L'étendue des propriétés et des cultures. — Quand
on étudie l'économie agricole des peuples qui ont occupé le globcji on voit que l'existence de la moyenne et de la petite propriété a toujours eu des rapports intimes avec les lois générales de leur civilisation.
La grande propriété est nécessaire à la vie de chasse et à la vie pastorale,, parce qu'il faut de grands espaces pour nourrir les troupeaux au pâturage et de plus grands encore pour trouver des aliments par la chasse ; dans cet état social, la terre est rarement une propriété individuelle; elle est plus souvent une propriété collective de la tribu ou de la famille.
La vie agricole peut s'accommoder de divers modes de jjropriété.
La grande propriété, résultat d'un état économique antérieur ou conséquence d'une conquête, préside souvent à l'organisation agricole. Telles ont été, par exemple, dans Tantiquité, ritalie à la suite des conquêtes des Romains, et, au moyen âge, l*Europe occidentale à la suite de Ilnvasion des barbares. Sous le régime féodal, à défaut d'une conception générale et abstraite de l'idée d'Etat, posséder la terre signifiait non seulement être propriétaire, mais être souverain ; la petite propriété eût été peu apte à jouer ce second rôle. Au point de vue politique, la grande propriété est donc liée intimement à une constitution aristocratique. Elle est même indispensable à son maintien : c'est pour cette raison que les coutumes du moyen âge la protégeaient contre le morcellement. C'est aussi pour cette raison qu'en Angleterre,, où l'amélioration de l'état social s'est faite sans que les familles seigneuriales aient été dépouillées par une révolution, la grande propriété est en partie demeurée.
Au point de vue économique, on peut affirmer d'abord d'une manière presque générale que la grande propriété assure à un petit nombre de personnes un grand revenu teriHtorial, et que la petite propriété, donnant plus de produit brut, nourrit plus d'hommes.
En effet, là où régnent la petite propriété et la petite culture, il faut, en faisant abstraction (pour faciliter le raisonnement) des ressources industrielles du pays, que chacun retourne à la charrue ou à la bêche son petit coin jusqu'à ce qu'il en ait tiré la subsistance de sa famille. Ce n^est pas assurément une vie de loisirs que la petite propriété fait à l'homme. Ce sont même quelquefois de grands labeurs pour de minces résultats ; car un même homme, ayant un champ deux fois plus étendu, pourrait avoir une vache au lieu d'une chèvre, un cheval au lieu d'une vache, labourer plus commodément et sans plus de perte de temps un espace double, et, par conséquent, obtenir des travaux de son année une rémunération plus forte. Mais du moins cette lutte incessante contre la nature force la terre à rendre à peu près tout ce que lui permet de rendre l'état de la science et du capital du cultivateur. Le produit net par tête est faible, quelquefois mètxxa
il est nul, c'est-à-dire que chacun ne produit juste que de qruoi suffire à sa consommation ; mais le produit brut est presque toujours plus considérable que sous les autres régimes agri- . coles. D'autre part, au point de vue politique, la petite propriété, procurant plus de bien-être et d'indépendance à un grand nombre d'individus qu'elle intéresse au maintien de Tordre social, est en harmonie avec une constitution démO' cratique.
Nous avons dit : en faisant abstraction des ressources industrielles. En effet, l'industrie crée des centres de consommation dont l'influence sur la population et la production agricoles d'un territoire est bien supérieure à celle du mode de propriété : ainsi le Limousin, pays de petite propriété, mais de peu d'industrie, est bien moins peuplé et moins fertile que la Flandre, pays de moyenne et de grande culture, mais pays très manufacturier.
