Le mode d'émission des billets de banque* — Les
graves conséquences qu'entraîne pour la circulation et la richesse nationale le défaut de remboursement à vue des billets de banque est la principale raison de la surveillance exercée par la plupart des gouvernements sur les banques d'émission. Le billet de banque peut être soumis à quatre régimes différents, celui de la liberté absolue d'émission, celui de la liberté réglementée d'émission, celui de Yémission privilé^ giée et celui de Munité d'émission.
La liberté absolue d^ émission est conforme à la théorie des économistes qui ne voient dans le billet de banque qu'un effet de commerce analogue aux autres effets et qui ne se préoccupent pas d'y considérer l'instrument de circulation faisant fonction de monnaie. Dans cette théorie, l'émission du billet de banque rentre dans la catégorie des actes ordinaires du commerce et doit être libre comme étant une des formes de la liberté du travail. Cette théorie n'est appliquée dans aucun des grands Etats qui ont une circulation et un commerce importants ; elle l'est cependant au Mexique et dans deux Etats des Etats-Unis, le Massachusetts et le Rhode-Island.
La liberté réglementée d'émission est le système par lequel toute banque peut, à ses risques et périls, comme aux risques et périls de ceux qui les acceptent, faire des billets à vue et au porteur, aussi bien que des effets de toute autre espèce, moyennant certaines conditions générales déterminées par la loi, telles qu'une limite pour le maximum de l'émission, une proportion réglementaire entre la circulation et l'encaisse, un dépôt de titres représentatifs d'une partie du capital.
L'émission privilégiée est un système par lequel le droit d'émission n'est conféré qu'à un nombre restreint d'établissements de banque ayant le monopole de cette émission, dans la limite d'une certaine somme ou d'une certaine circonsctl^-
tion et devant se conformer à des règles d'émission prescrites par TEtat : c'est ce qui a eu lieu en France de 1817 à 1848.
Vunité d'émission est le système suivant lequel TËtat émet lui-même par une banque d'Etat les billets de banque ou donne à une banque unique, fonctionnant à peu près comme un établissement privé, le privilège d'en émettre moyennant certaines garanties stipulées dans la charte d'institution.
Dans ce système et dans le précédent les banques, autres que la banque ou les banques privilégiées, peuvent emprunter, prêter, escompter, recevoir des dépôts, entreprendre, comme toute autre maison de commerce, toutes les opérations qui leur conviennent, moins une : l'émission du billet à vue et au porteur. La liberté de l'industrie de la banque et la réglementation de l'émission sont deux choses distinctes en principe et compatibles en pratique.
Théoriquement la réglementation nous paraît être un droit de l'Etat, parce que l'Etat, dans l'intérêt général, a la police de la monnaie qui est l'agent indispensable de la circulation des valeurs, comme il a la police des routes qui sont nécessaires à la circulation des marchandises. Pratiquement chacun de ces systèmes peut se prévaloir de certains avantages particuliers. Réglementée ou non, la libei'té (démission favorise la multiplicité des banques auxquelles elle offre l'appât du bénéfice résultant pour elles de la circulation de leurs billets, et la multiplicité des banques est à son tour favorable à la diffusion du crédit à travers les branches multiples de l'industrie et du commerce. L'unité démission, quand la banque d'émission étend au loin son action, favorise la circulation de la monnaie fiduciaire, parce que les billets se présentent partout les mêmes et sont connus partout comme jouissant d'une grande solidité ; elle est préférable sous ce rapport,
tôt. La Banque de Franee. — La Banque de France est un établissement constitué d'après le système de l'unité d'émission. Comme elle est le plus puissant organe de la circulation et du crédit en France, il est utile de savoir comment elle s'est constituée.
Dans le principe, au commencement de Tannée 1800, elle a été fondée par des banquiers, avec l'assistance du premier
Consul, mais sans aucun privilège légal : émettait alors qui voulait, sans surveillance du gouvernement, des billets à vue et au porteur. En 1803, à la suite d'une crise commerciale occasionnée par la reprise des hostilités avec TAngleterre, le premier Consul fit porter une loi par laquelle il investissait la Banque de France du privilège exclusif d'émeïlTQ à Paris des billets à vue et au porteur. Lorsque recommença la guerre c(ftitinentale qui allait Conduire Napoléon à Austeriitz, une nouvelle crise éclata, et la Banque fut obligée de réduire à 500 000 fr. par jour le remboursement de ses billets. A la suite de ces événements, la loi de 1806 modifia l'organisation de la Banque, doubla son capital, étendit ses privilèges, mais introduisit au nombre de ses régents trois receveurs généraux et plaça à sa tête un gouverneur et deux sousgouverneurs nommés par le chef de l'Etat. Napoléon voulait que la Banque donnât le crédit à la France entière et, pour cela, qu'elle établît des succursales ; la Banque y répugnait et, après les événements de 1814, elle s'empressa de fermer les deux comptoirs qu'elle avait été obligée d'ouvrir.
Sous la Restauration et durant les huit premières années du règne de Louis-Philippe, neuf banques départementales furent, par ordonnances royales, successivement créées avec privilège d'émission dans leur département, à Rouen, à Nantes, à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, à Lille, au Havre, à Toulouse et à Orléans.
Cependant la Banque de France, ramenée par le développement des affaires commerciales au système qu'elle désapprouvait sous l'Empire, avait fondé, depuis 1836, plusieurs succursales. La loi de 1840 qui prorogeait son privilège jusqu'en 1867 décida qu'à l'avenir les banques départementales ne pourraient être instituées que par une loi et que les succursales de la Banque de France le seraient par une simple ordonnance. Depuis ce temps, il n'y eut plus de nouvelles banques départementales et les succursales se multiplièrent.
A la suite de la révolution de février 1848, la panique fut si grande que les billets se présentèrent en masse au remboursement et que l'encaisse tomba en quelques jours
de 140 millions à 89. Le Gouveniement provisoire rendit un décret qui donnait cours légal à ses billets sans qu'elle fût tenue de les rembourser, c'est-à-dire cours forcé. Cet état de choses dura jusqu'en 1880. On limita (à 380 millions) le chiffre maximum des émissions et la Banque, sans rembourser à tout venant, eut soin d'échanger en monnaie les billets des industriels qui avaient à payer des salaires ou d'autres menues dépenses ; grâce à ces précautions, les billets se soutinrent sans discrédit.
Les banques départementales avaient obtenu également le privilège du cours forcé ; mais ce cours, borné à un département, était sans valeur ; pour échapper à la ruine, ces banques durent se fondre dans la Banque de France et devenir de simples succursales. La crise de 1848 a établi ainsi V unité (démission,
La loi de 1887 a consacré ce fait en prorogeant jusqu'en 1897 le privilège de la Banque et en portant son capital à 182 800 actions de 1 000 francs. Elle l'a autorisée à élever au-dessus de 6 0/0 le taux de son escompte et obligée à avoir au moins une succursale par département.
En 1870, au moment de la funeste guerre contre l'Allemagne, le cours forcé fut de nouveau décrété; il a duré jusqu'en janvier 1878, et quoique l'émission fût beaucoup plus considérable qu'en 1880 (3071 millions en 1873), la perte que subirent les billets (moins de 8 0/0) fut moindre encore, parce que le crédit de la Banque de France était plus solidement établi.
