‹ Précis d'économie politiqueChapitre 20 sur 62 · L'appropriation de la terre. — La terre n'est pas la · texte numérisé non relu

L'appropriation de la terre. — La terre n'est pas la

première propriété individuelle que l'homme ait le plus ardemment recherchée. Le sauvage s'est appliqué d'abord à avoir des armes et des provisions; le pasteur, des troupeaux. Déjà cependant, dans ces périodes barbares, on connaissait la propriété collective de la terre ; la tribu avait son canton

de chasse ou de pâturage, et, d'ordinaire, elle le défendait énergiquement contre les empiétements de ses voisins.

L'appropriation du sol n'est pas un fait absolument nécessaire à la vie de l'homme, comme l'appropriation de certains objets matériels, ceux, par exemple, qui lui servent d'aliments. Mais c'est un fait général. L'appropriation du sol se trouve partout où il y a un état social ; la propriété individuelle du sol se trouve partout où il y a une nombreuse société civilisée, et elle est, au même titre que la liberté, une des conditions de la civilisation.

Historiquement^ le sentiment de V appropriation individuelle du sol ne s^est développé avec énergie que dans la période agricole^ lorsque les hommes, ne se contentant plus de recueillir les fruits que la terre donnait spontanément, lui ont demandé de produire à leur volonté certains fruits préférés. Mais la terre, devenue dès lors un véritable instrument de production, n'a répondu à leur demande qu'autant qu'ils l'ont rendue féconde par leurs travaux. Dés lors aussi, cette terre s'est, pour ainsi dire, imprégnée de capital, et elle a acquis plus de valeur. Le cultivateur s'y est naturellement attaché comme à sa chose, à cause des efforts qu'elle lui avait coûtés et à cause des revenus qu'elle lui fournissait; car elle portait désormais le cachet de la personnalité humaine que nous avons dit être la marque caractéristique de la propriété. Plus s'accumulent sur le sol d'un pays les labeurs féconds de l'homme, plus se fortifie dans l'esprit de la population l'amour de la propriété foncière.

C'est pourquoi, chez les sauvages les plus grossiers, tels que ceux de l'Australie, on voit à peine poindre le sentiment delà propriété collective, parce que de pareils hommes, sans aucune industrie, n'ont encore, pour ainsi dire, su se lier par aucune attache à la terre. Chez le sauvage de l'Amérique du nord, à l'époque de la découverte du nouveau monde, on l'a trouvé déjà plus vivace, parce que ceux-ci, construisant des villages et ayant un certain art de la chasse, tenaient au sol par plus de racines. Chez les peuples pasteurs, comme les Tartares ou les Arabes, le sentiment de la propriété collective est énergique, et celui de la propriété indivi-

duelle est rudimentaire. C'est souvent le chef de la tribu qui assigne chaque année aux familles leurs terres de labour; souvent le cultivateur lui-même, après avoir tiré une récolte d'un champ, va en ensemencer un autre moins fatigué, et, hôte passager, ne s'attache fortement à aucune portion de la terre pour en faire sa chose, parce qu'il ne dépense sur aucune un travail suffisant pour en accroître la force productive.

Chez les peuples civilisés, au contraire, l'un et l'autre sentiment sont puissants. Mais celui de la propriété individuelle est le plus énergique, de même que la propriété individuelle est la plus propice à [une production abondante et partant la plus conforme aux besoins d'une population nombreuse et riche; aussi n'est-il pas un pouce de terrain, cultivé ou non, qui n'y ait son propriétaire.

Dans la période agricole, lorsque la science n'a pas encore perfectionné l'industrie, — et cette période dure souvent une longue suite de siècles, — les capitaux mobiliers sont rares, et la terre les absorbe sans en être à beaucoup près saturée : la possession du sol est alors par excellence le signe de la richesse et de la puissance. Dans la période industrielle, les capitaux, mis en œuvre par la science, multiplient la richesse mobilière ; la tet^e gagne considérablement en valeur, mais elle perd le privilège exclusif de la puissance ,, parce qu'elle a désormais une rivale avec laquelle elle doit partager.

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