CHAPITRE VI
QUELQUES CONSEILS PRATIQUES
La perception des faits archéologiques. — L’interprétation des faits archéologiques. — L'utilisation des photographies et des dessins.
— De l’avantage que l’on trouve à écrire des monographies. — Plan d’une monographie à l’usage des touristes. — Plan d’une monographie à l’usage des érudits. — Quelques défauts à éviter.
— Etudes d’ensemble. — Le choix des termes. — - Le style archéologique. — L’illustration : photographies et dessins. — Quelques conseils pour la photographie. — Plan et coupes. — Les procédés de reproduction photo-chimiques.
La perception des faits archéologiques. — On me permettra de clore ce livre par quelques conseils pratiques : conseils sur la manière de devenir archéologue, conseils sur la publication des travaux archéologiques.
Pour être archéologue, il faut remplir deux conditions : la première est de posséder certaines notions positives qui sont indispensables à l’intelligence des anciennes œuvres d’art; la seconde est de savoir regarder les monuments, les scruter, les interpréter.
Pour ce qui est des notions positives acquises à la science archéologique, j’ai énuméré, dans les indications bibliographiques placées en tête du volume, les principaux livres où elles sont exposées.
L’art de regarder les monuments et de saisir les questions qu’ils offrent à notre curiosité s’acquiert par l’exercice; c’est le fruit d’une lente initiation de l’œil et de l’esprit. Placez deux hommes en présence d’une vieille construction : l’un l’analysera sans effort, l’autre regardera sans voir. L’érudition exclusivement puisée dans les livres est ici impuissante.
C’est que l’historien de Part et l’archéologue ne considèrent pas les choses sous le même aspect. Le premier voit mieux
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dans l’ensemble, à vol d’oiseau, l’évolution de l’art; le second est plus préparé à percevoir les faits concrets et à raisonner sur ces faits.
Un historien de l'art, actif et à juste titre connu, avait donné la monographie d’un très curieux monument. Un archéologue survenant fut, dès l’abord, frappé de la présence de marques de tâcherons que l’autre érudit n’avait pas soupçonnées; il eu étudia la répartition et du groupement de ces signes il lira une conclusion.
Dans un cloître fameux bâti en marbre, un joint à peine visible sur le parement intérieur d’une galerie, au-dessus des arcades, est la trace d’un ancien formeret disparu : le formeret ayant été déposé, le mur a été repris à ce niveau et surélevé. Cette simple ligne livre à qui sait la voir et la comprendre le secret de la disposition primitive de ce cloître curieux.
Il serait aisé de multiplier les exemples pareils. Sans qu’il soit besoin d'insister, le lecteur doit se rendre compte de la nécessité d’appliquer son attention à enregistrer les moindres accidents, surtout les traces de reprises. Un maçon greffe sur une vieille muraille une maçonnerie nouvelle; en général, la suture est bien visible pour un observateur averti : les moulures ue se continuent pas de l’une à l’autre partie et elles sont de profil différent; les joints de lit ne se suivent pas davantage. La façon de traiter les parements peut aussi révéler un changement de main : de nos jours, les blocs sont ordinairement taillés à la boucharde, qui est un marteau garni de dents disposées en quinconce, et les bords des blocs sont ciselés; ce procédé est tout moderne et, dans uu monument du Moyen Age, il indique une refaçon. Enfin, la régularité et l’épaisseur des lits de mortier peuvent varier suivant les époques.
Mais tous ces changements ne sautent pas aux yeux d’un passant inattentif. Avec de l’habitude et de la volonté, on arrive à une acuité de vision vraiment étonnante. Encore est-il bon d’apprendre, eu visitant des édifices sous la conduite de maîtres habiles, ce qu’il convient de regarder et comment il convient de le regarder.
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L’interprétalion des faits archéologiques. — Voir avec perspicacité, noter avec exactitude ne sont pas tout le travail archéologique; il faut encore commenter avec sagacité. De même que l'historien, l’archéologue digne de ce nom possède une sorte d’instinct qui lui indique la façon d’aborder les problèmes et qui lui suggère la solution appropriée. C’est le bénéfice des études antérieures, des lectures, des réflexions.
Presque toujours les problèmes qui se posent dans notre esprit en présence d’un monument se sont apparemment posés déjà pour d’autres esprits, ou sinon les mêmes problèmes, du moins des problèmes approchants, et il y a des chances pour que de bons érudits en aient écrit. Nos ressouvenus nous permettront de mettre à profit l’expérience de nos devanciers ou la nôtre propre et nous inclineront vers la vérité.
i\u surplus, la réponse aux questions jaillit le plus souvent d’un rapprochement. Vous ne pourrez pas reconnaître dans une église des Pyrénées l’influence de l’architecture auvergnate si vous ne savez pas comment sont les églises de l’Auvergne. Pas plus que vous ne pourrez faire honneur d’une sculpture au treizième siècle si vous ignorez quels sont les caractères distinctifs de la sculpture à cette époque. Pour faire avec quelque succès de l’archéologie, il faut avoir emmagasiné dans sa mémoire tout un fonds de faits susceptibles de fournir matière à des comparaisons.
