TROISIEME PARTIE
Sommaire. — 78. L'échange. — 79. La loi de l'offre et de la demande. — 80. Les conditions fondamentales de la valeur. — 8L Des causes de variation de la valeur. — 82. La distinction entre valeur et richesse — 83. Le prix.
78. L'échange. — Dans une société civilisée, il n'y a pas de production qui ne soit accompagnée d'échange; le fait seul du salariat implique un échange de travail contre du capital. Cependant on peut théoriquement concevoir la production sans l'échange : Robinson, seul dans son île, produisait et n'échangeait pas. Produire et consommer sont les deux seuls phénomènes économiques absolument nécessaires à la vie humaine ; c'est le principe et la fin de l'évolution économique. L'échange est la phase intermédiaire.
Cherchons à définir, par des exemples, divers modes d'échange.
l'^Paul est chasseur; Pierre est pêcheur. Isolés, ils sont réduits à une nourriture monotone. Si, guidés par un intérêt réciproque, ils entrent en relation d'affaires, ils peuvent se procurer l'un et l'autre, sans plus dçi U^n^^^ ^'^'^^ ^xssssscissi plus variés. — « J'ai passé ma malVuèii k ^^ç\vfe\ <îfcV\fc \<^^-
zaine de soles, dit Pierre; tu as passé la tienne à tuer ce lièvre. J'ai d'autres soles; tu as d'autres lièvres. Faisons un échange; donne-moi un lièvre pour mes douze soles, et chacun de nous aura sur sa table viande et poisson. » Paul accepte, et l'échange a lieu. N'examinons pas eu ce moment si les conditions seront toujours réglées de cette manière. Voilà le principe : il suffit d'abord de comprendre que la forme élémentaire de l'échange consiste k donner un produit pour avoir un produit équivalent.
Si, à côté de Pierre et de Paul, avaient vécu Jacques le charpentier et Simon le potier, les rapports, pour être un peu plus complexes, n'auraient pas changé de nature. Jacques, naturellement, ne mange pas son bois, pas plus que Simon ses pots; mais Jacques aurait construit et réparerait la cabane de Pierre et de Paul, parce qu'il serait plus habile qu'eux dans le maniement de la cognée. Pierre et Paul lui donneraient en échange une part de leur pêche et de leur venaison proportionnelle à son travail et conforme aux stipulations qu'ils auraient faites entre eux; de même, Simon fournirait d'ustensiles de ménage ses voisins qui lui bâtiraient sa chaumière et lui fourniraient des vivres.
S'ils n'étaient que quatre, les échanges ne seraient pas assez multipliés pour que chacun, surtout Jacques et Simon, pût vivre entièrement de son industrie spéciale. Ils seraient réduits à ne ^s'y adonner qu'une partie de leur temps et à employer l'autre à se procurer directement le reste de leur subsistance : c'est encore ce qui a lieu, dans nos contrées civilisées, pour un grand nombre d'industries de campagne que les mêmes individus exercent concurremment avec la culture de la terre. S'ils étaient cent mille, Jacques et Simon auraient toujours de la charpente et de la poterie à faire, et trouveraient à se procurer par l'échange, dans la mesure de leurs ressources, tout ce dont ils auraient besoin.
Ce mode dMchange s'appelle troc quand l'échange a lieu eu nature, produit contre produit, et vente quand il se fait avec de l'argent, produit contre monnaie.
