Les aTantages de la liberté du traTail. — Le droit
de travailler est assurément, comme le disait Turgot, un des droits les plus sacrés de l'homme. C'est pour l'individu la libre disposition de son temps, de ses bras et de son intelligence; c'est une partie essentielle de la liberté indivis duelle. L'exercice de ce droit ne peut être que profitable à la société, puisqu'i/ consiste à pouvoir être utile à soi-^même en étant utile à autrui^ et la société doit le protéger avec toute l'énergie des moyens dont elle dispose.
C'est une société grossière qui le foule aux pieds en proclamant l'esclavage ; c'est une société faible qui, ne pouvant défendre elle-même ses membres, permet à des groupes, organisés en vue de la défense mutuelle, de l'accaparer. Une société forte et bien organisée respecte et favorise l'association, comme elle respecte et favorise toutes les manifestations légitimes de l'activité individuelle; mais elle ne doit jamais permettre à un individu ou à un groupe quelconque de confisquer à son' profit particulier un des droits de l'homme. Elle est tenue de veiller sur le faible comme sur le fort, de maintenir à chacun le libre exercice de ses droits sociaux : seule elle est assez vigilante pour accomplir cette tâche. La liberté du travail ne peut produire tous ses bons effets que dans .une société bien organisée.
La liberté du travail est une des plus importantes conclu-, sions auxquelles aboutisse la science économique et une de
celles qui font le plus hautement ressortir rharmonie des lois de Futile et des lois du juste, par la concordance de la plus grande abondance des produits avec le plus complet respect d'un des droits de Vhomme. G*est dans ce fait que se résument les avantages de la liberté du travail, laquelle s'applique à Tagriculture et au commerce aussi bien qu'à rindustrie manufacturière.
Si l'on veut analyser avec plus de détail ces avantages relativement à l'industrie, on constate :
1** Que la liberté du travail facilite la division du travail^ qui est elle-même une source de biens ; car, pour que les travailleurs puissent choisir tel métier plutôt que tel autre, telle spécialité dans un métier, modifier au besoin cette spécialité, il faut qu'ils jouissent d'une pleine liberté.
2° Qu'elle seule rend possible dans une large mesure la concurrence, autre source féconde du progrès industriel.
3° Qu'elle permet un emploi plus complet des activités individuelles y lesquelles ne trouvent plus sur leur chemin de barrières artificielles, les unes difficiles à surmonter, les autres insurmontables : ce qui est très important au point de vue économique, puisque, rien n'étant plus précieux que la force productive de l'homme, rien n'est plus regrettable que de voir cette force inactive ou mal employée.
4° Qu'elle permet, par suite, un meilleur emploi des capitaux qui trouvent pour se placer fructueusement plus d'entrepreneurs et des entrepreneurs placés sur le terrain qu'ils ont eux-mêmes choisi. Il doit nécessairement arriver que, balance faite des gains et des pertes, la somme des gains soit supérieure sous le régime de la liberté, non seulement parce que les opérations y sont plus nombreuses, mais parce qu'elles sont, toute proportion gardée, conduites par des gens mieux placés pour bien faire.
5<* Qu'elle rend la production plus économique^ contribuant à procurer ainsi l'abondance et le bon marché, but suprême du travail humain. Ce résultat n'est pas contestable ; car des producteurs plus nombreux et plus habiles, pratiquant plus ^o;n/)lètement la division du travail et ayant à leur disposi-
l'organisation industrielle 99
tion plus de capitaux, doivent naturellement se rapprochep de ce but.
6° Que, dans une société éclairée', elle tend à diminuer les causes de malaise social; car, si elle met au cœur de tous ceux qui se croient capables de parvenir une ambition plus grande et suscite Témulation, elle ne permet à personne d'accuser les institutions sociales de le retenir, malgré son talent, dans une condition inférieure.
7** Que, par suite, elle facilite les rapports des patrons avec leurs ouvriers. Ceci peut paraître un paradoxe dans un temps plus agité qu'aucun autre par les questions relatives à l'organisation du travail et aux salaires. Mais songez à ce qu'aurait été le débat si, avec le développement qu'a pris notre industrie, le régime des corporations industrielles eut encore existé, ainsi que les règlements de l'apprentissage, du compagonnage, de la maîtrise et de la jurande. Quand une société est composée de citoyens ayant des droits politiques égaux, assez éclairés pour que chacun réfléchisse sur la portée de ces droits, assez passionnés pour que beaucoup soient portés à se l'exagérer, les rapports du patron et des ouvriers ne tardent pas à devenir impossibles sous un régime autre que celui de la liberté.
49. La concurrence. — En énumérant les conséquences de la liberté du travail, nous avons, en réalité, dit les principaux effets de la concurrence, qui n'en est que le corollaire. On a donc tort d'accuser, comme on le fait quelquefois, la concurrence. Elle est toujours utile, quand elle est loyale.
Un marchand est établi dans un quartier; de quel droit se plaindrait-il que d'autres marchands vinssent s'établir dans le même quartier? Il vendait peut-être cher et se préoccupait médiocrement de satisfaire ses pratiques, quand il était seul. Pour retenir la clientèle, il devra certainement prendre plus de soin d'elle et peut-être baisser ses prix. Où est le mal? Le public sera mieux servi, c'est-à-dire qu'il obtiendra plus de services ou de meilleurs services pour le môme prix : c'est précisément le but économique.