Là où règne la grande propriété, l'intérêt n'est plus le même. Le propriétaire qui cultive son vaste domaine, ne consommant pas directement tout ce qu'il produit ,est sollicité, non à produire le plus possible, mais à produire de manière que, tous frais payés, il lui reste la plus grande somme possible de produits échangeables, c'est-à-dire le plus fort produit net. Il règle son exploitation d'après ce principe; il étend les prairies dans lesquelles, avec très peu de façons à donner à la terre et un très petit nombre de bergers, il entretient de nombreux troupeaux; il conserve les forêts qui lui coûtent encore moins de travail et lui procurent Tagrément de la grande chasse. S'il a des capitaux libres, il exploite les terres de labour avec des moyens puissants et économiques ; il achète des engrais, il a des instruments perfectionnés et le nombre strictement nécessaire de valets. S'il a peu de capitaux, il fait de la culture extensive, c'est-à-dire qu'il fume peu, fait beaucoup de jachères pour attendre que la nature ait réparé d'elle-même les forces épuisées du sol; par conséquent, il ne tire d'une grande surface qu'une médiocre quantité de produits, mais il la tire en dépensant le moins possible en salaires et en capitaux. Ce dernier cas est fréquent dans les pays de «çrande propriété.
Il est évident en effet que, là où les propriétaires n'ont pour vivre que le revenu de leur terre et appliquent ce revenu tout entier à leur fonds de consommation personnelle, il ne pourra pas y avoir d'améliorations foncières et que la productivité du sol n'aura aucune chance de s'accroître ; que, là où les propriétaires ont des revenus supplémentaires provenant d'une autre source que la terre et qu'ils soient disposés à en employer une partie en améliorations foncières, ce capital, appliqué à 1000 hectares, donnera moins de résultats que s'il était appliqué à 100 hectares. De plus, par une conséquence de l'organisation sociale, l'activité individuelle est souvent moindre dans les pays de très grande propriété et la richesse manufacturière est moindre aussi; les propriétaires, habitués à toucher chaque année un gros revenu, ont des goûts de luxe et consomment beaucoup improductivement : l'épargne se fait peu, et les capitaux sont relativement rares. Néanmoins, avec la grande propriété, quelques individus jouissent d^un produit net considérable.
Au sujet de ce produit net, il faut s'entendre ; nous voulons dire,, ce qui d'ailleurs est évident, que, dans un pays où les propriétaires possèdent en moyenne 200 hectares, le taux moyen de produit net laissé à la disposition de chacun d'eux est supérieur au taux moyen dans un pays où les propriétaires ne possèdent que 2 hectares. A un autre point de vue, si l'on envisage non plus l'homme, mais la terre, non plus le revenu moyen des individus, mais la moyenne du produit net d'un hectare, le problème est tout différent, et la solution aussi : la petite propriété reprend l'avantage. Hippolyte Passy a démontré qu'en France un hectare de petite culture donnait un produit net supérieur à celui d'un hectare de grande culture.
Ces lois ne sont pas d'ailleurs sans exception.
Quelquefois la grande propriété et la petite culture peuvent coexister, si le grand propriétaire loue sa terre par petites parcelles : c'est ce qui se rencontre encore en Irlande où la grande propriété domine et où la population agricole, surtout avant la grande émigration, pullulait dans la misère. Quelquefois aussi, mais plus rarement, la moyenne et la
grande culture peuvent s'accommoder avec la petite propriété, un même fejrmier prenant à bail les terres de plusieurs propriétaires. Il y a donc fréquemment^ mais il n'y a pas nécessairement rapport entre retendue des propriétés et détendue des exploitations agricoles.
D'autre part le grand propriétaire qui a des capitaux en abondance, et qui est intelligent cultive avec des instruments perfectionnés, que la petite culture ne pourrait d'ordinaire ni payer ni employer, et obtient des résultats supérieurs.
Cependant, si le petit propriétaire cultive son propre cbamp avec sa famille, le sentiment de l'intérêt personnel inspire à cette famille une énergie qui donne quelquefois plus de résultats que les procédés économiques d'une grande exploitation. « Allons travailler, » dit l'un; « allez travailler », diton dans l'autre.