5** Survient Jean, qui s'établit charpentier à côté de Jacçuûs. Mais Jean est jeune; il a moins d'exçèmiwie ^t moins
(le capital que son devancier; ses outils sont moins nombreux ou moins bons; il manque de bois, et son travail n'est pas fait avec le même art ; aussi risqué-t-il beaucoup de chômer une partie du temps et peut-être de mourir àe faim. Jacques le tire d'embarras. « Veux-tu échanger le travail de ta journée contre une subsistance assurée? lui dit-il. Je fais marché avec toi. Je te prêterai une partie de mes outils'; je guiderai ton inexpérience, et je te ferai exécuter sous ma direction les travaux que de toutes parts on me confie et que probablement on ne viendrait pas te confier, Tant que les conditions que nous faisons en ce moment nous conviendront réciproquement, ton travail m'appartiendra pendant le nombre d'heures fixé entre nous, et tu recevras de moi en échange une certaine quantité de produits, soit en nature, soit en argent. » La convention est faite. Jean travaille pour le compte de Jacques, et tous deux s'en trouvent bien, parce que Jean, ayant désormais un travail régulier, au lieu de chômages fréquents, peut vivre, et parce que Jacques, pouvant avec quatre bras faire plus de besogne qu'avec deux, entreprend plus d'ouvrage, et, tout en rémunérant son compagnon, gagne lui-même davantage.
Voilà une seconde forme à ajouter, celle de Véchange cTun travail contre un produit. Nous en avons déjà parlé en traitant du salariat,
3° Ces deux formes sont les plus saillantes; mais elles sont loin d'être les seules. Si Jacques s'est construit une cabane plus grande que ses besoins personnels ne le comportent, il peut en céder une partie à Simon, en lui disant : « Simon, il t'en coûterait trop de te construire une cabane. Voici la mienne, où tu peux facilement te loger. Je n'entends pas du tout me dessaisir de ce qui est à moi, ni te donner une partie de ma propriété; mais, si tu veux me payer un prix convenable, je te céderai, pour un temps déterminé^ l'usage d'une portion de cette propriété. Tu échanget*as ainsi ton produit^ poterie ou argent^ contre la jouissance temporaire de mon bien. » Simon accepte et fait un contrat de louage, c'est-à-dire échange la possession (tun produit contre la ]oui.%sance temporaire d)tm auivt produit.
¥ Jacques, qui a beaucoup à travailler et qui n'a pas le temps de donner ses soins aux détails de la vie, prend un domestique et stipule que, moyennant la nourriture et une certaine somnie payable par mois ou par an, ce domestique lui rendra dans son intérieur les services personnels dont il aura besoin. Encore une nouvelle forme, laquelle consiste dans Véchange de produits contre des services personnels.
Jacques est malade; il fait appeler un médecin qui indique les remèdes propres à le guérir. Jacques a un fils; il fait appeler un professeur qui lui donne des leçons. Il paye le médecin et il paye le professeur, échangeant encore des produits contre des services déterminés. Mais le médecin consulte Jacques sur la manière de bâtir sa maison, sur le meilleur plan à suivre, et Jacques, rendant avis pour avis, peut s'acquitter ainsi, échangeant un service contre un service,
Bastiat s'est appliqué à ramener à Tunité ces formes diverses, et il y a réussi. Les hommes échangent des produits contre des produits, ou des produits contre des services, ou des services contre des services. Or, qu'est-ce qu'un produit? C'est le résultat d'un travail, et le produit lui-même ne vaut que par la quantité d'utilité qui y est contenue ; nous ne nous le procurons par l'échange qu'en vue de l'utilité que nous y trouverons, c'est-à-dire du service qu'il nous rendra ou, en remontant au principe, du service que nous rendra, par l'intermédiaire de ce produit, le créateur du produit. Nous achetons donc en réalité un certain service dont la source est dans le travail d'un ou de plusieurs hommes. Ainsi fait, d'autre part, le patron qui achète le service de l'ouvrier; ainsi fait le maître qui achète le service de son domestique ; ainsi fait tout homme qui, en quelque circonstance que ce soit, se procure à titre onéreux le service d'autrui. C'est pourquoi l'on peut rassembler ces divers modes de l'échange en une même formule et dire que, dans les sociétés humaines, les services s'échangent contre des services.
*V9. L.a lor de l'offre et de la demande. — D'après
quelles règles l'échange se fail-U? L'observation des faits so-
ciaux peut seule répondre, et elle répond d'une manière différente selon les cas.
