‹ Précis d'archéologie du moyen âgeChapitre 24 sur 135 · PRINCIPES ET ORIGINES DE LA DÉCORATION · texte numérisé non relu

PRINCIPES ET ORIGINES DE LA DÉCORATION

plaquaient une fausse architecture grecque. Les archîtectes latins ne pouvaient pas manquer de suivre cet exemple déplorable ; chez eux, la construction était négligée et la décoration était comprise comme un vêtement brillant et riche, tandis que l’édifice doit participer de l’harmonie, de l’esthétique supérieure d’un beau corps humain.

L’origine de la décoration pré-romane est diverse. D’abord, elle est empruntée, pour une bonne part, à l’architecture galloromaine. On comprendra qu’il n’en pouvait pas être autrement, si l’on réfléchit au prestige de la civilisation romaine dans le monde barbare et surtout au grand nombre d’édifices romains que les Français de ce temps avaient sous les yeux. Jusqu’à la fin de l’époque romane, les ornemanistes, surtout les sculpteurs et les mosaïstes, s’essayèrent à copier les œuvres des artistes romains.

Toutefois, à ce fonds se mêlèrent bien des éléments : motifs créés par le symbolisme chrétien, motifs que l’orfèvrerie barbare apportait des lointaines contrées de l’Orient, motifs trans-

Fig. ag. Etoile ou marguerite et hélice.

mis par l’art industriel des mêmes pays, entre autres par les tissus et les ivoires, enchevêtrements de lignes dessinés sur les miniatures anglo-saxonnes. Il s’est passé pour l’art décoratif un phénomène analogue à celui que le regretté Gaston Paris signalait pour la littérature de ce même temps : c’est en s’assi-

l’architecture religieuse latine.

niilant des éléments d’origines multiples que l’art de la Gaule est devenu assez fort pour exercer à son tour une action; il a puisé de tous côtés la vigueur qu’il devait ensuite répandre sur le monde. Il faut donc s’attendre à trouver dans les églises latines une faune étrange d’origine asiatique; des enroulements mêlés d’animaux chimériques et qui nous sont venus par les enluminures; l’étoile à six rais et le cercle couvert de rayons courbés improprement appelé hélice, que la Syrie chrétienne avait copiés sur de très vieilles sculptures (fig. 2.9).

Les procédés de la décoration. — La peinture couvrait, à l’intérieur, les murailles et les lambris; les lois carolingiennes

Fig. 3o. — Dalle sculptée de l’époque latine.

reviennent à plusieurs reprises sur l’obligation de peindre les églises. Les incrustations de terre cuite ou de verroterie ont servi à rehausser la décoration d’un petit nombre d’édifices. La mosaïque était d’un usage plus fréquent; elle était employée surtout pour le pavage, mais il en reste une, du neuvième siè-

PRODUCTIONS DE l’aRT DECORATIF.

cle, sous le cul-de-four de l’abside principale à Germjgny-des- Près. On fit des stucs pour les revêtements; il arriva même qu’on les tailla comme de la pierre. On moula des briques historiées, qui font songer aux essais de sculpture en pain d’épice ou en saindoux. La statuaire est une rareté : bien peu d’œuvres authentiquement pré-romanes représentent la figure humaine. Quelques-unes sont attribuées à cette époque, à cause de leur insigne grossièreté, ce qui n’est pas une raison suffisante.

Naturellement, la décoration latine est de valeur médiocre; la sculpture ornementale est souvent sèche et plate (fig. 30 et 31), à la façon d’une gravure. Ce même faire, à vives arêtes et

Fig. 3i. — Dalle sculptée de l’époque latine.

sans profondeur, est fréquent en Orient : a-t-il été porté chez nous de ces pays? Les chercheurs dont ce problème sollicite l’attention n’oublieront pas que l'insuffisance de la préparation technique produit encore sous nos yeux des résultats analogues : des marbriers qui n’ont rien de byzantin font journellement sur les cheminées des ciselures de ce goût. Certains entrelacs, certains motifs sont d’origine incontestablement orientale : il est périlleux d’affirmer que le faire est de même provenance.