La Banque a quatre-vingt-treize succursales dans les départements. En 1880 elle a escompté au commerce, sans compter les opérations qu'elle fait avec le Trésor, 8696 millions de francs et son portefeuille a renfermé 872 millions au minimum et 1801 millions de francs en effets; elle a eu une circulation de 2481 millions à 2206 millions et un encaisse de 2103 à 1763 millions. L'excédent de sa circulation sur son encaisse n'est pas, comme on le voit, très considérable relativement à l'importance de ses affaires ; quelquefois même il est nul et les billets se substituent à la monnaie sans y rien ajouter : c'est la commodité qu'ils ont,
jointe à la confiance qu'ils inspirent, qui les fait préférer. Les principales opérations de la Banque de France sont Tescompte, le recouvrement des effets, les comptes-courants, les avances sur dépôt de lingots ou d'effets publics , les avances au trésor public, la garde des titres et des métaux précieux. Les effets qu'elle escompte doivent être à quatre^ vingt-dix jours d'échéance au plus et à trois signatures au moins. La troisième signature, qui peut être remplacée par un dépôt d'actions de la Banque ou d'effets publics, d'actions de chemins de fer, d'obligations de la ville de Paris ou de warrants, est un surcroît de précaution ; car deux signatures, comme nous l'avons dit, suffisent pour constituer une opération réelle. Mais le comité d'escompte ne connaît pas la solvabilité des innombrables signataires des effets qu'elle reçoit ; il connaît surtout les banquiers qui, faisant les affaires des commerçants, leur escomptent leurs effets à deux signatures, et qui après y avoir apposé leur propre signature, les réescomptent à la Banque afin de dégager leur capital. La Banque de France ne sert pas d'intérêt aux fonds qui lui sont confiés en compte-courant.
102. Les principales banques étrangères. — La plus importante des banques étrangères est la Banque d'Angleterre^ créée en 1694. C'est une banque d'émission, faisant les menées opérations que la Banque de France et remplissant de plus les fonctions de caissière du Trésor public. Ses droits ont été à plusieurs reprises étendus. Elle n'a pas le privilège exclusif de l'émission ; mais ses billets seuls ont obtenu le cours légal dont ils jouissent tant qu'a lieu le remboursement à vue. L'acte de 1844 a limité à 14 millions de livres sterling (350 millions de francs) le maximum des billets qu'elle peut émettre sans condition ; au delà, à tout billet qui sort doit correspondre l'encaissement d'une valeur équivalente en monnaie ou en lingots. Cet acte a apporté des restrictions plus grandes à la circulation des autres banques et tend à conduire l'Angleterre vers le système de l'unité d'émission.
L'Ecosse a vu se fonder, à la fin du xvn* siècle et au xvm®, plusieurs banques (au nombre de dix aujourd'hui), dites Banques d'hcosse^ qui émettent des billets de banque, mais
qui sont plus encore des banques de dépôt que d'émission, et qui, pénétrant par leurs nombreuses succursales (au nombre de plus de cinq cents) jusque dans les villages, recueillent les petites épargnes et prêtent à l'agriculture comme à Findustrie.
La Banque austro-hongroise^ fondée à Vienne depuis 4816, comme banque nationale d'Autriche, agrandie en 1878, ayant des succursales dans les provinces, est établie sur le principe de l'unité d'émission. L'abus que le gouvernement a fait de son crédit a amené, depuis 1848, le cours forcé et, par suite, une dépréciation de ses billets qui sont devenus la principale monnaie du pays.
L'Empire allemand compte trente-trois banques qui jouissent, conformément à la loi de 1875, du privilège d'émission jusqu'à la limite de trois fois leur encaisse métallique ; la Banque impériale d'Allemagne^ qui joue un rôle prépondérant, est placée sous la surveillance directe du gouvernement.
L'Italie compte six banques qui jouissent du privilège d'émission et du cours^ forcé, depuis 1866 pour la Banque nationale du royaume d'Italie qui est la plus importante, depuis 1874 pour les autres.
La Banque de Russie^ complètement constituée en 1860, est une banque d'Etat dont le capital a été en partie fourni par le Trésor public, qui est placée sous la direction du ministre des finances et qui a en circulation pour plus de 700 millions de roubles de papier-monnaie.
Les Etats-Unis sont le pays du monde qui compte le plus de banques d'émission. Ils ont deux espèces de banques d'émission : les banques d'Etat, qui sont régies par des lois très diverses, mais qui ne sont sous le régime de la liberté absolue que dans deux Etals, le Massachusetts et le Rhode- Island, et dont la circulation est restreinte, et les banques nationales^ qui, organisées conformément aux lois de 1863 et de 1874, ne peuvent mettre des billets de banque en circulation que dans les limites de la garantie qu'elles ont en dépôt dans le Trésor public et qui consiste en obligations de la dette nationale (90 0/0 du montant des billets émis) et en espèces
(8 0/0 du monlant des billets émis) ; ces dernières ont une circulation au moins cent fois plus considérable que les banques d'Etat. En 1878, il y avait quatre mille quatre cents banques d'Etat et deux mille cinquante-six banques nationales. Avec un tel nombre d'établissements occupés à faire passer les épargnes et les fonds inactifs dans la circulation, peu de capitaux doivent demeurer sans emploi ; mais le chiffre de leur circulation est en général médiocrement élevé relativement au chiffre de leurs affaires.
RÉSUMÉS
Le crédit consiste dans l'échange d'une réalité actuelle contre une probabilité future. C'est une avance de services.
Le crédit est par lui-même un déplacement et non une création de capitaux.
Le crédit, avance de services faite sous forme de travail actuel ou de produits antérieurement créés, est déterminé par la confiance. — Il produit une circulation plus rapide, et, par suite, il contribue à Vaugmentalion de la richesse.
On distingue le crédit simple qui est personnel ; le prêt sur gage et le prêt hypothécaire, qui sont des crédits réels; le crédit commercial, qui est mixte.
Les principaux* effets de commerce sont le billet simple, le billet au porteur, le billet à ordre, la lettre de change, le mandat.
Donner de l'argent contre- un billet, c'est prêter de l'argent jusqu'à l'échéance et ce prêt, comme tout autre, doit produire un intérêt.
^ Un banquier est un marchand de capital et de crédit. — L'office d'une banque est, d'une part, de recevoir et de rassembler les capitaux de ceux qui veulent prêter, d'autre part, de dispenser les capitaux à ceux qui veulent emprunter.
Les principales opérations d'une banque sont les dépôts, les comptes-courants, rencaissement des effets de commerce, Tescompte des effets de commerce, des traites, les opérations de change et d'arbitrage, les avances au commerce, les placements à long terme, les placements d'actions, les prêts hypothécaires. — Les banques pratiquent les ânes ou les autres opérations suivant qu'elles sont banques de dépôts, d'escompte ou de spéculation.
Le billet de banque qui caractérise les banques d'émission est un effet émis par la banque, payable à vue et au porteur, faisant fonction de monnaie fiduciaire.
Dans une banque d'émission les mouvements du portefeuille, de l'encaisse et de la circulation sont dépendants les uns des autres. — Augmentation simultanée de l'encaisse et de la circulation signifie confiance; diminution simultanée de l'encaisse et de la circulation signifie défaut de confiance; augmentation du portefeuille signifie affaires actives.
La différence entre le billet de banque et le papiermonnaie est que l'un est remboursable à vue et en espèces et que l'autre, ayant cours légal, n'est pas immédiatement remboursable. — L'émission du papiermonnaie est une manière d'emprunt forcé qui, sauf de rares exceptions, est préjudiciable au commerce extérieur et à la circulation intérieure d'un État.
L'émission des billets de banque peut être réglée de diverses manières: liberté absolue, liberté réglementée, émission privilégiée, unité d'émission. — La liberté d'émission favorise la multiplicité des banques; l'unité d'émission favorise la circulation de la monnaie fiduciaire et est préférable sous ce rapport.
La banque de France a été créée en 1800; le système de l'unité d'émission date de 1848.
Sommaire. — 103. Les débouchés. — 104. Les voies de communication. — 105. La circulation. — 106. Le change. — 107.. Les crises.
103. Les débouchés. — Sous le régime de la liberté des transactions, la règle de rechange est absolue : service pour service. Il faut donc que chaque individu ou chaque groupe d'individus formant une province ou un Etat rende, pour obtenir le service dont il a besoin, un service équivalent qui soit recherché ou accepté par l'autre partie contractante.
C'est ce que J.-B. Say, étudiant les lois du commerce extérieur, traduisait par ces mots : les produits s^échangent contre les produits. C'est, en effet, le plus souvent sous forme de produits matériels que se manifestent les services rendus dans les échanges internationaux. Dans certains cas cependant les produits-marchandises s'échangent contre des capitaux, mobiliers ou immobiliers, ou contre des services. Mais ces cas sont rares, et d'une manière générale on peut dire que, pour acheter des produits étrangers, il faut avoir des produits nationaux à vendre et que, pour vendre ces produits, il faut, d'autre part, que les étrangers aient des produits à livrer en payement.
