L^ORGANISATION INDUSTRIELLE
C'est ce qui se pratique tous les jours dans la société, sans qu'il soit besoin de convention spéciale entre les parties.
Au village, la ménagère avait longtemps fait son pain elle-même. Mais le village est devenu un botirg; un homme s'est établi, se chargeant de faire du pain pour tout le monde, le faisant mieux et plus économiquement, parce qu'un seul four, chauffé toute la nuit, suffit à la communauté des habitants, et la ménagère achète maintenant, chez le boulanger, son pain, qu'elle paye avec son argent, c'est-à-dire avec une portion de son propre travail ou du travail de son mari. Elle donne le blé et les fruits qu'elle a, mieux que les industriels, l'art et les moyens de produire, contre le pain et l'étoffe que l'industriel et le commerçant lui procurent dans des conditions plus avantageuses pour elle.
A la ville, le fabricant de toiles a vu son industrie prospérer. Il n'avait que deux métiers, un pour lui, un pour sa femme, et ils faisaient tout par eux-mêmes, perdant à chaque changement d'occupation un temps considérable. Il a maintenant une manufacture et de nombreux ouvriers. Il se garde bien d'imposer à chacun la diversité des besognes qu'il accomplissait de ses mains. Voici des enfants : ils feront des canettes, c'est-à-dire prépareront sur des bobines les fils de trame, travail qui n'exige qu'une attention médiocre et très peu d'efforts musculaires. Voici des femmes : elles ourdiront, c'est-à-dire prépareront la chaîne. Voici des hommes : ils pareront, c'est-à-dire enduiront d'un colle particulière cette chaîne, exercice qui exige plus de force et d'adresse. Des jeunes filles monteront la chaîne, c'est-à-dire en passeront les fils dans les maillons des lisses, dans les dents du peigne et disposeront le harnais. Des femmes tisseront. Des mécaniciens répareront l'outillage, et des chauffeurs entretiendront la machine à vapeur qui donne le mouvement à tout l'atelier. Des contre-maîtres et peut-être un directeur surveilleront, sans faire battre eux-mêmes un métier. Des commis tiendront les comptes ; un caissier recevra et payera. Tandis que le patron vaque à ses affaires, ses domestiques lui épargneront les mille soins de la vie journalière qui absorberaient une grande partie de son temps. A chacun sa foûfilioii, ^V vai'b
fonction, autant que possible, conforme à sa capacité. Le résultat n'est pas douteux : la somme de produits obtenus par cette coopération sera beaucoup plus grande que celle que donneraient les mêmes travailleurs dans le même nombre d'heures, s'ils étaient isolés et réduits à accomplir par euxmêmes toutes les opérations relatives au tissage.
Adam Smith était si frappé de l'importance de la division du travail que c'est la démonstration par laquelle il commence son grand ouvrage destiné à montrer les causes de la richesse; l'exemple qu'il a choisi d'une fabrique d'épingles dans laquelle dix ouvriers, faisant chacun un petit nombre d'opérations et toujours les mêmes, parvenaient à produire ensemble 48 000 épingles dans une journée, est resté classique, quoique le résultat soit bien dépassé aujourd'hui dans les manufactures de ce genre.
De ces exemples, nous tirerons plusieurs conclusions :
1<* La coopération, envisagée au point de vue du mode d'action, peut être directe, quand plusieurs personnes travaillent ensemble à la confection d'un même produit, comme dans la manufacture de toiles ou la fabrique d'épingles, et cette première espèce donne naissance aux relations de patron, d'employé, etc., ou indirecte, quand plusieurs personnes s'entr'aident en échangeant les unes avec les autres les choses utiles que chacune d'elles a produites séparément; cette dernière donne naissance à la diversité des professions.
2° La division du travail, soit par la séparation des fonctions dans un môme atelier, soit par la multiplication des industries, est une conséquence de Vétat de la richesse. Elle ne peut se produire qu'autant qu'elle trouve des consommateurs en assez grand nombre, c'est-à-dire autant que le boulanger a pu avoir assez de pratiques pour vivre de son métier, le manufacturier assez d'acheteurs pour être à peu près certain de placer les toiles qu'il fabrique, le médecin assez de malades pour vivre de sa profession dans une condition convenable.
Aussi la division du travail existe-t-elle très peu au village et est-elle d'autant plus variée que les villes sont plus peuplées. Nulle part, en France, on ne rencontre une telle
L*0ROÂ2YISATI0N INDUSTRIELLE 89
diversité de professions et de spécialités dans chaque profession qu'à Paris. Si, dans tel hameau de TAlsace, il y a une manufacture dans laquelle la division du travail est poussée aussi loin que partout ailleurs, c'est parce que cette manufacture va chercher ses acheteurs, non pas au hameau, mais sur les marchés du monde entier. La division plus ou moins grande du travail dépend donc surtout de V étendue du marché , autrement dit du nombre et de la richesse des acheteurs.
Elle dépend aussi de Yétat de la science et de la nature du travail^ la mécanique rendant possibles certains modes de division impossibles autrefois, et certaines occupations, telles que la culture d'un champ, ne pouvant se diviser en une foule d'occupations simultanées, comme la confection des tissus ou des épingles.
3° La division du travail, comme nous l'avons remarqué dès le début, augmente la force productive du travailleur. Elle est la condition nécessaire de la création de la richesse, comme elle en est la conséquence. Sans elle, pas d'échanges et peu de stimulants pour accroître la production : c'est ce qu'on voit dans certaines régions exclusivement agricoles. Avec elle, l'adresse de l'ouvrier se développe, les pertes de temps sont notablement diminuées, et l'invention des outils et des mécaniques propres à abréger le travail ou à perfectionner le produit est rendue plus facile par la concentration sur un môme objet des efforts intellectuels d'un certain nombre d'individus.
4° Enfin, la division du travail a encore pour corollaire la liberté du travalL Pour que chacun puisse se livrer au genre d'occupation auquel il est le plus apte, il faut qu'il ait le droit de le choisir, sans être arrêté par des obstacles légaux s' ajoutant aux obstacles naturels qui résultent des limites du marché et de l'imperfection des procédés industriels.