Les qualités des métaux précieux comme monnaie
— Pourquoi a-t-on choisi les métaux précieux pour en fabriquer la monnaie ? Parce qu'ils possédaient au plus haut degré les qualités requises pour cet usage.
1® Il était bon que la monnaie fût une chose rare et coûteuse, ayant une grande valeur sous un petit volume, de façon qu'on ne fût pas trop embarrassé en transportant cet intermédiaire indispensable. Les Lacédémoniens eurent une monnaie de fer; mais les Lacédémoniens étaient pauvres et peu commerçants. Imaginez donc un homme qui aurait 300 francs d'achats à faire dans sa journée et qui serait
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obligé de porter iTec loi 1 000 kilogrammes de fmte. L'argent et For, péniblonant extraits des mines par un laborieux travail, recherchés à cause de leur beauté et leur éelat pour la parure, ont une valeur supérieure à tous les autres métaux usuek (excepté le platine et peut-être Taluminium), puisque le kilogramme d*or fin vaut 3 444 francs et le kilogramme d'argent ^& firancs. Première qualité.
â* n était nécessaire que la monnaie fût faite avec une suàsiance parfaitement homogène et inaltérable. Si un kilogramme du métal monétaire eût pu être tantôt d'une qualité supérieure, tantôt d'une qualité inférieure, si. avec le temps, cette qualité avait été susceptible de s'améliorer ou de se détériorer, il n'y aurait plus eu de dénominateur commun; ^ francs auraient pu nêtre pas l'équivalent de âO francs. C'est ce qui serait arrivé si 1 on avait pris pour unité monétaire la livre de bœuf : entre une livre d*aloyau et une livre de jarret, il n'y a pas homogénéité et. partant, pas équivalence. Qu'est-ce qu'une livre de viande huit jours après qu'on l'a achetée ? L'altération est si grande que la valeur est réduite à rien. Le même inconvénient existerait si Ton avait pris pour unité le litre de vin : il y a des vins de toutes qualités et à tout prix ; un litre de vin de la dernière récolte ne vaut pas, à beaucoup près, un ^in avant cinq ans de bouteille. Au amtraire. avec Vgt et l'argent fins, cette uniformité est complète : entre un kilogramme d or venu des mines du Mexique il y a deux siècles et un kilogranune d'or recueilli dans l'Oural Tannée dernière, il n'y a aucune diflinence ni dans le poids, ni dans l'état moléculaire, ni dans l'aspect, ni partant dans la valeur. Deuxième qualité.
3* Il était bon que la marchandise-monnaie put être dîvisible sans que la somme des parties eût moins de ralewr que le tout. Cette qualité se rencontrait dans quelques monnaies rudimentaires, comme le tabac qui servit aux échanges dans la Virginie jusqu'au milieu du xviu* siècle; mais elle ne se roicoiiliiil pas dans les fourrures dont se servirent autrefois l g|J|ipM U Bk so te rencontrerait pas non plus dans ïuiiitÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÈ^'''^ ^ qualité de posséder une
PiKY«Dfi& à briser
un beau diamant en deux; portez les fragments chez un marchand, et vous verrez si chaque morceau vaut encore la moitié de ce que valait la pierre entière. Au contraire, prenez un lingot d'or fin ; coupez-le en quatre, en dix, en cent morceaux. Si les morceaux sont parfaitement égaux, chacun d'eux vaudra exactement le quart, le dixième, le centième du lingot. Fondez-les; vous aurez recomposé le lingot, et la valeur sera toujours la même. Troisième qualité'.
4° Enfin il était bon que la marchandise-monnaie eût une valeur aussi fixe que possible. La vouloir absolument fixe est une chimère et une Contradiction avec le sens même du mot valeur qui désigne un rapport variable par essence. Mais, d'un autre côté, la supporter très variable, c'est annuler une des fonctions essentielles de la monnaie, celle de dénominateur commun des valeurs : une mesure qui varie sans cesse ne permet aucune comparaison sérieuse.
C'est ce qui serait arrivé si l'on avait adopté le blé, marchandise qui possède la qualité d'être très généralement der mandée. Mais, d'une année à l'autre, la récolte peut varier beaucoup. Gomme le blé se consomme en grande partie d'une moisson à l'autre et que l'approvisionnement ne se compose jamais de deux récoltes entières, une mauvaise récolte produit immédiatement sur l'approvisionnement général un déficit très sensible d'un vingtième, d'un dixième, même plus, et une bonne récolle produit en sens inverse des effets analogues. La hausse ou la baisse des prix traduit ces oscillations, dont l'amplitude peut aller jusqu'à doubler, dans l'espace de moins de six mois, sur un même marché, le prix de l'hectolitre.