Elle est une conséquence de la liberté. Sans liberté, en effet, il peut y avoir répartition de la richesse, mais il ne saurait y avoir échange. Ainsi, un maître donnait autrefois des aliments, des vêtements, en un mot de la richesse à consommer à ses esclaves, et il leur imposait un certain travail ; il y avait répartition en vertu de r autorité, il n'y avait pas échange; au contraire, un esclave qui, avec l'argent de son maître ou avec son propre argent, achetait des légumes au marché, faisait un échange. De même, un père qui nourrit ses enfants et qui les fait travailler, ne fait pas un échange, à moins que les enfants ne travaillent chez lui à des conditions déterminées, comme des gens de service; il fait une répartition de richesse par autorité. Pour que léchante se fasse en vertu de la liberté, il faut que les parties puissent débattre les termes du contrat.
Pour que le débat soit sérieux et que les conditions stipulées ne soient pas dommageables à l'un ou à l'autre, il est nécessaire qu'il y ait concurrence, autrement dit que le marché soit assez étendu pour que, dans le même temps et dans le même lieu, plusieurs offrent et plusieurs demandent le même produit ou le même travail. C'est alors que les divers intérêts en présence trouvent leur équilibre le plus naturel et que la loi de Toffre et de la demande produit ses plus larges conséquences.
1** Prenons d'abord un exemple où la concurrence n'apparaisse pas encore. Dix hommes ont fait naufrage sur un rocher, à une assez grande distance de la côte pour ne pouvoir espérer aucun secours, tant que sévira la tempête. Ils ont froid et faim. Un seul d'entre eux a quelques biscuits et une gourde de rhum ; il est disposé à en céder la moitié à un ou deuif de ses compagnons d'infortune. Mais à quel prix? Tous se disputent cet aliment qui peut entretenir en eux la vie jusqu'à ce que des sauveurs arrivent de terre, et ils donneraient, s'il le fallait, pour l'obtenir, tout ce qu'ils ço§»^è.<ifc\!&.*
A quelques lieues de là peut-èlre, au tx\«xç\v^ ^\3k.N^^^^^ des paysans ont apporté des quanlîl^a cousvàfet^\fc^ \^\sn»X^
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mûrs et qui ne tarderont pas à se gâter, s'ils les remportent. D y a peu d'acheteurs. Supposons même qu'ii n'y- en ait qu'un; celui-ci obtiendra la quantité de fruits qui lui conviendra pour un prix très minime, chacun lui en offrant et aimant mieux retirer de son produit une légère rémunération que tout perdre.
Dans les deux cas, il y a dommage pour une des deux parties, pour les acheteurs dans le premier, pour les vendeurs dans le second, forcés de subir, quelles qu'elles fussent, les conditions qui leur étaient imposées. C'est le cas des monopoles^ dans lequel l'offre restreiût la demande en élevant le prix. Il faut éviter lès monopoles. i
2** Examinons le phénomène tout contraire, celui où la concurrence serait, de part et d'autre, presque infinie. Du côté des acheteurs, rien de plus facile à supposer, si la population est suffisamment nombreuse; car la plupart des hommes cherchent à se procurer le plus grand nombre possible de satisfactions, et ils ne sont arrêtés dans leurs consommations que par la limite de leurs ressources. Cette limite sera naturellement d'autant plus vite atteinte que le produit sera plus cher.
La vente se réglera, dans ce cas, sur la facilité d' acquérir que les marchands donneront aux acheteurs par le bon marché.
Supposez une population étagée en manière de pyramide, et chaque couche de cette pyramide formée par des personnes ayant même revenu, les plus riches au sommet et les plus pauvres à la base ; ces derniers sont naturellement les plus nombreux, et la pyramide a nécessairement une base très large.
Représentez par une nappe d'eau de niveau variable l'obstacle à la consommation , c'est-à-dire le prix qui interdit l'achat à tous ceux qui ne sont pas assez riches pour acquérir l'objet.
