LES CAUSES HISTORIQUES
Les maîtres d'œuvre ; leur formation pratique. — La tradition et le symbolisme. — Les ressources. — Les écoles d'architecture.
Les maîtres d'œuvre; leur formation pratique. — Un mot, d'abord, des constructeurs de cette époque.
La distinction entre l'art et l'industrie, entre l'artiste et l'artisan, est une idée moderne. Au Moyen-Age, les architectes ou, comme on disait, les maîtres de l'œuvre, n'avaient pas reçu dans une école spéciale un enseignemênt théorique; c'étaient des ouvriers phis intelligents, formés aux leçons de ce maître incomparable qui a nom l'expérience. On ne peut même pas dire qu'ils sortaient des rangs ; ils restaient ouvriers et continuaient à besogner de leurs mains. Leur science, toute pratique, n'était pas faite de formules inertes, empruntées à des écoles mortes, mais de procédés bien vivants, de solutions données par le bon sens à des problèmes actuels.
Par contre, comme tous leurs contemporains, les maîtres d'œuvre sont incapables de ces découvertes scientifiques qui, en un clin d'oeil, révolutionnent une industrie. Ils sont, de plus, fermés aux influences extérieures. L'un des plus intéressants d'entre eux, Villard de Honnecourt, qui vivait au treizième siècle, avait beaucoup voyagé. « J'ay esté en moult de terres », écrit-il; il avait habité la Hongrie « maint jor », longtemps. Son
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esprit avait fait effort pour arriver à la compréhension des œuvres étrangères. Et cependant il ne parvenait pas à les voir telles qu^elles étaient ; sur son album il a dessiné des sculptures romaines : le modèle antique est absolument déformé dans le sens gothique; ce sont des contemporains de saint Louis jouant, avec des accessoires de leur temps, des personnages de l'époque des Empereurs.
La conséquence de cet état d'esprit, c'est que l'architecture progressait avec lenteur, que les diverses écoles évoluaient trop isolément et sans échanger leurs principes. En un mot, la tradition tenait dans l'art un rôle prépondérant.
La tradition et le symbolisme. — La tradition se fait sentir aussi non plus dans la formation des constructeurs, mais dans le programme qui leur est imposé. Quand on s'enquiert des raisons qui ont fait l'église romane ou gothique ce qu'elle est, il ne faut pas omettre l'autorité traditionnelle qui maintient dans toutes les architectures religieuses les anciens types.
Gardons-nous toutefois de l'exagération, et ne faisons pas la part trop large à l'idée pure dans l'élaboration des projets d'églises. Le symbolisme a inspiré un petit nombre de dispositions : tel le plan en forme de croix et l'orientation des édifices de façon que le célébrant regarde vers le Levant; telle encore, dans certains cas peut-être, la brisure de l'axe, qui se produit souvent au même point, savoir à la naissance du chevet, en souvenir du Christ expirant, qui inclina la tête. Mais c'est une étrange erreur de ne voir dans cette architecture du Moyen-Age, tout imprégnée de raisonnement sain,
qu'un rêve éclos dans la fièvre du mysticisme. On a cherché dans certains tracés une combinaison de lignes ou de nombres, une intention symbolique , et on Ta trouvée, car on trouve du symbolisme partout où on le cherche : ces combinaisons sont, en réalité, des formules mnémotechniques, destinées à fixer des proportions que Ton jugeait utiles à la solidité ou convenables à l'élégance des édifices
Les ressources. — Il est de toute évidence que Tarchitecture résulte pour une bonne part des moyens mis à la disposition des constructeurs : quelque chose de l'abondance excessive des budgets apparaît dans bien des monuments officiels contemporains; la décoration serait plus rationnelle et plus sobre, l'utilisation des ressources plus satisfaisante si l'architecte était obligé de compter. Viollet-le-Duc a très heureusement exposé comment les méthodes des ingénieurs romains et les vastes chantiers que ces méthodes supposent s'expliquent par la puissante organisation de TEmpire, et quand on lit la description des remparts de Babylone, englobant 5i3 kilomètres carrés, hauts de 95 mètres, épais de 25, longés à l'intérieur par un boulevard de 60 mètres, on a la vision d'une puissance despotique mettant en mouvement d'innombrables armées d'esclaves.
Rien de pareil n'existait au Moyen-Age; le pouvoir était morcelé, le budget n'existait pas, et les services même les plus indispensables n'avaient pas de dotation. Pour construire un pont, un hôpital, une église, on créait une confrérie, qui envoyait des quêteurs dans les villes et dans les campagnes et lentement réunissait les fonds.
Or, on ne se rend pas bien compte de ce que représen-
tent d'argent les édifices dont le Moyen-Age avait si libéralement couvert notre sol. On s'imagine parfois que les travaux de ce genre étaient jadis très bon marché. Assurément, le pouvoir de l'argent a baissé et de beaucoup ; mais, par contre, le Moyen-Age n'avait qu'un outillage industriel rudimentaire ; les salaires y étaient, si je ne me trompe, relativement plus élevés que de nos jours; les transports et, partant, l'approvisionnement des chantiers en matériaux était incomparablement plus onéreux. Aujourd'hui, Notre-Dame de Paris coûterait, suivant Viollet-le-Duc, au-delà de cent millions ; d'autres cathédrales reviendraient plus cher encore.
Tous ces millions, tous ces milliards proviennent presque entièrement, presque denier par denier, d'aumônes et de legs pies, et, quelque ingéniosité que l'on apportât à provoquer la générosité des fidèles par des concessions d'indulgences, par des dispenses de carême, on conviendra que ce régime se prête mal à l'entretien de grands chantiers. La construction de certaines cathédrales a traîné pendant des siècles. De là, pour les maîtres d'œuvre, l'obligation de viser à l'économie et de régler dans cet ordre d'idées la marche des travaux : il n'était plus possible, par exemple, de procéder comme les Romains, qui jetaient les fondations de l'édifice entier et en élevaient simultanément toutes les parties; le plus souvent, on commençait l'église par le chevet et on la construisait en plusieurs fois, par tranches verticales successives. Ainsi procéda notamment saint Guillaume : « Il débuta par le chevet, » raconte le chroniqueur, « comme il est dit : A sanctuario meo incipite, et il entreprit d'abord le sanctuaire. »
Les écoles d'architecture. — Les conditions dans lesquelles a vécu Fart du Moyen-Age et qui viennent d'être passées rapidement en revue ont forcément produit des différences suivant les pays et entraîné la constitution d'écoles multiples : le programme liturgique était à peu près le même partout; mais les nécessités climatériques, les ressources en matériaux, les traditions locales du métier variaient dans une large mesure. Nous aurons à y revenir. Bornons-nous pour l'instant à prendre note de cette diversité et à indiquer les causes qui l'ont produite.
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