Qu'en conclure? Que la richesse de l'un profite presque toujours dans une certaine mesure aux autres; que plus les nations étrangères sont industrieuses et riches, plus il est possible de lier avec elles des relations d'affaires et de leur vendre des produits nationaux : les statistiques du commerce extérieur confirment pleinement cette loi et montrent que les nations les plus riches sont en général celles qui importent le plus de marchandises et même le plus de produits manufacturés. Cette loi des débouchés est une loi de solidarité entre les nations et d'harmonie parmi les hommes; quand on la comprend, on comprend aussi que tov^^ individus et nations^ sont intéressés à la prospérité de chacun.
Celle loi détruit un préjugé qui a longtemps régné, à savoir qu'une nation perd ce que Fautre gagne dans les relations de commerce et que les unes ne s'enrichissent que par l'appauvrissement des autres.
De cette loi dérive une autre conséquence non moins importante. Si les produits s'achètent avec des produits, il est évident que, plus il y en a dans un pays, plus ce pays a le moyen d'en acheter, soit à ses nationaux par les échanges intérieurs, soit aux étrangers par le commerce international ; par conséquent, il ne saurait jamais y avoir ^ d'une manière générale, surabondance de produits.
En effet le monde n'est jamais rassasié de consommation et la misère qui existe dans les bas-fonds de toute société humaine prouve qu'elles n'ont môme pas atteint le strict nécessaire. Donc si, au lieu de 100 unités de tissus, de 100 unités d'aliments, de 400 unités de mobilier, une soeiété produisait 200 unités de chaque espèce, chaque unité continuerait probablement à s'échanger contre une unité d'autre espèce; mais celui qui aurait produit deux fois plus de toile obtiendrait en échange deux fois plus d'aliments et, en somme, la société, envisagée dans son ensemble, consommerait 2 au lieu de 1 : ce qui serait un bien. Si l'accroissement avait porté seulement sur les tissus, chaque unité de tissu, plus offerte, s'échangerait très certainement contre une quantité moindre des autres produits ; néanmoins la richesse sociale serait accrue dans une certaine mesure.
Si un pays comme la France, indépendamment des choses qu'il produit pour sa propre consommation, ne produisait pas pour l'exportation des tissus, des denrées agricoles, des vêtements, des articles de luxe, qui sont recherchés et qu'il exporte dans le monde entier, comment se procureraitil par l'importation les matières premières, les substances alimentaires, les produits manufacturés de l'étranger qui créent l'activité laborieuse dans ses ateliers ou portent dans les familles des jouissances nouvelles? De quelle somme d'utilités ne se priverait-il pas s'il n'avait une somme d'utilités équivalente à fournir à l'étranger? Et quels bénéfices, qui font subsister une portion de sa population ouvrière et une
très notable partie de sa population commerçante, ne manquerait-il pas à faire, si les pays étrangers n'étaient pas assez riches pour acheter ses exportations?
La production totale du monde ou d'une société ne saurait être surabondante, voilà le principe. Mais, pour que ce principe ait son application pratique, il faut que chaque espèce de produits puisse facilement se rendre sur les marchés où se trouvent les autres produits contre lesquels elle s'échangera. Supposez le département du Nord sans aucune relation de commerce avec le reste de la France ni ave(5 aucun autre pays ; la production de la houille et des filés y sera assurément surabondante et devra se réduire de beaucoup pour se mettre au niveau de la consommation locale; mais, en même temps, les vins de Bourgogne et de Bordeaux, les soieries de Lyon, les modes de Paris ne trouvant plus à s'échanger, directement ou par intermédiaire, contre la houille et les filés du Nord, deviendront surabondants. En réalité, il n'y aura pas surabondance dans le monde; il y aura défaut de communication. On peut dire que, si le premier souci des hommes travaillant en vue de leur bien-être doit être de produircy le second souci doit être de faciliter l'écoulement de leurs produits^ autrement dit d'ouvrir des débouchés nouveaux et d'élargir les débouchés ouverts.
Tout ce qui rend le transport et l'échange plus commodes, plus rapides et plus économiques concourt à ce but : sécurité sociale, simplicité de la réglementation douanière et de la législation commerciale, perfectionnement des voies et moyens de communication, solidité du système monétaire, développement et stabilité du crédit.
104. Les moyens de eommanication. — Il n'y a pas de débouchés sans communications. En effet, l'échange qui consiste essentiellement dans le transfert d'une marchandise passant d'un propriétaire à un autre nécessite le plus souvent le transport d'un lieu à un autre. Ce transport occasionne une dépense d'argent et de temps; plus on économise l'un et l'autre, plus on rend les débouchés faciles.
On peut représenter sous forme de théorème l'influence
des voies de communication sur le débouché. Soit un bassin houiller où le prix de la tonne de houille est de 10 francs et la consommation locale de 10 000 tonnes. Dans les environs, on serait disposé à la payer jusqu'à 20 francs ; mais il n*y a pas de routes, et les frais du transport à dos de cheval sont tels que nul ne songe à en faire venir. On construit des routes ; la houille pouvant désormais être transportée sur des charrettes à raison de 25 centimes par tonne et par kilomètre, le rayon de consommation s'étend jusqu'à 40 kilomètres de la localité (0 fr. 25 X 40 = 10 fr. + 10 fr. = 20 fr.). On construit ensuite des chemins de fer, qui font les transports à raison de 10 centimes la tonne ; immédiatement la houille peut être portée jusqu'à 100 kilomètres (0 fr. 10 X 100 = 10 fr. -f- 10 fr. = 20 fr.) Si le chemin de fer abaisse son tarif à 5 centimes, la houille pénètre jusqu'à 200 kilomètres, point où elle est vendue 20 francs la tonne (0 fr. 05 X 200
==10fr. + 10fr. = 20fr.).
En supposant que routes et chemins de fer rayonnent de la localité dans toutes les directions et que dans tout le pays la population soit uniformément répartie et partout disposée à consommer de la houille jusqu'à concurrence de 20 francs la tonne, le débouché de la marchandise s'accroît 1** sur chaque ligne, proportionnellement à la diminution du prix de transport, 2** sur toute la surface du pays dans une progression qui est une fonction du rapport du rayon au cercle.
Ainsi, en admettant que le supplément de consommation ait été d'abord de 40 tonnes achetées par les riverains des quarante premiers kilomètres de route construite, quand le réseau des routes a desservi tout le pays, ce supplément de consommation a dû s'étendre sur tout un cercle dont 40 kilomètres sont le rajron et s'élever, par conséquent (sans compter les 10000 tonnes de consommation locale) à 5 024 tonnes [7rR2 c'est-à-dire 3,14 (40 X 40) = 5024]. Quand le chemin de fer a transporté à 100 kilomètres pour 20 francs, la consommation a été portée à 31 400 tonnes [3,14 (100 X 100) = 31 400]; enfin, quand il a transporté à 200 kilomètres pour le même prix, elle a été portée à 125 600 tonnes'[3,14 (200 X 200) =125 600].
L'influence des voies de communication n*est jamais exactement conforme à cette loi mathématique. Elle est d'autant moins sensible que la marchandise a par elle-même plus de valeur sous un petit volume et que, par conséquent, les frais de transport comptent moins dans le prix de revient. Elle n'est jamais égale sur toute la surface d'un pays, parce que les communications ne sont pas également faciles pour tous les points du territoire et parce que la densité de la population n'est pas partout la même. Mftis la loi n'en est pas moins la tendance des faits, et on peut dire que r extension du marché est en raison progressive de la diminution des prix de transport j résultat de la facilité des communications,
La mer, qui est une route toujours ouvette dans tous les sens, a procuré de tout temps aux hommes un mode de communication très économique ; c'est pourquoi les nations maritimes ont été en général des nations commerçantes et pourquoi les grands ports sont au nombre des marchés les plus importants du monde.
