'animal. Le fait est que, à ce point de vue plus qu'à tout autre, des différences profondes, — encore qu'elles ne soient pas irréductibles, — se manifestent entre les Primates. Il fallait s'y attendre: le crâne, enveloppe du cerveau, est, en quelque sorte, fonction du développement de cet organe; le cerveau fait le crâne, le moule sur sa propre forme. Dès lors, rien d'étonnant à ce que l'intelligence si prééminente de l'homme ait marqué à son coin la partie du sque-
letle humain directement en rapport avec l'organe de.cetle intelligence ; rien d'étonnant à ce qu'il se trouve un écart notable quant à la forme et à la constitution du crâne, en passant de la famille des Anthropoïdes à la famille des Hominiens. Il faudrait cependant se garder d'exagérer. Sans compter que les différences en question (incontestables lorsqu'on compare l'homme adulte des races supérieures à l'anthropoïde également adulte) s'atténuent par des transitions graduelles, si, entre ces deux termes extrêmes, on interpose les formes crâniennes des races inférieures et celles des Anthropoïdes non encore arrivés au terme de leur développement, — ces différences sont dues pour une très grande part à la vigueur inégale des muscles qui prennent attache à l'extérieur du crâne, ainsi qu'à la puissance, inégale aussi, de l'appareil masticateur. Elles sont, en d'autres termes, sous la dépendance du genre de vie et du régime alimentaire de l'animal. En tenant compte de ces facteurs, les différences craniologiques que l'on pourrait appeler d'ordre cérébral n'apparaissent plus comme aussi profondes. On oublie trop, d'habitude, quand on compare le crâne humain à celui de l'animal, que le développement inverse du crâne et de la face dans les deux types n'est pas uniquement le résultat de la réduction absolue du volume crânien chez l'animal, mais aussi de sa réduction relative, par accroissement de cette portion du squelette céphalique dévolue à des fonctions d'ordre purement végétatif.
II n'y en a pas moins là un caractère différentiel de première valeur, toute interprétation mise à part. Chez le singe en général, y compris les Anthropoïdes, la face énorme l'emporte sur le crâne cérébral, en avant duquel elle proémine. Chez l'homme, les proportions sont renversées : la partie antérieure du crâne surplombe le massif osseux facial, et, s'il y a prognathisme, celui-ci n'intéresse que la partie infé-
PARALLfiLK DE L*HOIIIIE ET DES SINGES. il
rieure de la face. Le grand volume du crâne, par rapport au volume total de la tête, est, en somme, un caractère éminemment humain, lié au développement de l'intelligence. A la vérité, nous ne saurions faire au juste le départ de ce qui, dans le cube crânien, revient au cerveau pensant, et de ce qui est affecté tant à Taccomplissement des actes végétatifs qu'à l'animation de l'appareil locomoteur' ; mais il n'est pas douteux, quand on considère l'immense différence de la capacité du crâne, de l'homme aux grands Anthropoïdes, mise en regard de la masse du corps très supérieure de ces derniers, que cette différence ne soit tout entière sous la dépendance de l'inégalité des conditions mentales.
La capacité crânienne est, en moyenne, chez l'homme européen adulte, de IdOO^"^ (procédé Broca). Dans l'état normal, elle s'abaisse rarement à I^OO'^S même parmi les races les plus mal partagées sous ce rapport. Le crâne des Australiens cube encore 1264 centimètres (moyenne des deux sexes réunis, d'après Broca). Au-dessous, il n'y a guère que certains Noirs de l'Inde avec 1186"^® (Callamand). Le chiffre individuel le plus faible a été de 1095^"^, chez un Andamanite.
Voici, par comparaison, quelques chiffres de la capacité crânienne, chez des Anthropoïdes mâles et adultes (Topinard) :
Cent, cubes.
16 gorille» 531
3 orangs 439
7 chimpanzés 421
La plus grande capacité crânienne observée chez le gorille n'a été que de 623 centimètres cubes. Il résulte de la confrontation des chiffres précédents que la capacité crânienne
1. Manourrier, Mém, de la Soe. iTAnthrapoiogie, 1885, p. 137.
4S PRÉCIS D'iNTHROPOLOGIE.
de l'homme européen est d'environ deux fois et demie supérieure à celle de l'Anthropoïde le plus favorisé, et que la capacité normale minima présentée par un être humain (celle de l'Andamanite) l'emporte de plus d'une fois et demie sur celle de ce même Anthropoïde. Huxley fait justement remarquer que, pour frappants que soient ces faits, ils perdent beaucoup de leur apparente valeur systématique, quand on les examine en regard de certains autres faits. D'une part, en effet, les hommes peuvent différer plus profondément les uns des autres par la capacité crânienne qu'ils ne diffèrent des singes. Le crâne humain normal le plus volumineux que l'on connaisse, celui d'un Parisien, cubait 1900 centimètres, c'est-à-dire qu'il était au plus petit comme 1,8 est à i. D'autre part, les singes inférieurs sont beaucoup plus distants des singes supérieurs, à cet égard, que ceux-ci ne le sont de l'homme.
