LA MARINE
Quelques conseils pour faire des aquarelles de marine nous ont paru nécessaires, car il n’est point d’amateur de peinture qui n’ait été vivement impressionné par le charme saisissant de la mer. Plages normandes ou bretonnes, ciel azuré de la Méditerranée vous attireront sûrement quelque jour, et je ne sais pas de plaisir plus grand que celui d’en rapporter quelques souvenir rapidement enlevé. Chose assez singulière, il y a là un si réel intérêt, qu’on est plus indulgent pour des marines, même insuffisamment rendues, que pour de médiocres paysages. Et, de fait, la peinture des marines est beaucoup plus difficile que le paysage, bien qu’au premier abord il ne semble pas en être ainsi. La simplicité même de la ligne d’horizon divisant le ciel et la mer en deux grands espaces très distincts, la sobriété des premiers plans, rarement compliqués, les grands terrains plats, les dunes qui bordent la mer, tout cela, en effet, semble assez simple au premier abord, mais que de difficultés naissent de cette simplicité même, si l’on considère la mobilité des effets.
Il faut donc commencer ses premières études soit par le beau temps, le ciel bleu assez rare, j'en conviens, au bord de la mer, ou l’effet gris, plus fréquent et plus stable, j’entends l’effet gris par un temps clair et doux. Le mieux est de commencer par faire des études de ciel très cherchées, sur un plan de mer assez éloigné : en regardant assez loin devant soi, on n’aura qu’une très
Bateaux de pêche , par Boggs
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petite partie d’eau, à peu près un cinquième, un quart au plus de la hauteur totale de son aquarelle, et par suite, pas de premiers plans. Plus tard, on tirera de grands profits de ces études de ciel pour les paysages où ils ont une importance relativement moindre .
Un excellent ton gris est celui qui, pour base de composition, part du vert émeraude ou de la cendre verte et de la laque ; nous indiquerons les deux verts parce que le vert émeraude, si la couleur qu’on emploie n’est pas très fraîche, est difficile à diluer, mais c’est une couleur d’une finesse extrême. Avec la laque, elle compose un gris fin et distingué, excellent pour tous les gris clairs et lumineux. Le ton doit-il être pins soutenu, on y ajoute, selon la qualité du ciel qu’on a devant soi, du noir d’ivoire ou du gris de payne si l’on veut un ton plus bleuté, de la sépia si l’on veut un ton plus chaud, plus coloré. On peut ainsi arriver aux gris d’orage les plus intenses à l’aide de l’outremer et du noir d’ivoire. Remarquez que je dis aux gris d’orage et non aux noirs. Ên effet, si vigoureux qu’ils paraissent, les nuages ne sont jamais noirs : un ciel, même interprété la nuit sous l’effet de lune, conserve encore une valeur moindre que celle des autres objets composant un tableau.
Lorsqu’on est tenté de peindre la marine, il est rare qu’on n’ait point déjà quelque expérience de la palette d’aquarelle, aussi emploiera-t-on pour rendre la mer les mêmes procédés que pour peindre l’eau en général. Hormis ce qu’on appelle le calme plat, où les bateaux se reflètent perpendiculairement en ombres répétées à l’infini, coupées et pour ainsi dire multipliées par le flux des vagues minces au roulement perpétuel, sauf ce cas particulier, dis-je, la mer a une façon spéciale de refléter le ciel et ne reflète point les objets, ayant elle-même
L AQUARELLE
des tons trop vigoureux au creux de ses vagues. On la rend généralement par des tons empruntés à la palette du ciel, cependant il est bien des exceptions, l’océan par exemple est souvent d’un ton d’ocre jaune bistré de brun, sauf à la cime des vagues accrochées d’écume blanche. Il faut donc beaucoup d’observation pour rendre la mer, et surtout par de nombreux croquis rapides étudier la forme vague, toujours dissemblable quoique étant à peu près toujours de même forme.
Lorsqu’on a bien déterminé le dessin des vagues de premier plan, et l’on doit avoir soin d’en avoir toujours une ou deux plus importantes que les autres, on commence par peindre le creux le plus intense de ces vagues, ménageant le blanc du papier pour rendre le blanc des chutes d’eau et l’écume mousseuse. Ces creux sont d’autant plus vigoureux que le ciel est lui-même plus chargé.
Si l’on a pu, malgré la réserve de blanc absolu du papier, obtenir assez de lumière pour la mousse des vagues, c’est le cas de se servir des accrocs ou arrachis
PliÉCIS d’aquaiielle
au grattoir : pour l’obtenir, on passe d’abord le pinceau d'eau pure sur le blanc pour humidifier très légèrement le papier, et lorsqu’il est revenu presque sec on donne les coups de grattoir destinés à produire la mousse en enlevant l’épiderme du papier. — Nous arrivons aux premiers plans. Sur la côte normande faite soit de sable, soit de galets, l’ocre jaune est le plus souvent la base du ton, plus ou moins modifié de rose au soleil, glacé de bleu pour les ombres. Un ton assez difficile à rendre est celui des falaises crayeuses, par conséquent blanches de nature, à l’effet du matin, alors qu’elles sont encore dans l’ombre. On y arrive par une eau légèrement colorée de gris de payne ou de noir et d’ocre, mais en quantité absolument minime, autrement on aurait un ton vert fort opposé à celui de la nature.
Des pochades très serrées de dessin et largement lavées de bateaux sur la grève à marée basse sont encore nécessaires à l’amateur des marines, comme aussi de divers agrès qu’on rencontre dans les ports, ancres, cordages, poulies, etc., tout cela est excellent à noter ; en ellet, si plus tard dans les journées d’hiver, on veut interpréter à l’aquarelle une marine sur un modèle peint à l’huile, et comportant tous ces objets, on se rendra mieux compte de son modèle, et si ce n’est qu’une pochade, la compléter de documents personnels.
Nous ne pousserons pas plus loin ces renseignements sur la marine, mais nous insisterons sur ce point que ce qu’on appelle l’aquarelle finie ne peut guère être exécutée d’après nature, où deux journées ne vous donneront jamais le même effet. Il faut donc, au bord de la mer, faire surtout de nombreuses pochades à l’effet et aussi des aquarelles aussi poussées que possible de dessin et d’exécution, mais toujours en une seule séance. C'est la seule manière d’emporter une impression de vérité.
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