Productions de l'art décoratif. — Les chapiteaux latins sont presque toujours inspirés du composite ou du corinthien, c’est-à-dire des types qui s’accommodent le mieux du luxe si cher aux barbares. La règle est, d'ailleurs, que ces modèles

5o l'architecture religieuse Latîne.

sont cruellement défigurés par la maladresse des tailleurs de pierre. Les feuillages, très simplifiés, peuvent n’être qu'indiqués. Déjà, dans les chapiteaux gallo-romains de la basse époque, le modelé était très insuffisant, et on y suppléait par l’emploi du trépan. Dans les chapiteaux latins, le modelé est plus mauvais encore, comme si l’ouvrier craignait de faire

Fig. 32. — Chapiteau de l’époque latine, à Saint-Laurent de Grenoble. (Extrait du Manuel d'archéologie de M. Enlart.)

éclater la pierre; la corbeille est décorée quelquefois de feuilles plates timidement gravées dans le bloc et, aux angles supérieurs, d’un trait conduit en spirale, qui rappelle les volutes.

(Extrait du Congrès archéologique

Les caractères de l’architecture latine. 5i

Le mince abaque classique est surmonté d’un épais et vigoureux tailloir, pareil à un fragment d’architrave et sur lequel les sommiers des arcs sont bien assis ( fig . 32).

Nous possédons des plaques de marbre couvertes d’ornements méplats creusés en gouttières : ce sont notamment des chancels ou balustrades à hauteur d’appui.

Les caractères de l’architecture latine. — Cette étude rapide indique mal à quels traits on peut reconnaître les édifices latins. Voici de ces traits une synthèse un peu plus précise.

En plan, pas de déambulatoire tournant autour du chevet, En élévation, pas de voûte sur la nef centrale.

L’arc en fer-à-cheval est usité dans le tracé, soit du plan des absides, soit des arcs et des voûtes; l’arc en mitre est un simple motif de décoration. La voûte ne comporte pas de doubleaux.

Les supports isolés sont, surtout vers la fin, le pilier carré, à arêtes vives ou abattues, et, surtout à l’origine, la colonne, non pas la colonne engagée, mais la vraie colonne, pleine, fréquemment monolithe. Dans les piliers, souvent les impostes ne contournent pas le support, mais sont cantonnées sur la face où leur saillie est nécessaire pour porter le cintre provisoire (fig. 2, à gauche). Les impostes carolingiennes paraissent avoir été fréquemment en forme de bandeaux chanfreinés, sur le chanfrein desquels un cartouche simple ressort en faible relief.

Les murs sont habituellement légers. L’appareil ordinaire est le petit appareil avec ou sans assises de briques. L’appareil réticulé, l’appareil en épi ont servi à introduire dans les parements quelque variété; de même, certains parements ont été ornés de moulures décrivant des losanges ou des triangles

<Jg- 33).

Les joints sont épais et saillants. L’insertion de tuileaux dans les joints montants peut accuser la fin de l’époque latine; mais il faut se souvenir que cet expédient a servi et sert encore à serrer des maçonneries ébranlées.

Sur les blocs de moyen appareil, la taille est grossière et l’outil laisse des stries en arêtes de poisson.

l'architecture religieuse Latine.

Il ne paraît pas que les contreforts aient été d'usage courant dans l’architecture latine de nos pays, non plus que les arcs de décharge qui forment une ossature dans la maçonnerie des basiliques ravennates. Cependant les murs ont pu être tapissés intérieurement d’arcatures aveugles.

Les architectes carolingiens ont quelquefois, comme les byzantins, monté des remplages légers qui étrésillonnent les grandes haies et les partagent en plusieurs baies plus petites. Une autre analogie avec l’école byzantine est l’usage de poser sur les colonneltes, entre les baies géminées, un chapiteau qui s’allonge démesurément dans le sens de l’épaisseur du mur.

Les fenêtres sont tantôt percées à angle droit et tantôt ébrasées, surtout vers l’intérieur. Elles peuvent être larges et garnies de clôtures en pierre ajourées, de plaques en pierre découpées.

L’ornementation vise à l’effet : le sculpteur, trop inhabile pour modeler les masses, multiplie les lignes et les facettes. L’astragale fait habituellement corps avec le fût.

Ajoutons que ces caractéristiques n’ont rien d’absolu et qu’elles ont persisté durant une partie au moins de l’époque romane.

Cet art latin, si pompeusement célébré par les chroniqueurs et les poètes contemporains, est tout entier, construction et décoration, d’une lamentable faiblesse. Les onzième et douzième siècles ranimèrent cette architecture morte et lui rendirent la vigueur et la vie.

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