L’utilisation des photographies et des dessins. — A ce point de vue, nous sommes beaucoup mieux outillés qu’on ne l’était il y a cinquante ans. Non seulement, grâce aux facilités de voyage, nous pouvons atteindre plus aisément des édifices éloignés; mais encore et surtout les progrès de la photographie et des procédés photochimiques nous permettent d’obtenir à peu de frais des reproductions incomparablement plus fidèles que les gravures d’autrefois.
Reprenons une difficulté dont il vient d'être question et qui consiste à déterminer l’époque à laquelle appartient une sculpture. Le meilleur moyen de s’y préparer est de visiter le plus
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souvent possible le Musée de sculpture comparée du Trocadéro, après avoir lu attentivement le joli volume que M. Enlart a consacré à l’admirable collection dont il a la garde. Mais si vous ne pouvez pas vous rendre à Paris, feuilletez l’Album de M. Frantz Marcou et le recueil de MM. Yitry et Brière, ou encore une série de cartes postales du Trocadéro; pour chaque image, examinez soigneusement, réfléchissez, comparez mentalement avec des œuvres dont l’âge vous est connu, et concluez. Puis, voyez la date indiquée dans la légende et, si vous vous ôtes trompé, recherchez en quoi et pourquoi.
Cet exercice est éminemment profitable, même aux archéologues chevronnés; il leur permet de rafraîchir leur mémoire et de se tenir au point.
Si la photographie est précieuse à qui étudie l’art du tailleur d’images ou du peintre, le dessin ne l'est pas moins pour la connaissance de l’architecture. Les dispositions d’un édifice un peu compliqué apparaissent mieux sur un plan que lorsqu’on regarde l’édifice lui-même, et rien ne vaut l’examen d’une coupe en travers pour se rendre compte des conditions d’équilibre d’une église à collatéraux.
Assurément, le dessin ne dispense pas d’une étude directe des monuments ; mais il la complète et la vivifie. C’est un travail peu austère et néanmoins fort instructif que de promener ses regards sur des recueils de dessins, comme les Archives des monuments historiques ou les Cathédrales de France : on se familiarise peu à peu avec les figures de nos antiquités monumentales; on s’imprègne de cet art. Et quand on se trouve en face d’une construction à expliquer, on est prêt à déchiffrer l’énigme, à trouver la raison d’être des formes et l’époque à laquelle ces formes appartiennent.
De l’avantage que l’on trouve à écrire des monographies. —
Tout cela est, d’ailleurs, insuffisant. Si on tient à loucher le fond de la vérité archéologique, il est indispensable de faire des monographies très poussées. Les apprentis ne sont pas les seuls à qui ce travail d’analyse soit salutaire : les maîtres y
PLAN D’UNE MONOGRAPHIE A L’USAGE DES TOURISTES. 2Û l
trouvent profit. En s’attachant à fouiller uu édifice aussi complètement que faire se peut, on prend contact avec la réalité. Les thèses générales, les belles théories si séduisantes nous exposentji des illusions et à des erreurs. La monographie nous ramène au terre-à-terre objectif. Nous y éludions, non plus des idées, des abstractions, que notre entendement risque de mal saisir, mais des pierres que nous voyons, que nous mesurons, dont la pesanteur et le rôle sont des notions d’ordre concret et matériel. Une monographie n’a pas l’envolée, l’enivrement d’une large dissertation; si él le est intelligente et consciencieuse, la monographie est plus sûre que la dissertation, elle leste notre esprit du poids de contingences tangibles et l'empêche de se perdre dans les nuées.
Plan d’une monographie à l’usage des touristes. — Supposons que notre archéologue est formé, rompu aux recherches, en étal de se faire sur uu édifice une opinion raisonnée. 11 veut, à son tour, publier. Comment doit-il s’y prendre?
Il faut renoncer à imaginer une formule qui réponde à toutes les difficultés. Le plan, le genre d’une étude archéologique varient indéfiniment suivant les cas, suivant le public qu’elle vise, suivant le monument qui en fait l’objet, suivant la tournure d’esprit de l’auteur et aussi suivant ses ressources; car un archéologue qui a trouvé un Mécène comprendra son livre autrement qu’un infortuné travailleur réduit à se faire imprimer.