C'est aussi pour cette raison que les cours d'eau ont été des routes fréquentées dès les débuts de la civilisation. Ce sont, suivant l'expression de Pascal, « de grands chemins qui marchent >, et par suite, des chemins économiques qui transportent d'eux-mêmes, au moins à la descente, les marchandises avec peu d'effort.
Les routes, moins économiques que les cours d'eau, leur sont supérieures parce que l'homme, les construisant luimême, les trace là où il veut aller, tandis qu'il est obligé d'aller où les fleuves le conduisent. Mais, pour faire des routes comme pour faire des canaux, il a fallu que les sociétés fussent civilisées et riches. Un bon système de voies de communication coûte beaucoup et constitue un capital considérable; c'est, il est vrai, un capital très productif. Ainsi, un cheval qui, là où il n'existe que des sentiers, porte seulement 100 kilogrammes sur son dos, en traine 1000 dans une charrette sur une route bien entretenue et rend, par conséquent, dix fois plus de services.
Les chemins de fer sont des voies de communication beaucoup plus dispendieuses encore que les routes ; on a calculé
que la constructton des cbemins de fer dans le monde n'a pas coûté moins de cent milliards de francs de 1830 à 1880. Mais une société qui trouve le capital nécessaire pour en établir et qui a une circulation capable de leur fournir une clientèle suffisante, trouve dans l'emploi de ces voies, quelque dispendieuses qu'elles aient été d'abord, une économie considérable parce que la traction n'exige qu'un effort très faible^ environ le dixième de celui qui est nécessaire pour traîner la charrette sur la route, et que le transport y est très rapide»
La poste et le télégraphe qui transmettent la pensée et, par conséquent, les «ordres des commerçants, contribuent puissamment à rendre la circulation de la richesse plus active.
La seconde moitié du xix« siècle a vu s'opérer la plus grande révolution qui se soit jamais produite à cet égard dans l'ordre économique, puisque c'est depuis l'année 1850 que les divers réseaux de chemins de fer se sont soudés et complétés, que le télégraphe électrique a commencé à devenir d'un usage général et que la navigation à vapeur a pris définitivement possession des mers. Cette révolution s'est fait sentir non seulement sur les transports, mais sur le prix des marchandises et des salaires, sur la nature et l'importance des relations commerciales des Etats, sur l'ensemble de la vie économique et jusque sur la politique; elle est loin d'avoir produit encore tous ses effets.
105. La circoiation. — Quand OU veut se rendre compte de la manière dont s'opère le mouvement général de la richesse dans une société, il faut considérer deux choses, d'un côté la masse des richesses à échanger, de l'autre la masse des instruments d'échange.
Il est évident qu'entre la masse des richesses à échanger et la masse des instruments d'échange il y a une intime corrélation, que la dernière doit être d'autant plus grande que la première est elle-même plus importante.
Le mouvement peut modifier très sensiblement ce rapport. Supposez — ce qui est impossible dans la réalité — que toutes les richesses produites soient directement consommées par les producteurs, les échanges seront nuls et, partant,
les instruments d'échange auront fort peu dé services à rendre et auront peu de valeur.
Supposez, au contraire, que les richesses produites circulent toutes, qu'elles passent en moyenne dans les mains de deux propriétaires différents dans l'espace d'uii mois, les instruments 4'échange devront satisfaire aux besoins d'une certaine circulation, que nous pouvons représenter par 24 (2X12 mois) pour l'année. Si, en un mois, il y avait huit échanges au lieu de deux, le coefficient de la circulation serait 96 et les instruments d'échange devraient satisfaire à une somme de besoins quadruples.
Mais, d'autre part, une circulation des marchandises quadruple ne rend pas absolumeent nécessaire une quantité quadruple d'instruments d'échange, parce qu'eux-mêmes peuvent circuler plus vite et se multiplier en quelque sorte pour faire face à de plus nombreux besoins. Une pièce de monnaie peut dans la même journée servir à un échange ou à vingt échanges et, dans le second cas, elle rend, sans coûter davantage, vingt fois plus de services.
On entend par circulation de la richesse le mouvement de la richesse passant d'un propriétaire à un autre par rechange. Elle se compose de deux termes corrélatifs : la circulation des marchandises proprement dites et la circulation des instruments d'échange; ce dernier terme est d'ordinaire simplement désigné par le nom de circulation.
Il est utile que la circulation générale soit te plus facile et le plus rapide possible.
D'une part, les produits arrivent plus vite et moins chèrement à leur fin qui est la satisfaction d'un besoin. Le capital employé à les créer reste moins longtemps engagé, et par suite les produits, grevés d'un moindre intérêt, coûtent moins.
D'autre part, les échanges se font avec une moindre somme de monnaie et il y a économie sur la quantité des métaux précieux employés comme instruments déchange : économie excellente tant qu'elle ne nuit pas à la solidité des transactions.
Adam Smith a justement comparé la monnaie aux. t<s^\fo%.
Il faut de bonnes routes ; mais si certaines routes, avec moitié moins de largeur, peuvent rendre les mêmes services, il faut les réduire de moitié et rendre à l'agriculture tout le terrain superflu : le pays en sera plus riche. 11 faut de la monnaie ; mais, si avec moitié moins de monnaie on peut faire aussi bien le môme nombre d'échanges, il y a profit à reporter la moitié du capital-monnaie sur d'autres emplois industriels : le pays en sera plus riche. D'un autre côté, il ne faudrait pas faire comme un manufacturier qui, commandant une machine à vapeur destinée à donner le mouvement à ses ateliers, ordonnerait, afin d'économiser un peu de tôle, de faire la chaudière moitié plus mince qu'il ne conviendrait et qui, peu de mois après avoir installé cette chaudière, la verrait éclater et démantibuler toute sa manufacture.
Tous les métaux précieux existant dans un pays ne servent pas à l'échange ; il y a des trésors enfouis, de la monnaie mise en réserve par les particuliers pour des besoins ultérieurs ou par défaut de confiance : c'est là un capital me'tallique improductif qui ne figure pas à un moment donné dans le mouvement de la circulation. La somme de ce capital improductif est très variable ; elle diminue dans les temps de calme et de prospérité, s'accroît dans les temps de crise et de défiance et augmente les embarras du marché par la raréfaction de la monnaie active. Les banques qui sollicitent les capitaux inactifs sont, à ce titre, un moyen de faire des économies sur la somme totale de monnaie nécessaire à un pays.
Les moyens de crédit économisent en effet la monnaie. Ils se substituent à elle, les billets de banque remplissant, dans un grand nombre de cas, les mêmes fonctions qu'elle, les effets de commerce ayant une puissance de circulation beaucoup moindre, les virements agissant dans un cercle restreint, mais avec rapidité et économie. Il y a pourtant entre ces substituts de la monnaie des distinctions dont il importe de se rendre compte.
Qu'on imagine une nation isolée, sans aucune communication avec les nations voisines, possédant une certaine quantité de monnaie et une certaine quantité de marchan-
dises qui circulent avec une rapidité déterminée, le tout d'une manière constante. Qu'on introduise chez cette nation Vusage des virements et des effets de commerce : voilà une concurrence à la monnaie, et, si les métaux ne trouvent pas un autre emploi industriel, dans la bijouterie par exemple, les métaux précieux et, par conséquent, la mon" naie baissent de valeur.
Qu'on essaye d'introduire Vusage des billets de banque; les premiers qui sortent trouvent, pour ainsi parler, la place prise, le marché suffisamment garni, et ils rentrent s'échanger contre des espèces ou ils ne restent dans la circulation qu'à cause de leur commodité, en petit nombre et à condition qu'une somme en métaux précieux, à peu près égale à la somme des billets émis, demeure dans la caisse de la banque : la monnaie change peu de valeur. Il en serait tout autrement si Ton avait donné cours forcé aux billets, c'est-à-dire si Ton fait du papier-monnaie.