Avec les métaux précieux l'inconvénient est bien moindre. Us varient sans, doute de valeur, et, quand on envisage un long espace de temps, on s'aperçoit que ces variations sont considérables. Mais ce phénomène ne se produit pas instantanément. On a beau découvrir de nouvelles mines ou exploiter plus savamment des mines anciennes, la production d'une année, plus ou moins abondante, ne constitue jamais qu'une très minime portion de l'approvisionnement général du monde, composé de la producliou 4^ \«vi\fô^\^ «KSkfefôe»
antérieures, défalcation faite de l'usure et des pertes accidentelles. Car Tusage ne détruit pas les métaux précieux ; il les emploie^ les transforme; mais la matière demeure, diminuée seulement de la poussière impalpable que le frottement enlève et des pertes causées par la thésaurisation et les naufrages. Il n'y a pas de marchandises qui possèdent cette qualité au même degré que les métaux précieux, parce qu'il en est peu qui soient moins altérables.
Les métaux précieux sont donc bien ce que le commerce cherchait : une marchandise précieuse {grande valeur)^ toujours la même {homogénéité et divisibilité)^ facile à conserver {inaltérabilité)^ facile à accumuler {densité)^ propre à servir de mesure commune [stabilité relative de valeur).
Aussi sont-ils la matière dont on fait la monnaie, mais ils ne sont pas précisément la monnaie même. Voici un lingot. Quel est son poids? Est-il fin? On pourrait bien avec une balance s'assurer du poids; mais on ne peut constater le degré de fin que par une longue et difficile opération chimique. Ce sont là autant d'obstacles à l'échange. En Chine, on se sert de lingots portant Tindication du poids, du titre et souvent la marque des principaux négociants qui les ont reçus ; mais de telles formalités sont gênantes, et de pareils lingots peuvent être rognés. Dès l'antiquité, on avait imaginé un système bien meilleur, qui est aujourd'hui celui de tous les peuples civilisés, la Chine exceptée. Il consiste à frapper, sous la garantie et avec V empreinte de l'Etat, des disques (Tor et d'argent dont la forme, le poids, le titre sont rigoureusement déterminés par la loi, que, par conséquent, les particuliers peuvent reconnaître aisément, et qu'ils sont obligés d'accepter comme monnaie dans les payements, parce que ces pièces en forme de disque ont cours légal. C'est, comme nous l'avons dit, un des caractères essentiels de la monnaie.
86. Les deux étalons. -> Les disques de i;nétal peuvent être frappés suivant des systèmes qui diffèrent : 1° sous le rapport du métal ou des métaux adoptés par la loi comme valeur fondamentale et régulatrice; S'' sous le rapport du poids et du titre et, par conséquent, de la valeur des pièces.
La première considération soulève la question dite de Vétalon monétaire. On entend par « étalon » l'unité de mesure des valeurs telle que la loi d'un pays l'a fixée. Quand la loi a établi le mètre ou le litre, elle leur a attribué une certaine longueur ou une certaine étendue, qui sont identiques à elles-mêmes dans tous les temps, dans tous les lieux, quel que soit l'objet long ou l'objet volumineux à mesurer, et qui, indépendants de cet objet, le mesurent sans être mesurés par lui.