Si le prix est considérable, autrement dit si l'obstacle est très haut, le niveau de la nappe peut atteindre le sommet de Ja pyramide. Il n'y aura alors qu'un seul acheteur à qui sa fortune permettra en quelque sorte d'émetgeT Àftm«!ttv^\^^^^^\x^.
dans la zone de consommation; tous les autres seront en quelque sorte noyés dans FimpuissancQ et ne figureront pas comme acheteurs possibles. Mais l'acheteur privilégié sera loin de jouir des bénéfices d'un mononole ; car il ne demeure seul que par Téliminalion de tous ceux qui, comme lui, auraient pu désirer le même objet, et il ne Ta que parce qu'il peut payer plus cher qu'eux.
Supposez ensuite que le prix, qui était 4, tombe à 3, soit parce que la production est devenue moins coûteuse sur place, soit parce que le marché est mieux approvisionné et que la concurrence des vendeurs est devenue plus grande.
Couche de 1 «icrsonne
L'obstacle, autrement dit la nappe d'eau, s'abaisse, et les couches supérieures, émergeant jusqu'à celle qui se compose de 15 000 personnes, se trouvent dans la zone de consommation : la demande augmente. Que le prix descende à 2, à 1, la nappe s'abaisse jusqu'à la couche de 60 000, puis jusqu'à celle de 13S 000 consommateurs ; la demande augmente progressivement.
Descendez jusqu'à 0, c'est-à-dire supprimez par la pensée tout obstacle; faites — ce qui est irréalisable — que le nombre des produits soit infini et que, leur possession ne coûtant plus aucun effort, la couche infime de la population, supposée de 250 000 personnes, puisse elle-même y prétendre. Vous aurez autant de consommateurs ou du moins de consommateurs possibles que d'habitants, parce que nul peut-être ne se refuserait des salisfacVvoivç» c\yà. wfc ç^ç^^^^'snrsî^. aucune peine ni dépense.
Donc, dans le cas de concurrence, V offre étend la demande à mesure quelle abaisse le prix, La demande est en effet d'autant plus grande que le produit est à meilleur marché; elle s'accroît même, en général, dans une proportion plus rapide que la diminution de prix de la marchandise offerte; il n'y a pas seulement proportion, il y a progression.
On voit d'ailleurs que, dans l'un et l'autre cas, c'est l'offre qui détermine la demande.
Pour exercer son effet, il n'est pas nécessaire que la concurrence soit toujours réelle et, pour ainsi dire, matériellement présente; il suffit qu'elle soit possible.
Voici un marché de grains; il est approvisionné par les campagnes du canton ; mais défense expresse a été faite aux cultivateurs de ce canton de porter ailleurs leur blé, comme aux cultivateurs des cantons voisins de faire pénétrer leurs denrées sur ledit territoire. Sur ce marché isolé, le prix du blé haussera et baissera sans aucun rapport avec les prix des marchés dans les cantons voisins, et ces variations, exposées à être très fortes et très subites, dépendront uniquement de l'état de la récolte sur place et des spéculations des quelques fermiers du canton.
Qu'on supprime les défenses, qu'on laisse les grains entrer et sortir librement, qu'on fasse de bonnes routes, et tout sera changé sur le marché, sans peut-être qu'on y voie de nouveaux visages. Voici ce qui se sera passé. Les fermiers voudraient bien vendre encore, comme au temps de la défense, leur blé très cher; mais ils savent que, s'ils tiennent l'hectolitre à 1 franc seulement au-dessus du prix des cantons voisins, des fermiers accourront de vingt marchés différents pour profiter d'un bénéfice extraordinaire ; par suite, ils sont obligés de se maintenir au niveau commun, c'est-à-dire au prix courant, pour conserver la possession d'un marché désormais ouvert à tous. Dans ce cas, la concurrence est virtuelle; mais ses effets n'en sont pas moins réels.