Les phénomènes ne sont plus les mêmes si l'on établit la libre communication entre cette nation et les nations voisines : ce qui est le cas ordinaire dans la pratique. L'usage des virements et des effets de commerce, en inclinant les métaux précieux à la baisse, en fera exporter une partie, et l'exportation diminuant l'offre des instruments d'échange atténuera à son tour cette baisse. L'usage des billets de banque aura à peu prés le même effet ; il poussera à l'exportation chaque fois que la valeur des métaux sur un autre marché la rendra avantageuse, parce que la circulation aura un substitut toujours prêt, qui la dispense, dans une certaine mesure et pendant un certain temps, de retenir par la hausse les métaux devenus trop rares.
Vusage des moyens de crédit diminue la somme de monnaie métallique nécessaire aux échanges et produit un amoindrissement de la valeur des métaux précieux ou une exportation de ces métaïuc, à moins qu'il n'y ait une augmentation correspondante dans la masse des échanges,
106. Le change. — D'une nation à l'autre il se produit des fluctuations diverses dans la circulation métalli(|ue et fiduciaire.
Une nation a-t-elle vendu beaucoup à une autre nation sans Ini acheter autant, elle est sa créancière et le complément de ce qui lui est dû lui sera payé en métaux précieux ou en valeurs quelconques.
Il faudra donc que les banquiers et négociants du pays débiteur achètent et rassemblent des monnaies du pays créancier pour les lui expédier. Ces monnaies, recherchées sur le marché débiteur, y feront prime, comme font toutes les marchandises rares. Ainsi, la livre sterling vaut au pair 25 fr. 21. Si la France a besoin d'envoyer en Angleterre beaucoup d'argent, elle payera sur la place de Paris la livre sterling plus de 25 fr. 21 ; elle l'a payée jusqu'à 26 fr. 17 à l'époque de la crise de 1871. Au contraire, si c'est l'Angleterre qui a beaucoup de fonds à envoyer en France, la livre sterling ne se vendra peut-être que 25 fr. 19 ou même moins. Cette différence entre le pair et le prix du marché s'appelle change.
Le change est défavorable à la nation dont la monnaie est au-dessous du pair et favorable à celle dont la monnaie est au-dessus du pair.
Avant d'en venir à l'achat et au transport des métaux précieux qui est coûteux, les commerçants débiteurs cherchent à acheter des effets de commerce, surtout des lettres de change, sur le pays créancier de manière à s'acquitter avec des papiers de crédit. Us en trouvent; car, si la France est, à un moment donné, débitrice de l'Angleterre, l'Angleterre doit peut-être à la Russie et aux Etats-Unis et les banquiers peuvent offrir à leurs clients français des traites russes ou américaines tirées sur des commerçants anglais. Mais alors ces traites, recherchées comme la monnaie, font prime comme elle, quoique dans une proportion différente, et on dit encore que le change est favorable pour une nation, défavorable pour l'autre.
On peut généraliser la définition de manière à la rendre applicable même à deux lopalités d'un même Etat et dire : le change est le prix auquel s'achète en un lieu une quantité déterminée de monnaie métallique ou fiduciaire livrable en un autre lieu.
De toute façon, il est favorable à là nati9n ou au lieu dont la monnaie et les effets sont en hausse chez une autre nation ou en un autre lieu, c'est-à-dire à la nation qui a plus de créances que de dettes sur un marché étranger. Au con-^ traire, le change est défavorable à une nation qui a sur un marché étranger plus de dettes que de créances et dont la monnaie et les effets sont en baisse.
Ces oscillations du change se maintiennent toujours dans des limites peu étendues parce que la prime qu*on consent à payer ne saurait ^excéder le prix du transport de l'argent môme depuis le domicile du débiteur jusqu'au domicile du créancier.
Le change peut être considéré comme une sorte de baro^ mètre de l'état du commerce qu'il est utile de savoir consulter, mais aux indications duquel il ne faut pas attribuer un sens plus étendu qu'il n'a, pas plus qu'il ne convient de faire toujours prédire la pluie et le beau temps au baromètre ordinaire, fait pour mesurer la pression atmosphérique.
Il n'est, en réalité, que le baromètre du commerce des métaux précieux, instrument de la circulation : change favorable- signifie seulement excès d'exportation, change défavorable, excès d'importation; cela n'implique pas nécessairement qu'une nation s'enrichisse ou s'appauvrisse.
f 07. Les crises. — Dans la circulation intérieure d'une nation et dans le commerce international il y a des fluctuations d'un autre genre qu'on nomme crises et qui sont une rupture de T équilibre établi entre les différentes branches de la production et la consommation.
L'homme actif, au moment où il forme une entreprise, ne sait pas encore au juste quelle sera la consommation de sa marchandise. Il est bon qu'on ait une certaine audace en industrie; car c'est l'abondance et le bon marché de la production qui déterminent l'abondance de la consommation. L'homme actif engage donc des capitaux qu'il espère avoir dégagés et pouvoir rembourser à l'époque convenue. Cette époque arrivée, le capital sera-t-il réellement dégagé et disponible? C'est ce qu'il ne fait que présumer. Production, capital, consommation sont trois termes étroitement unis, qui
s*accroissent ou diminuent ensemble, mais qui pourtant ne marchent pas tellement de front que Tun ne devance parfois les autres.
Par un effet naturel de l'esprit d'entreprise c'est souvent la production, production industrielle ou commerciale, qui tend à hâter le pas. Dans les temps de calme, lorsque les capitaux sont à bon marché et que la production suffît à peine aux besoins des consommateurs, beaucoup d'entrepreneurs se mettent à produire ou à acheter pour revendre. C'est le moment où se constTuisent les usines, où se forment les grandes sociétés, où Von spécule à la hausse. Tel achète des marchandises parce qu'il prévoit qu'un mois après il les vendra plus cher ; il n'a pas l'argent nécessaire pour payer ; mais il espère l'avoir quand il aura vendu. Il l'a en effet un mois après et il a de plus le bénéfice à l'aide duquel il s'enrichit promptement en renouvelant souvent la même opération. Des milliers de spéculateurs agissent comme lui et les manufactures travaillent incesamment à leur fournir des aliments.
Mais il arrive un moment où les ressorts trop tendus se faussent ou même se brisent. Lorsque les capitaux sont engagés, il faut du temps pour les dégager ou pour en former d'autres. Or, la spéculation ne peut pas attendre; une fois lancée dans la voie de la hausse sur la pente du crédit, elle ne peut plus s'arrêter; car la continuation seule du crédit et de la hausse lui permet de faire face à ses engagements antérieurs. Il n'en est pas de même de la consommation qui finit par protester en se restreignant. Alors un divorce, latent d'abord, se fait entre la production et la consommation et .le moindre accident le fait éclater : c'est une mauvaise récolte qui oblige tout à coup la nation à employer pour sa subsistance une plus forte portion de son revenu et, par suite, à acheter moins d'autres produits; c'est une guerre ou une menace de guerre qui empêche les affaires à longue échéance et paralyse la circulation ; c'est une catastrophe survenue sur un des grands marchés du monde qui a son contre-coup sur les autres marchés.
// faut nécessairement que la baisse se produise. Ce n'est pas sans déchirements et sans souffrances : là est jus-
tement la crise. Les spéculateurs à la hausse résistent quelque temps, continuant à acheter ou refusant de vendre en baisse et faisant dans ce but leur plus énergique appel au crédit ; le portefeuille des banques se remplit ^plus que jamais d'effets escomptés et la circulation des billets de banque augmente pendant que V encaisse diminue. Il faut enfin céder, la résistance ne servant qu'à aggraver les pertes, et la crise aboutit à de nombreuses faillites, à un ralentissement du travail, de la circulation, et bientôt à la diminution des effets présentés à l'escompte. C'est une période d'atonie pendant laquelle les affaires languissent, les prix sont à la baisse et le capital monétaire s'accumule dans les banques. On peut considérer celte période comme la liquidation de la crise dont la durée peut être courte ou peut se prolonger, soit par la persistance des causes qui l'ont occasionnée, soit par l'ambiguïté d'une liquidation incomplète. C'est là ce qu'on appelle une crise commerciale.
D'autres fois, la perturbation est moins générale. Elle provient seulement d'un embarras dans la circulation monétaire, ayant ordinairement pour cause une exportation trop considérable de métaux précieux : c'est ce qu'on appelle une crise monétaire.