Un fabricant vendait ses produits à tel çtvîw\ ^vxTN\^\!i\. mw
autre qui en offre à meilleur marché, et Tacheteur le préfère : le but économique est atteint.
Un grand magasin se fonde, qui offre les commodités d'un assortiment très abondant et très varié, et qui, faisant un très gros chiffre d'affaires, peut se contenter d'un bénéfice moindre sur chaque article et en vendre môme quelques-uns au prix coûtant, sauf à se récupérer par le prix élevé de certains autres. La foule des acheteurs s'y porte, et plusieurs petits magasins d'alentour sont délaissés. C'est un effet de la concurrence, triste à voir, que Tappauvrissement de ceux qui n'ont pas été assez forts ou assez habiles pour résister; le cas est analogue à celui des patrons et des ouvriers végétant par le travail à la main lorsque l'introduction des machines a transformé leur industrie. Mais lorsque, sous le régime de la liberté, aucun magasin n'étant investi d'un privilège légal, la clientèle s'éloigne des petits pour aller au grand, c'est qu'elle y trouve son avantage : le but économique est atteint.
Ce qui est mauvais, c'est la concurrence frauduleuse. Le client voit une étoffe affichée à très bon marché ; il l'achète ; tant pis pour lui, si elle est de médiocre qualité ; il en a, comme on dit, pour son argent. Mais un marchand vend à plus bas prix que son voisin une étoffe qu'il assure être toute en laine; le client confiant l'achète, et s'aperçoit plus tard que la chaîne est en coton. Voilà de la concurrence déloyale.
Il ne faut donc pas confondre deux choses différentes, l'une excellente, la concurrence, qui est le concours de plusieurs producteurs s' offrant pour rendre aux consommateurs des services de même nature^ et s* efforçant chacun de les atti^ rer par des offres plus avantageuses; l'autre détestable, la fraude, qui trompe l'acheteur ou qui calomnie le concurrent, et qui est, de toute façon, une manœuvre coupable. La première doit être encouragée comme une des manières d'être de la liberté; la seconde doit être poursuivie comme un délit par les tribunaux.
L*0RGAN1SAT10N INDUSTRIELLE 101
La coopération et la division du travail acci^oissent, dans un grand nombre de cas, la puissance productive des travailleurs. — La division du travail esf subordonnée à l'état de la richesse, de la science, et à la nature du travail; elle est liée à la liberté du travail.
Les producteurs se divisent en entrepreneurs^ artisans et patrons, en salariés, ouvriers, employés, domestiques, en fonctionnaires^ et en personnes exerçant certaines professions libérales.
L'association, ou union de plusieurs entrepreneurs ou de capitaux fournis par plusieurs personnes pour une même entreprise, est un mode d'organisation industrielle qui a pour objet d'augmenter la puissance productive et qui peut l'accroître dans une proportion indéfinie. — On distingue l'association en participation, la société en nom collectif, la société en commandite, la société à capital variable, la société anonyme. — Aucune organisation industrielle n'a permis jusqu'ici de constituer des forces productives aussi puissantes que la société anonyme, laquelle fournit à de très modiques épargnes un emploi également avantageux aux grandes entreprises et aux petits capitalistes.
Les corporations industrielles sont des corps légalement constitués, comprenant tous les artisans de la même profession dans un même lieu et investies du monopole de leur industrie. — Elles sont utiles pour la protection mutuelle des artisans dans une société où la sécurité n'est pas suffisante. — Elles sont nuisibles dans toute société où les lois générales suffisent pour garantir la sûreté individuelle.
Les corps de métiers ont été supprimés, et la liberté du travail a été instituée en France par la Révolution de 1789.
La liberté du travail est une partie essentielle de la liberté individuelle. — Elle ne peut produire tous ses bons effets que dans une société bien organisée. — Ses effets sont : division du travail facilitée, concurrence, emploi plus complet des activités individuelles, meilleur emploi des capitaux, production plus économique, diminution des causes de malaise social et des difficultés de rapports entre patrons et ouvriers.
La concurrence est le concours de plusieurs producteurs s'offrant pour rendre aux consommateurs des services de même nature, et s'eflforçant chacun de les attirer par des offres plus avantageuses.
Sommaire. — .50. La classification des industries. — 51. Le groupement des industries. — .52. Les divers modes de culture.
SO. La clafssification des industries. — Le travail productif, de quelque genre qu^il soit, est désigné par le terme général d'industrie humaine, lequel signifie, à proprement parler, activité laborieuse, autrement dit activité humaine appliquée à produire des utilités.
Cette activité peut être employée, soit à tirer du sein de la terre et des eaux, par l'extraction ou par la culture, des substances alimentaires et des matériaux de tout genre, soit à mettre en œuvre, par diverses transformations et mains-d'œuvre, les matériaux obtenus, et à les approprier à leur fin, soit à conserver, transporter, échanger les produits naturels et les objets manufacturés en choisissant le lieu et dans le temps où ils peuvent être vendus le plus avantageusement. Le premier mode, dont la terre est un des principaux instruments, comprend l'industrie agricole ou AGRICULTURE, avec la pêche et la CHASSE, et l'industrie extralctive ; le second, dans le-
quel la matière première est mise en œuvre par le travail et le capital, s'appelle industrie manufacturière ou INDUS- TRIE proprement dite; le troisième, dans lequel le travail et le capital s'appliquent à rechange des produits, s'appelle