La théorie générale de la rente. — Nous avons dit
que le champ de blé n'a pas le privilège de la rente ; c'est trop peu de dire que les terrains à bâtir y participent aussi, de même que les mines, dont les unes, une fois ouvertes, s'épuisent vite, tandis que d'autres recèlent des richesses immenses. La rente est un phénomène beaucoup plus général encore.
En effet tout instrument de production^ tout travailleur qui a une supériorité naturelle quelconque au point de vue de la production sur les autres instruments ou sur les autres travailleurs du même gen7*e, jouit d'une rente.
Un marchand de vin est établi à un 'coin de rue très fréquenté; avec le même travail, il fait plus d'affaires que ses concurrents placés dans les rues adjacentes ; il y a phénomène de rente, et il est probable que le propriétaire en prélève une partie en lui faisant payer le loyer plus cher qu'ailleurs.
Un fermier élève plusieurs chevaux qui mangent chacun la même quantité d'herbe, de foin et d'avoine ; il s'en trouve un qui est plus fort et plus résistant que les autres, et le fermier s'en sert avec profit pour les gros charrois et les labours profonds : il y a phénomène de rente.
Un manufacturier a acheté chez un constructeur une machine à vapeur qu'il a payée d'après le même tarif que les autres acheteurs; mais à cause, soit de quelque détail du mécanisme, soit de l'installation, elle brûle moins de charbon que les autres pour fournir une même quantité de vapeur, et le manufacturier s'en applaudit : il y a phénomène de rente.
Un avocat a un remarquable talent de parole et de la finesse d'esprit; il n'avait pas plus travaillé que ses condisciples à l'Ecole de droit, et il ne prend pas aujourd'hui plus de temps qu'eux pour étudier un dossier. Cependant les affaires affluent dans son cabinet, quoiqu'il se fasse payer plus cher que ses confrères, et il est en train de faire une grande fortune : il a une rente.
Un forgeron a une grande force musculaire ; comme il fait plus d'ouvrage que les autres ouvriers, il reçoit un salaire plus fort : il a une rente.
Une couturière adroite n'arrête presque jamais sa machine et ne casse pas son fil ; elle fait tous les jours plus de mètres de piqûre que les autres ouvrières de l'atelier, et, comme le travail est aux pièces, elle gagne davantage : elle a une rente.
Aucune de ces rentes ne grève le consommateur. Le marchand ne vend pas son vin plus cher; le prix du fer et celui des piqûres n'en sont pas affectés, et les plaideurs, qui peuvent choisir entre les avocats, croient sans doute avoir avantage à préférer celui qui demande plus que les autres.
Toutes sont, au contraire, des suppléments de services rendtAS par V instrument ou par le travailleur à la société^ et la société, qui vit des services, y gagne. Elle a intérêt à la multiplication de ces supériorités. Qu'arriverait-il si le nombre en augmentait considérablement? Les supériorités se feraient concurrence, et, comme elles produisent avec moins d'efforts, elles donneraient leurs services à meilleur marché. Il y aurait, et il y a souvent en réalité, un abaissement des prix, c'est-à-dire un résultat tout opposé à l'hypothèse dont s'effrayait Ricardo.