Le mode d'attitude de l'animal, qui règle tout le dispositif mécanique du squelette, entraînant pour la tête, suivant les cas, des conditions d'équilibre très différentes, les Primates, chez lesquels l'attitude passe graduellement de l'horizontale à la verticale parfaite, ne pouvaient manquer de présenter entre eux, sous le rapport de ces conditions, des oppositions assez tranchées.
Dans son mémoire sur les Différences de la siltialion du trou occipital dans rhomme et dans les animaux (1764), Daubenton est le premier qui ait étudié les deux grands caractères qui dominent toute cette question de l'équilibre de la tête dans la station bipède ou quadrupède, à savoir la situation et la direction du trou occipital, et qui en ait montré la solidarité. Dans le type des bipèdes, les condyles de l'occipital et le bord antérieur du trou occipital sont situés vers le milieu de la base du crâne. La tête repose ainsi en équilibre, sans presque nécessiter d'effort, sur la colonne
parallKlk de l'boxhk kt des singes. a
vertébrale, et comme celle-ci est verticale, il en résulte que le plan du trou occipital est sensiblement horisontal. Dans le type des quadrupèdes, au contraire, la tête tend sans i:esse à retomber en avant, entraînée par son propre poids. Les condyles s' articulant ici avec l'extrémité d'une tige horizontale, le plan du trou occipital devient plus ou moins ver- lical; il regarde, non plus en bas, mais en arrière, en même temps qu'il recule jusqu'à l'extrémité postérieure de la base du crâne, pour venir parfois même se placer (comme chez
A>fla oadplUI da DmImiIod.
le cbeTa1)8ur la face postérieure du crâne redressée verticalement. Il s'ensuit, comme l'avait vu Daubenton, qu'il existe un rapport direct entre le degré de recul ou de déplacement en arrière du trou occipital et la direction plus ou moins horizontale, plus ou moins verticale, de ce trou. Le plan du irou occipital fournissait ainsi un des caractères les plus importants qu'il pût y avoir en craniologie, puisque c'était loi qui faisait connaître la position de la tête sur le rachis, et, par suite, le mode d'attitude de l'animal.
Les divers de^s d'inclinaison de ce plan sont mesurés par VangU occipital de Daubenton : c'est l'angle YOX (fig. 1) que fait le plan du trou occipital YT avec un plan fixe (du
44 PRÉCIS. D*AIITHROPOLOGIE.
moins Daubenton le considérait-il comme tel), représenté par le plan idéal XX' qui passe, en arrière, par le bord postérieur du trou occipital, en avant, par le bord inférieur des orbites.
Daubenton avait avancé que l'angle occipital ne variait que de 0' à 3**, ouverture maxima, chez l'homme, pour sauter immédiatement de 3*" à 37% en passant de l'homme à l'orang d'Angola (chimpanzé). Il montrait ensuite cet angle atteignant 47'' chez le maki, et s'élevant jusqu'à 80* chez le chien, jusqu'à 90* chez le cheval. Il en concluait que, entre l'homme et les quadrupèdes francs, ladififérence peut atteindre 90«, et que le tiers de cette différence s'observe entre l'homme et les animaux qui l'avoisinent immédiatement. Bien que Daubenton n'eût pas méconnu que, par l'ouverture de leur angle occipital, les singes établissent la transition entre les deux types des bipèdes et des quadrupèdes, il n'en restait pas moins de ce chef un écart de 34* entre le type de l'homme et celui de ses plus proches voisins. Il y avait là une erreur, provenant de ce que Daubenton n'avait mesuré l'angle en question que sur des crânes d'Européens, auxquels il n'avait comparé qu'un très petit nombre de crânes simiens.
En multipliant les mensurations, au moyen d'un procédé plus rigoureux et plus pratique, Broca^ a reconnu que si, au point de vue de l'anatomie comparée, les conclusions de Daubenton, bien qu'entachées d'erreurs de détail, restent vraies d'une façon générale, elles cessent d'être exactes en ce qui concerne la comparaison de l'angle occipital chez les Primates. Par ce caractère, en effet, certains individus des races inférieures peuvent s'éloigner davantage des races supérieures que certains singes, et, loin que parmi ceux-ci le minimum soit de 37% ce chiffre est presque un maximum,
1. BiUL de la Soc. (tAnthrop., 1872, p. 649, et Rev. fTAnthrop., i873«
relié au maximum de l'homme par tous les degrés intermédiaires.