L'étendue des exploitations agricoles, qui est un fait d'ordre économique, est plus généralement que la propriété, qui est d'ordre politique et civil, déterminée par la nature des ' choseSy c'est-à-dire par la configuration et la composition du sol, ou par les habitudes du marché et par le capital nécessaire à l'exploitation. C'est ainsi que les grandes fermes prédominent dans une vaste plaine unie formée de bonnes terres de labour, comme la Beauce et la Brie, ou dans de vastes pâturages, comme ceux de la vallée d'Auge et du Gotentin ; que la culture est morcelée dans une région accidentée, comme l'Auvergne et les Vosges lorraines, ou dans le voisinage d'une ville qui fait une grande consommation de légumes ou un grand commerce de fruits, comme Paris. C'est ainsi, d'autre part,, que, dans la Flandre, le capital d'exploitation employé par hectare étant de 1500 à 2000 francs, l'étendue des fermes est nécessairement plus restreinte que dans la Beauce, où 800 à 1000 francs peuvent suffire.
41. Le morcellement. — En France^ où la population agricole forme encore la majorité des habitants, c'est la petite propriété qui domine. Elle se rencontrait déjà assez fréquemment dans certaines provinces sous l'ancieji régime. La révolution de 1789 a été son triomphe; le Code civil, eii décrétant l'égalité de partage entre les enfants quand il n'y a
pas de testament) et en limitant, en cas de testammit, la part dont les parents peuvent disposer, a contribué à la maintenir.
On dit quelquefois que le Code civil, par ces dispositions, a émietté, au détriment de la culture, la propriété. Il y a dans cette assertion une exagération des faits et une erreur d'appréciation. Voici la réalité des faits : en i 8i5, on comp« tait dix millions de cotes foncières ;en i 858, pour une population accrue d'un tiers, on en comptait un peu plus de treize millions.
L'équilibre ne se modifie que lentement et dans une faible mesure, parce qu'une partie des cotes nouvelles sont dues non au morcellement de la propriété agricole, mais à des constructions de maisons, et que l'augmentation s'étant produite presque exclusivement dans les petites cotes qui payent moihs de 20 francs de contribution, il suffit de la division ^ d'une seule grande propriété de 300 hectares par exemple, pour produire 600 propriétés de 80 ares.
La mort tend à morceler les fonds et met chaque année plus de 200 000 propriétés territoriales sous le coup d'une division par suite de successions directes ou collatérales. Cependant la division n'a pas toujours lieu, parce que les ventes faites après décès adjugent souvent la totalité de chaque fonds à un même acquéreur : première observation. Seconde observation : les mariages tendent à rassembler ce que la mort a séparé. Troisième observation : les hommes industrieux, qui ont fait des épargnes, acquièrent des biens immobiliers, et beaucoup se composent par une série d'achats successifs, de moyennes et même de grandes propriétés. Ainsi s'établissent sur la terre deux courants simultanés, agissant en sens contraire et presque avec une égale puissance, l'un de séparation par la mort, l'autre de concentration par le mariage et par l'épargne.
Par quels moyens fait-on valoir la terre? Par le travail et par les capitaux. Le meilleur système économique est donc celui qui laisse le mieux parvenir jusqu'à elle ces deux instruments de sa fécondité; or la petite propriété est en général bien propre à donner le premier, et la moyenne
propriété, sur laquelle se déversent les épargnes accumulées dans rindustrie, à fournir le second. La liberté tend à morceler les grandes propriétés qui rapportent peu, pour leur substituer de petits propriétaires capables de faire produire davantage à chaque parcelle, à réunir au contraire plusieurs parcelles entre les mains des riches capitalistes, à exploiter, par la petite propriété et par la petite culture, les terres qui demandent une grand somme de travail, comme les vignobles et les jardins maraîchers. La grande, la moyenne, la petite culture ont chacune leurs avantages; mais chacune d'elles ne convient ni à tous les états de civilisation, ni à tous les climats, ni à tous les sols, ni à toutes les manières d'être du capital et de la science agricole.
La meilleure répartition de la propriété comme de P exploitation du sol^ au point de vue économique^ est celle qui résulte de la liberté des transactions.