Les crises paraissent être une sorte de maladie périodique inhérente à notre état économique, sans que pourtant leur retour soit fatalement marqué à des dates précises ; les événements politiques, l'état des récoltes, les institutions économiques d'un pays, les habitudes commerciales d'un peuple peuvent les précipiter ou les ralentir. Depuis le commencement du xixe siècle, nous en avons subi, en France, plus de dix et la plupart, les dernières surtout, ont été des crises à peu prés générales sur les grands marchés d'Europe et d'Amérique : en 1803, à la rupture de la paix d'Amiens; en 1805, à l'époque de la troisième coalition ; de 1810 à 1816, durant les dernières complications et les revers de l'Empire; en 1818, à la suite de la spéculation; de 1826 à 1830 et au delà; en 1836-37, à la suite d'une crise américaine ; en 1847, à la suite d'une mauvaise récolte, crise qui s'est prolongée et aggravée après la révolution de février; en 1857, par
suite de la spéculalion; en 1864 et en 1867, dans les années qui ont précédé et suivi la guerre d'Allemagne, par suite des événements politiques; en 1873, à la suite de la surexcitation que la fin de la guerre entre l'Allemagne et la France avait donnée aux affaires et à la spéculation,
RÉSUMÉS
Service pour service : les pi^odiiits s'échangent d'ordinaire contre des produits, — C'est pourquoi tous, individus et nations, sont intéressés à la prospérité de chacun, et il ne saurait jamais y avoir, d'une manière générale, surabondance de produits.
Aussi, si le premier souci des hommes, travaillant en vue de leur bien-être, doit être de produire, le second souci doit être de faciliter l'écoulement de leurs produits, c'est-à-dire d'ouvrir et d'élargir les débouchés.
L'extension du marché est en raison progressive de la diminution des prix de transport, résultat de la facilité des communications.
On entend par circulation de la richesse le mouvement de la richesse passant d'un propriétaire à un autre par l'échange. — Elle comprend deux termes : circulation des marchandises proprement dites et cirr culation des instruments d'échange.
Il est utile que la circulation soit le plus facile et le plus rapide possible, afin que les produits arrivent plus vite et moins chèrement à leur fin, et afin qu'il y ait économie sur la quantité des métaux employés comme instruments d'échange.
L'usage des moyens de crédit diminue la somme de monnaie métallique nécessaire aux échanges et produit un amoindrissement de la valeur des métaux précieux ou une exportation, à moins qu'il n'y ait une augmentation correspondante dans la masse des échanges.
Le change est le prix auquel s'achète en un lieu une quantité déterminée de monnaie, métallique ou fiduciaire, livrable en un autre lieu. — Il est favorable à la nation créancière, défavorable à la nation débitrice. — Le change est un baromètre de l'état du commerce auquel il ne faut pas se fier aveuglément.
Les crises sont une rupture de l'équilibre établi entre les différentes branches de la production et de la consommation.
La crise est caractérisée par l'augmentation de la circulation des billets de banque, par la diminution de l'encaisse, par l'accroissement du portefeuille. — Elle est précédée d'une tendance à la hausse et suivie d'une baisse et d'une liquidation.
Les crises, commerciales ou monétaires^ sont une sorte de maladie périodique de notre état économique.
Sommaire. — 108. Le troc. — 109. Le commerce. — 110. Les diverses espèces de commerçants. — 111. Le commerce intérieur et le commerce extérieur. — 112. Les importations et les exportations. — 113. Les douanes, la protection et le libre échange. — 114. Le commerce général et spécial et le transit. — 115, La géographie commerciale et la concurrence des nations. — 116. L'histoire des tarifs, — 117. Le rôle du commerce dans la civilisation.
f 08. Le troc. — Le mode primitif de réchange est réchange direct de produits propres à la consommation personnelle contre d'autres produits également propres à la consommation personnelle. Ainsi faisaient Pierre le chasseur et Paul le pécheur ; ainsi font les tribus de sauvages qui échangent un arc contre une fourrure ; ainsi font les négociants
européens, quand ils portent des cotonnades, des armes, des verroteries pour les donner aux nègres de la côte d'Afrique en échange de Tivoire ou des graines oléagineuses. Ce mode est désigné sous le nom dfe troc. Il n'est pas difficile de voir combien il est défectueux.
Son premier défaut est de ne pas fournir de mesure commune aux valeurs échangeables^ puisqu'on n*y fait pas usage de la monnaie.
Son second défaut est de gêner l'accumulation des ri» chesses par l'épargne. Si un tailleur a troqué plusieurs habillements complets contre des bœufs, que fera-t-il de ses bœufs ? Il ne peut pas les consommer tous pour sa nourriture, et s'il les garde jusqu'au moment de les employer soit à son usage personnel, soit à un échange, il lui faut un emplacement considérable et du fourrage. S'il a reçu en échange des fruits ou des légumes, il n'a pas même la ressource de les conserver en consentant à faire les frais nécessaires ; car, dans quelques jours, ces fruits seront gâtés, et, s'il ne s'en défait pas au plus tôt, à n'importe quel prix, il aura tout perdu. Combien peu de stabilité dans une pareille valeur, et comment l'épargne, source des progrès économiques, seraitelle possible?
Son troisième défaut, conséquence des deux premiers, est de restreindre le commerce à quelques échanges absolument indispensables.
109. Le commerce. — Âussi tous les peuples qui ne sont plus dans l'état de barbarie ont-ils remplacé le troc par le commerce proprement dit, lequel consiste dans la vente et l'achat, c'est-à-dire dans Y échange d'une marchandise contre de la monnaie,
La division du travail a pour effet de faire de la société une grande association de coopérateurs dont chaque membre produit seulement certains objets, propres à satisfaire les besoins de beaucoup d'autres membres, et reçoit de beaucoup d'autres à son tour les objets utiles à sa consommation personnelle. Plus cette division est poussée loin, plus nécessairemeni Je commerce est actif. En réalité, tout individu, à moins d*étre nourri- par sa tamiWe ou di^ n\ni^ ^'îwi\û.^\y^^^
fait des actes de commerce puisqu'il fait des échanges. Le rentier lui-même n'échappe pas à cette loi;' chaque jour, il échange l'argent provenant de son revenu contre les marchandises diverses que ses fournisseurs lui livrent; Te propriétaire foncier qui vit de ses rentes fait même un double échange, celui de la jouissance de son immeuble contre un revenu en argent et celui de son revenu contre les choses qu'il consomme. Mais, dans le langage ordinaire, on réserve le nom de commerçants à ceux qui font spécialement profession de vendre et d'acheter.
Bien qvi'ils ne créent pas unpr^oduity néanmoins les commerçants sont des producteurs à leur manière. En effet, . produire, c'est créer une utilité, c'est rendre un service. Or, ne rendent-ils pas un service, ne créent-ils pas une incontestable utilité lorsqu'ils mettent un produit désiré à la disposition du consommateur qui sans eux en serait privé? Un Parisien a besoin de café ; comment se le procurerait-il si le commerce ne l'avait apporté à Paris? Comment un citadin pourrait-il être assuré de se procurer du blé à une époque de l'année éloignée de la moisson si des commerçants ne l'avaient acheté aux cultivateurs qui avaient besoin d'argent et ne l'avaient conservé? Transporter, conserver, échanger lés produits, voilà les trois genres de services que rend le commerce et qu'on pourrait confondre en un seul terme, en disant que le commerce a pour objet de transporter les produits d'un lieu dans un autre ou d^un temps dans un autre et toujours d'un propriétaire à un autre.
Il faut ajouter que le dernier genre de service, rechange, est seul essentiel, que l'on peut faire et que les négociants font continuellement sur le marché acte de commerce, se vendant les uns aux autres, sans qu'il y ait transport ni garde de la marchandise, tandis que le transport et la garde seuls ne suffisent pas à constituer un acte de commerce.
On peut ajouter aussi que le commerce est un des modes du travail qui, comme tout travail utile, ajoute de la valeur aux produits. Nous pouvons y revenir encore par quelques exemples.