Quand la loi établit une unité monétaire, elle n'en fixe pas, comme nous l'avons dit, la valeur, puisque la valeur de la monnaie est mesurée à chaque échange par l'objet qu'elle achète, comme elle mesure elle-même la valeur de cet objet. La loi ne fixe en réalité qu'une chose : la nature de la pièce de monnaie servant d'unité de compte, c'est -à-dire son type, son poids, son titre. Cette pièce sera-t-elle en or? sera-t-elle en argent ? sera-t-elle indifféremment faite d'or ou d'argent ? C'est là une question importante. Car les métaux précieux sont au nombre de deux ; et, puisque toute valeur est variable, le rapport qui existe entre l'un et l'autre ne peut pas être immuable ; que le kilogramme d'or s'échange à un moment contre 15 kil. i/2 d'argent, cela ne signifie pas que 15 kil. 1/2 d'argent vaudront toujours 1 kil. d'or. Or, un emprunteur reçoit 210 000 francs qu'il s'engage à rendre dans vingt ans et il reçoit cette somme en monnaie d'or, que doit-il restituer? 100 kil. d'or ou 1 550 kil. d'argent? La loi peut trancher la question de trois manières différentes :
1** Par l'adoption de l'étalon d'or : c'est le système anglais ;
2° Par l'adoption de l'étalon d'argent : c'est le système allemand ;
3o Par l'adoption du double étalon, avec ou sans restriction : c'est le système français*
Le système du double étalon ou bi-métallisme a l'avantage de constituer un marché monétaire plus large et un stock métallique plus considérable^ parce qu'il admet également l'un et l'autre métal avec la même autorité, et, par conséquent, à' amortir les brusques oscillations de la valeur. En effet,
représentez la quantité de Tor existant dans le monde par 100, et supposez qu'il soit seul étalon; si, par suite d'une découverte, vous ajoutez en quelques années 10 à cette quantité, l'accroissement sera de 1/10. Représentez également par 100 la quantité d'argent et supposez que l'or et l'argent aient tous deux le caractère d'étalon ; la masse des métaux monnayables sera égale à 200 ; par conséquent, l'addition de 10 ne l'augmentera que de 1/20, et la dépréciation sera moindre.
Mais le double étalon a l'inconvénient de rendre ces oscillations plus fréquentes^ puisqu'elles peuvent être produites par le rendement des mines d'argent et par le rendement des mines d'or, et de pousser toujours à la baisse de la mon" naie^ parce que, dans les pays à double étalon, les débiteurs ont toujours intérêt à se libérer avec celui des deux métaux qui, ayant cours légal, vaut le moins, tandis que les banquiers ont intérêt à exporter à l'étranger, comme lingot, celui qui vaut le plus.
Les partisans du bi-métallisme pensent que si plusieurs grands Etats s'entendaient pour adopter d'un commun accord le môme rapport, soit celui de 1 à 15 1/2, entre les monnaies d'or et d'argent, cette entente suffirait pour fixer à peu près le rapport de valeur des deux métaux dans le commerce et procurerait.sans inconvénient un large marché monétaire. Elle contribuerait sans doute à maintenir l'équilibre, parce que le monnayage étant le principal emploi des métaux précieux, l'un et l'autre auraient un placement assuré à un prix déterminé. Mais il n'est jamais sage de substituer un équilibre factice résultant d'une décision législative à l'équilibre naturel des valeurs et rien ne pourrait empêcher un Etat qui croirait quelque jour y avoir intérêt, de dénoncer à certaine époque la convention et de rompre par là cet équilibre.
Le système de Vunité d^ étalon^ or ou argent, a les inconvénients et les avantages opposés. Mais, en somme, il est plus logique, plus conforme à l'objet même de la monnaie qui est à^ avoir une mesure fixe^ sinon quant à la valeur — ce qui est impossible — du moins quant à la matière. Tel emprunte 400 kil. d*OT à 9/10 de fin, ce qui s'exprime par les mois
210 000 francs; il rendra 100 kil. d'or. Il est bon que les contrats soient toujours clairs : celui-ci Test parfaitement. Ces 100 kil. vaudront-ils plus ou moins? Peu importe ; il n*y a pas d'ambages ; ce que l'emprunteur a reçu, il le restituera. Dans le choix du métal auquel l'Etat conférera la qualité d'étalon, l'or est en général préférable. Il est, comme on Ta dit avec raison, la monnaie des peuples riches. Aujourd'hui il est devenu assez abondant pour suffire, avec le secours du crédit et des monnaies auxiliaires, à la circulation. L'or remplit mieux encore que l'argent deux des conditions requises pour la monnaie : il a beaucoup plus de valeur sous un même volume et, partant, il est plus facile à transporter; il est plus inaltérable et, partant, l'usure en est moindre. Enfin l'adoption de l'étalon d'or ne bannit nullement l'emploi de l'argent comme monnaie divisionnaire, tandis que l'adoption de l'étalon d'argent rend assez incommode l'emploi de l'or, devenu une simple marchandise variable selon les cours du marché.
• Cependant cette préférence n'est pas une règle absolue. Tel peuple qui n'a qu'un petit commerce ou tel pays, comme l'Inde, dont les habitants sont habitués à ne manier que des pièces d'argent, peuvent avoir de justes raisons pour choisir l'étalon d'argent.