U ne faut pas oublier d'ailleurs que les expressions de grande et de petite propriété sont relatives ; dans le centre de la France, un domaine de 5 à 600 hectares est grande propriété; en Flandre, un domaine de 50 à 100 hectares l'est également. Sur un pareil espace, un nomade du Turkestan vivrait chichement, et il faudrait des milliers d'hectares pour lui constituer une grande propriété. Plus la terre a de valeur, moins il en faut pour faire une grande propriété.
RÉSUMÉS
Dans Tœuvre de la production, la nature fournit les forces non susceptibles d'être appropriées, la matière qui, susceptible d'appropriation, n'est pas appropriée ou reste ordinairement à l'état de propriété collective, la matière qui est appropriée et qui, dans une civilisation avancée, est généralement le caractère de propriété individuelle. — Il existe des rapports intimes entre le mode et le degré de développement économi-
que des nations et les conditions physiques de la con* trée qu'elles occupent.
La terre, dans le langage économique, comprend la portion de mer appropriée, les eaux douces, la surface du sol^ le sous-sol. Elle constitue le capital foncier. .
Lorsqu'on dit : Le travail et le capital, mettant en œuvre les forces gratuites de la nature, sont les deux éléments de la production, il faut ajouter : La terre est un capital d'une espèce distincte; elle est en quantité déterminée; elle fournit la substance de tous les produits de l'industrie humaine ; elle contient en elle une puissance productive, une force motrice, des richesses naturelles qui lui sont propres.
Le sentiment de l'appropriation individuelle du sol ne s'est développé avec énergie que dans la période agricole.
La grande jyropriété est nécessaire à la vie de chasse et à la vie pastorale. — Elle est liée intimement à une constitution aristocratique. — Elle assure à un petit nombre de personnes un grand revenu territorial.
La petite propriété^ donnant plus de produit brut, nourrit plus d'hommes. — La petite propriété est en harmonie avec une constitution démocratique. — La meilleure répartition de la propriété, comme de Vexploitation du sol^ au point de vue économique, est ceUe qui résulte de la liberté des transactions.
86 LA PRODOCTION
l'organisation industrielle
Sommaire. — 42. La coopération et la division du travail. — 43. Les entrepreneurs et les salariés. — 44. L'association. — 45. Les corporations industrielles. — 46. Les corps de métiers et les règlements en France. — 47. L'établissement de la liberté du travail en France. — 48. Les avantages de la liberté du travail. — 49. La eoncurrence.
4!2. La coopération el la dtiislon du travail. -— Un
homme seul, dans une île déserte, devrait nécessairement produire pour vivre ; mais, quelque effort qu'il fît, il produirait beaucoup moins que ne font en moyenne les hommes dans l'état social. Pourquoi? Parce qu'il ne pourrait pas pratiquer la coopération et la division du travail qui en est le corollaire.
Voici un exemple imaginaire qui explique l'origine et les avantages de ces formes d'organisation du travail :
Dans une île déserte vivaient, chacun de leur côté, deux hommes, l'un vigoureux charpentier, l'autre habile maçon'. Tous deux travaillaient à se construire une maison; le travail avançait lentement, et le résultat était imparfait. Ils s'aperçurent qu'ils feraient mieux de combiner leurs efforts; réunis, ils firent beaucoup plus vite une maison plus confortable. C^est le propre de la coopération d^accroître y dans un grand nombre de ca$, la puissance productive des travailleurs.
En pratiquant constamment le genre d'industrie qui leur plaisait, ils s'y perfectionnèrent. Ils avaient : 1® opéré la division du travail; or dans un grand nombre de cas, la division du travail rend le travail plus fructueux, chacun faisant mieux le travail, parce qu'il y est habitué, et perdant moins de temps, parce qu'il ne passe pas d'une occupation à une autre; 2** coopéré, par association ou par échange, afin de profiter tous deux du bénéfice de l'accroissement de productivité.