Vd fermier avait fait prëpaTer àft% ^^«xïk ôfc \i^>&^ ^^sss&
les pampas de rAmérique du sud ; mais ces peaux n'avaient qu'une minime valeur, n'ayant qu'une utilité fort restreinte dans le pays de production. Survient un commerçant qui les achète et les transporte au Havre, où il les vend peut-être deux fois plus cher qu'il ne les a payées. Ce supplément de valeur représente, d'une part, les frais de production, transport, manutention, emmagasinage des peaux, d'autre part, le profit dû à l'habileté plus ou moins grande du commerçant dans cette triple opération d'achat, de garde et' de vente. Le premier commerçant avait spéculé sur les peaux et négligé les cornes et sabots ; un autre vient, les achète et, les transportant à Paris, communique une valeur à une marchandise qui gisait presque abandonnée. La chair des animaux, abattus en très grande quantité en vue de faire du cuir, pourrissait; un chimiste trouve le moyen d'en conserver les éléments nutritifs et le commerce leur donne une valeur en apportant ces conserves sur les marchés européens.
La vendange est excellente ; le vin est abondant et sera de bonne qualité. Un commerçant en achète une grande quantité à un prix fort modéré. Il le garde et, cinq ans après, à la suite d'une mauvaise récolte, il le vend trois fois plus cher qu'il ne Ta payé. Que représente cette plus-value? Plusieurs choses : en premier lieu, Vintérêt pendant cinq ans de l'argent employé à l'achat ; en second lieu, le loyer de la cave dans laquelle il a été conservé; en troisième lieu, les frais de manutention^ transport du lieu de production au domicile du commerçant, soutirage, surveillance, etc.; en quatrième lieu, le déchet^ c'est-à-dire une indenmité pour le vin qui s'est évaporé, qui s'est écoulé par les fentes des tonneaux ou qui a aigri ; enfin, le profit de l'opération, si elle a été bien conduite. Qui paye cette plus-value ? Le public consommateur qui achète plus cher une utilité plus grande; il y a cinq ans, il avait trop de vin pour vouloir donner 120 francs d'une pièce de la récolte nouvelle; aujourd'hui, il recherche à 360 francs un vin fait.
Prenons un troisième exemple où il n'y ait ni transport d'un lieu éloigné, ni transport dans un temps lointain. Un Parisien va à la halle et y trouve des marchandes qui lui
vendent Tune un homard, une autre un poulet, une troisième des haricots; elles ont acheté ces marchandises le matin même, et elles les lui revendent dans l'après-midi en prélevant chacune un certain bénéfice. Ce bénéfice n'est-îl pas le prix d*un service? Pour n'avoir pas à le payer, le Parisien aurait dû se lever avant quatre heures du matin, assister à la criée à la fois au marché aux poissons, au marché à la volaille, au marché aux légumes, ce qui était peutêtre impossible, et il aurait été, après avoir perdu beaucoup de temps, obligé d'acheter de gros lots de provisions (car on n'a pas le temps de vendre au détail à cette heure) dont il n'aurait pas eu l'emploi.
iiO. Les diverses espèces de commerçaiits. — Dans le commerce comme dans l'industrie, la division du travail a introduit peu à peu un très grand nombre de catégories.
Dans les sociétés pauvres le commerce est médiocre; ce qui domine, c'est le commerce, en détail. Il est exercé presque toujours de marchand à consommateur^ avec de petits capitaux^ le plus souvent dans le voisinage immédiat du consommateur, tantôt à poste fixe dans une boutique^ tantôt de village en village ou à certains jours déterminés dans un marché par des marchands forains.
Il y a en général d'autant plus de commerce de détail qu'il y a plus de produits à vendre; mais, quoiqu'il roule sur une somme d'affaires beaucoup plus considérable dans les sociétés riches que dans les sociétés pauvres, il y est en quelque sorte relégué au second rang par le commerce en gros, lequel est exercé presque toujours de commerçant à commerçant^ avec de gros capitaux^ et exige un marché étendu.
Le commerce en gros a pour objet de former les grands approvisionnements^ d'accumuler les réserves de produits nationaux pour les livrer au commerce en détail en temps opportun et de faire venir \q^ produits étrangers^ que le petit commerce ne pourrait ni connaître ni aller chercher. Il détermine par ses opérations le- cours des principales marchandises, c*e8t-à-dire les prix régulateurs du marché; et, malgré certains inconvénients de l'agiotage auquel il donne quelquefois lieu, il a pour effet de diminuer les varicLtyssrA
extrêmes et subites de valeur dues à la rareté ou à l'abondance^ soit en faisant venir les produits en plus grande quantité quand il prévoit la rareté, soit en les écoulant par avance quand il pressent une trop grande abondance.
Il s'exerce par terre^ par eau (c'est-à-dire par eau douce, fleuves, rivières et canaux) et par mer; quel que soit le mode adopté, il comprend trois actes utiles, transport, conservation, échange. Le troisième, avons-nous dit, est ^eul essentiel au commerce. Le plus souvent même, le transport, bien qu'il se fasse aux frais et pour le compte du commerçant, n'est pas exécuté par lui, mais par une tierce personne professant Vindustrie des transports. Par terre, cette tierce personne peut être une compagnie de chemin de fa^ ou un entrepreneur de roulage; par eau, un directeur de batellerie; par mer, un ai^mateur.
Les deux rôles sont distincts. L'industriel qui s'est chargé du transport a reçu le ballot au point de départ; il le rend intact au point d'arrivée et reçoit le prix convenu : c'est pour lui une opération complète dont il tire, s'il a exécuté le transport dans de bonnes conditions, son profit. L'opération du commerçant n'est qu'entamée ; si ce sont des pièces de toile qu'il a achetées sur Je lieu de production, il n'aura consommé cette opération que lorsqu'il les aura toutes revendues : Yachat doit toujours se résoudre pour lui en une vente. C'est alors seulement que, faisant le compte de tous ses déboursés, il saura s'il a gagné ou perdu. Il peut arriver que le négociant sdt fait une mauvaise opération tandis que le voiturier en faisait une bonne.
iil. Le commerce intérlear et le commerce extérieur* — Le commerce est l'échange des produits ; il procède de la division du travail et il favorise le progrès de cette division.
On peut imaginer un état primordial de l'industrie dans lequel la division du travail n'existerait pas et où cependant réchange ne serait pas absolument inconnu.
Exemple : deux sauvages vivent de chasse; mais l'un a épuisé sa provision de gibier; il en achète à son voisin, auguel il donne en échange une de ses flèches ou auquel il promet de rendre du gibier à la c\iaa»Çi çt(ids\««ûfc-
On peut constater qu'un certain commerce lointain existe sous forme de troc, même dans les contrées les plus barbares. Lorscpie nos premiers aïeux ont commencé à faire usage du bronze, bien longtemps avant que les Romains ne pénétrassent en Gaule, ce bronze leur venait par fe commerce de quelque pays éloigné, comme la Phénicie ou la Grèce. Aujourd'hui encore c'est par suite d'un trafic du même genre que les sauvages habitants de l'Afrique centrale possèdent des armes à feu.
Néanmoins en règle générale on peut dire que le cont" mercBy fondé sur la division du travail et sur la diversité des productions, tend à s* accroître en quantité sur place et à s'étendre davantage au loin, à mesui^e qu!un peuple est plus riche. La masse principale des échanges journaliers se fait dans le principe à l'intérieur de petits groupes isolés, ne communiquant eiitre eux que par des relations très limitées; puis le groupe s'agrandit et plusieurs groupes communiquent ou se fondent ensemble par suite d'une plus grande sécurité du trafic et de quelques facilités des communications ; des rapports suivis de commerce s'établissent peu à peu entre toutes les parties d'un même pays qui ont quelque chose à vendre et à acheter.