Tous les monuments ne doivent pas être envisagés sous le même angle : si vous décrivez le palais de Poitiers, quand vous arriverez aux fenêtres, vous insisterez sur la taille, très rare, des claveaux extradossés en escalier; si vous consacrez vos recherches à Saint-Etienne de Caen, vous appuierez sur la persistance des formules romanes en pleine époque moderne : ici, l’élément chronologique l’emporte et là l’élément technique. La cathédrale de Beauvais vous retiendra surtout par la construction, celle de Reims par la sculpture.
Enfin, il est manifeste qu’on ne rédige pas une monographie indistinctement de manière identique pour tous les lecteurs.
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S’il s’agit d’un guide à l’usage de ces bolides dénommés touristes, qui font une cathédrale en un quart d’heure, il convient de tracer un itinéraire clair et de décrire toutes les curiosi Lés dans l’ordre même où cet itinéraire les rencontre. Dans les églises à bas-côtés, à moins de motifs spéciaux, on peut commencer par le fond Ouest du bas-côté gauche, suivre ce bas-côté et le transept, puis le bas-côlé du chœur et les absidioles, prendre le déambulatoire, s’il existe, ou traverser le chœur du Nord au Sud, du côté de l’Évangile au côté de l’Épître, descendre le bas-côté droit vers l’Ouest et remonter la nef centrale de l’Ouest à l’Est; après quoi, on contourne l’extérieur.
Pour plus de sûreté, il est bon de marquer sur le plan de l'édifice des numéros (Jig. 167 ) que l’on rappelle dans le texte: 9, regarder l’autel et les tombeaux; 11, remarquer les stalles, etc.
Plan d’une monographie à l’usage des érudits. — On procédera différemment s’il s’agit d’une monographie destinée à des érudits, qui doivent pouvoir la lire avec fruit, mais qui ne visiteront peut-être jamais l’édifice.
Je comprends volontiers ces monographies soignées comme formées de trois parties inégalement développées : documentation, description, conclusion. Première partie : vous exposez les données historiques, documentaires, que vous avez recueillies et qui éclairent l’histoire de l’édifice. Seconde partie: vous décrivez l’édifice; cette partie est, en général, de beaucoup la plus étendue. Troisième partie : vous faites à l’édifice l’application des documents et vous faites connaître à quelle époque ou à quelles époques il appartient, à quelles influences, à quelle école vous le rattachez. En supplément, vous publiez, s’il y a lieu, les textes les plus précieux.
En ce qui concerne la description, l’ordre le plus rationnel paraît être l’ordre chronologique, l’ordre dans lequel les travaux ont été exécutés. On sait que les églises furent d’ordinaire commencées par le chevet : dans ce cas, la description ira de l’Est vers l’Ouest.
PLAN d’une monographie a l’usage des érudits.
i (> -j. — Plan destiné à un Cuide.
(Extrait du Guide illustré lions Bordeaux H 1rs environs, du J. -U ISrnlads.)
QUELQUES CONSEILS PRATIQUES
Pour chacune des tranches que l’on passe successivement en revue, il convient de s’inspirer des rapports effectifs que les divers membres de la construction ont entre eux. La voûte commande les supports; on disséquera la voûte avant d’aborder les supports. A cela près, mieux vaut que la description procède de bas en haut, qu’elle monte, comme est montée la construction même. Il est bien entendu que ces considérations n’ont pas la même portée quand il s’agit de la décoration.
De ce que la logique dirige la marche de la monographie il résulte qu’on peut avoir à parler plusieurs fois des mêmes portions de l’édifice. Soit les arcs-boutants de la cathédrale de Reims : il en sera question à propos des voûtes, à propos des chéneaux et de l’évacuation des eaux, à propos de l’ordonnance des façades latérales, à propos de la statuaire et de la sculp tu re orne m en ta le .
Dans l’ensemble, on peut s’occuper : d’abord, de la construction, intérieur et extérieur; ensuite, de la décoration, intérieur et extérieur ; enfin, du mobilier, s’il en vaut la peine.
Dans la construction des forteresses, la recherche de la stabilité tient moins de place; l’ingénieur se préoccupe surtout d’assurer la défense. C’est une idée qu’il ne faut pas perdre de vue quand on décrit des ouvrages militaires. Ici, le plan, sans cesser d’être rigoureusement logique, doit s’inspirer des calculs de l’assaillant et de l’assailli. Je n’ose préciser davantage : à chacun de voir comment il doit disposer ses matières et traiter son sujet.
Quelques défauts à éviter. — Les descriptions doivent être sérieusement conduites, ce qui ne veut pas dire qu’elles épuisent la matière. Vous n’avez pas pour mission de rendre possible une reconstruction exacte du monument dans le cas où il viendrait à disparaître; vous vous proposez d’instruire des archéologues. Passez rapidement sur toutes les dispositions banales et attachez-vous à celles qui méritent d’être signalées. N’oubliez pas que votre illustration, dessins et photographies, parle plus clairement que vous ne sauriez le faire; aidez-vous