On peut ainsi distinguer théoriquement trois époques successives de civilisation commerciale :
La première, purement agricole, dans laquelle chacun vit à peu près complètement des produits de sa chasse ou de sa terre et où la division du travail existe à peine à l'état rudimentaire et accidentel;
La seconde dans laquelle les métiers de la localité s'organisent, l'un faisant des chaussures, un autre des maisons, etc., mais où, les relations ordinaires étant bornées au canton, la division du travail est purement individuelle;
La troisième où, les provinces et les Etats communiquant ensemble, chaque région apporte sur les marchés qui lui sont ouverts les choses qu'elle produit le mieux ou le plus économiquement, telle des denrées alimentaires, telle des matières premières, telle des produits maiixsi^RXxa^^^ ^'^ ^ss^çasi qu'à V époque précédente chaciia l^m\. ^X i«v\. ^\srss^^ ^^sûs.
la localité prise pour exemple ce qu'il est le plus apte à faire, chaussures, maisons ou vêtements : alors apparaît la division te^^ritoriale du travail.
Où s'arrôle cette extension des rapports commerciaux? Logiquement, elle n'a pas d'autres limites que celle du globe terrestre. Partout où existe une richesse naturelle ou créée par l'industrie humaine il est utile qu'elle puisse être transportée en tout lieu où elle peut trouver des acquéreurs, c'està-dire occasionner un échange de services entre deux hommes. Toutefois, la politique et l'économie politique s'accordent pour établir une différence entre les échanges qui ont lieu dans V intérieur d'un même Etat soit sous forme de Jtroc, soit sous forme de vente, d'artisan à consommateur ou de négociant à négociant, dans la même ville ou de province à province, en gros ou en détail, et qu'on désigne sous le nom de commerce intérieur, cl les échanges qui ont lieu d'un Etat à un autre soit entre étrangers, soit même entre concitoyens, en gros ou en détail, et qu'on désigne sous le nom de commerce extérieur.
Dans tous les temps et dans tous les pays, le commerce intérieur, quoique souvent plus modeste en apparence, est beaucoup plus important que le commerce extérieur par la somme totale des échanges auxquels il donne lieu. Aujour-* d*hui, dans la plupart des Etats civilisés, le commerce bité^ rieur est libre et on en accepte sans murmure les conséquences, qui sont des bienfaits : on ne songe pas à se plaindre sérieusemenl à Rouen que l'introduction des vins du Bordelais fasse une concurrence dommageable au cidre de la vallée d'Auge, ni dans la forêt d'Orléans que l'introduction des houilles d'Anzin à Paris diminue le nombre des consommateurs de bois.
il S. Les Importations et les exportations. -^ Le commerce extérieur, qui par essence ne diffère pas du commerce intérieur, est presque partout soumis à la réglementation des lois. Il consiste, comme tout échange, en un double mouvement : celui de la chose vendue et celui de la chose achetée. Ce qu'une nation transporte hors de ses frontières oonome marchandise qu'elle a vendue ou qu'elle a l'intention
de vendre à des nations étrangères, s'appelle exportation. Ce qu'une nation fait entrer ou laisse entrer sur son territoire comme marchandise achetée par elle ou seulement apportée sur son marché par des étrangers, s'appelle importation. Importation signifie donc dans la plupart des cas achat et exportation vente.
En principe, il semble qu'une nation se comporte dans, l'échange exactement comme un particulier. Echangeant valeurs contre valeurs, elle exporte V équivalent de ce qu'elle importe. Il n'y a guère qu'un cas, assez rare d'ailleurs, qui puisse légèrement altérer l'équivalence : c'est celui où une marchandise qui est sortie d'un pays pour se rendre dans un autre périt en route par naufrage ou autrement.
En réalité, une nation agit autrement que des particuliers.
Les commerçants achètent presque toujours avec de la monnaie ou avec des signes représentatifs de la monnaie et, quand ils vendent, ils reçoivent à leur tour de la monnaie ou des signes représentatifs de la monnaie; c'est dans leur caisse que la balance se fait et qu'ils voient, au bout de l'année, si, de leurs échanges multiples, il reste un profit.
Bien que le commerce d'une nation ne se compose que de la somme des échanges des particuliers, le procédé général n'est pas le même. La monnaie qui a servi de mesure à chaque échange est dans le fait reléguée à l'arrière-plan et sert rarement au payement effectif. Presque tous les débiteurs d'une nation font ce payement avec des traites qui sont tirées sur des débiteurs de l'autre nation, et il s'établit ainsi une compensation générale dont nous avons expliqué le mécanisme en traitant du change. Cette compensation ne se fait pas nécessairement dans le laps d'une année. Elle ne se fait pas non plus nécessairement entre les deux nations contractantes ; les créances et les dettes de plusieurs nations tierces peuvent y contribuer grâce à l'intermédiaire des banquiers. Elle ne se fait pas nécessairement toute en valeurs de marchandises vendues; les titres de valeurs mobilières, les achats de propriétés foncières, les dépenses des voyageurs à l'étranger peuvent fournir un appoint notable.
Une double erreur, qui a eu longtemps cours en matière
è60 LA CIRCULATION
de commerce exte'rieur, consiste à croire qu'une nation ne s'enrichit que par ce qu'elle vend aux étrangers et qu'elle s'appauvrit par ce qu'elle leur achète, que, par conséquent : 1" Il est bon que la somme des exportations soit aussi forte que possible et la somme des importations la plus réduite possible ;
2» La différence constatée se paye, dans tous les cas, en métaux précieux, et constitue le bénéfice net ou la perte sèche d'une nation. Cette différence est appelée balance du commerce. On disait que la balance était favorable quand les exportations étaient en excès, qu'elle était défavorable quand le chiffre des importations était supérieur, comme on dit change favorable ou défavorable; l'état du change est d'ailleurs souvent un résultat du mouvement commercial.
Cette doctrine, qui exerce une influence fâcheuse sur la réglementation douanière, suppose : 1° que l'on peut exporter sans importer, vendre sans acheter : ce qui est faux ; 2** que les métaux précieux sont la seule richesse désirable : ce qui est faux; 3<> que les chiffres d'importation et d'exportation représentent exactement la réalité du mouvement commercial, et qu'il faut solder le compte annuel avec une somme d'or et d'argent précisément égale au reste de la soustraction : ce qui est faux.
Bastiat a spirituellement critiqué, par l'exemple suivant (le cas de naufrage d'ailleurs, nous avons dit, influe peu sur les résultats généraux), la prétention de calculer le gain ou la perte d'une nation d'après le système de la balance du commerce.
< Permettez-moi d'apprécier le mérite de la règle selon laquelle les partisans de la balance calculent les profits et les pertes. Je le ferai en racontant deux opérations commerciales que j'ai eu l'occasion de faire. J'étais à Bordeaux* J'avais une pièce de vin qui valait 50 francs ; je l'envoyai à Liverpool, et la douane constata sur ses registres une exportation de 50 francs. Arrivé à Liverpool, le vin se vendit 70 francs. Mon correspondant convertit les 70 francs en houille, laquelle se trouva valoir, sur la place de Bordeaux, 90 francs. La douane se hâta d'enregistrer une importation
de 90 francs. Balance du commerce en excédent de l'exportation, 40 francs. Ces 40 francs, j'ai toujours cru, sur la foi
de mes livres, que je les avais gagnés. M. M m'apprend
que je les ai perdus et que la France les a perdus en ma personne. Ma seconde opération eut une issue bien différente. J'avais fait venir du Périgord des truffes qui me coûtaient 100 francs. Elles étaient destinées à deux célèbres ministériels anglais qui devaient me les payer à un très haut prix que je me proposais de convertir en livres. Hélas! j'aurais mieux fait de les dévorer moi-même (je parle des truffes, non des livres ni des tories). Tout n'eût pas été perdu comme il arriva, car le navire qui les emportait périt à la sortie du port. La douane, qui avait constaté à cette occasion une sortie de 100 francs, n'a jamais eu aucune rentrée à inscrire en regard. Donc, dira M. M...., la France a gagné 100 francs, car c'est bien de cette somme que, grâce au naufrage, l'exportation surpasse l'importation. Si l'affaire eût autrement tourné, s'il m'était arrivé pour 200 ou 300 francs de livres, c'est alors que la balance du commerce eût été défavorable et que Ja France eût été en perte ! »