Les aatres modes de consommation improductive
— Toute consommation qui n'est pas reproductive est dite consommation inproductive.il y a deux genres très distincts de consommations improductives : la consommation involontaire et la consommation volontaire.
La perte industrielle résultant d'une entreprise mal combinée ou malheureuse est une des espèces de la consommation improductive involontaire.
L'autre espèce est la perte accidentelle résultant d'un événement fortuit, par exemple la destruction d'un navire et de sa cargaison par un naufrage, d'une récolte près d'être moissonnée par la grêle. Ce sont des coups du sort qu'on ne saurait prévoir avec précision pour chaque cas particulier, mais contre les désastreux effets desquels les individus, comme nous le dirons plus loin, peuvent se garantir dans un grand nombre de cas par l'assurance.
Cependant, môme dans ces pertes accidentelles, l'énergie humaine n'est pas tout à fait impuissante; car beaucoup de
sinistres ont pour cause première la maladresse, l'ignorance ou rimprévoyance. Si tel pilote avait connu Técueil, son bâtiment n'aurait pas échoué ; si tel cultivateur avait couvert ses granges en tuiles au lieu de chaume et espacé les bâtiments, toute sa ferme n'aurait pas brûlé. Il en est de même pour les pertes industrielles ; si tel filateur avait compris la puissance des métiers renvideurs, il ne se serait pas obstiné à continuer ta fabrication avec de vieux métiers et à fabriquer du fil qui lui coûtait plus que ce qu'il ne le vendait ; si tel négociant avait mieux su la géographie commerciale et l'état des marchés, il n'aurait pas envoyé dans une contrée lointaine une marchandise qui devait probablement y être vendue à perte.
La masse des capitaux qui sont engloutis chaque année dans la consommation improductive involontaire, surtout dans la consommation industrielle, est énorme. Combien dans la quantité n'y en a-t-il pas que plus d'instruction professionnelle , plus de prévoyance et d'expérience auraient préservés?
Par consommation improductive volontaire on entend tout ce que les individus et les sociétés consomment pour satisfaire des besoins qui ne sont pas ceux de la production de la richesse et ceux de l'entretien et du développement des forces productives. Elle comprend deux espèces, les dépenses personnelles d'entretien et les dépenses de luxe, privées ou publiques.
Sous la rubrique de dépenses personnelles d'entretien ne sont pas comprises toutes les dépenses qui font vivre les individus et les familles dans une société, puisqu'une partie a déjà été comptée dans les consommations industrielles sous les titres de salaires et de dépenses d'entretien de l'entrepreneur. Cette partie est la plus considérable, parce que la grande majorité des membres d'une société civilisée vit et fait vivre sa famille par son travail appliqué à l'agriculture, a l'industrie, au commerce, aux services personnels, aux professions libérales et aux services publics. Mais il s'agit de l'entretien des individus qui ne produisent pas ou qui ne vivent pas, à titre de membres de la famille, de la production d'autrui, en
vertu de la réparlilion de la richesse par autorité ; les gens qui vivent de leurs rentes ou d'une pension de retraite appartiennent à cette catégorie. Leur consommation est improductive; elle n*est pas pour cela moins légitime.
On doit entendre par consommation de luxe toutes les consommations improductives qui ne sont pas utiles à /'entretien (Tune personne.
Nous pouvons résumer les consommations improductives sous forme de tableau, comme nous avons fait des consommations reproductives :
( Involontaires, f ^ZÎ^' inditstriethss.
Consommations improductives. \ \ %.f2, ^^^^^^^"es.
l VOLONTAIRES. { ^Xxt'' '
i«3. Le luxe. — Il est plus facile de définir d*une manière générale la consommation de luxe que de marquer le point où le luxe commence dans les consommations d'un individu.
Tel négociant a cocher et valet de chambre. Est-ce du luxe? On ne saurait le dire sans examen. Car ces deux domestiques, qui sont assurément à plusieurs égards une jouissance toute personnelle, lui permettent de s'occuper plus exclusivement de ses affaires commerciales ou de s'y rendre plus promptement. Tel autre n'a pas de voiture à lui; mais il prend trois et quatre fois par jour une voiture de place pour faire ses courses dans Paris. Est-ce du luxe? Non; car il est probable que c'est une condition nécessaire de la rapidité de ses opérations. Il prend le dimanche une voiture pour se promener au bois de Boulogne. Est-ce du luxe? Oui; mais un luxe qui ne paraît excéder en rien la mesure des dépenses qu'il peut faire et qui est une des formes du bien-être auquel son travail et son économie lui donnent droit. Un ouvrier prend également voiture de place un dimanche. Est-ce du luxe? Oui. Ajoutons que c'est peut-être encore un luxe légitime, pourvu que cet ouvrier ne renouvelle pas souvent une dépense qui, fréquemment réitérée, excéderait vite la mesure de son revenu disponible. Le même ouvrier a la fantaisie d'en prendre une tous les matins pour se rendre à son travail.
LA CÔNÔOMMATION 287
Est-ce du luxe? Oui, assurément; c*est alors un luxe ruineux, parce qu*il est, dans les conditions actuelles de la vie à Paris, tout à fait hors de proportion avec les facultés de celui qui s*y livre et avec le produit du travail de sa journée, qu'il grève de frais superflus.
La consommation de luxe n'a donc rien de blâmable en soi; elle est une satisfaction légitime tant qu'elle n'est pas excessive, c'est-à-dire que la mesure du luxe que chacun peut se permettre est variable et déterminée par son revetiii.
Par revenu il faut entendre la somme, fruit du travail ou des capitaux, dont chacun dispose pour la satisfaction de ses besoins personnels et des besoins de sa famillCi Le revenu d'un ouvrier célibataire est son salaire ; le revenu d'un ménage d'ouvrier se compose du salaire du mari, de celui de la femme et de celui des enfants, si femme et enfants gagent un argent qu'ils rapportent à la maison; le revenu d'un fonctionnaire consiste dans ses appointements; le revenu d'un industriel, dans ses profils et dans ses dépenses d'entretien qu'il prélève sur les frais de production ; le revenu d'un capitaliste, dans l'intérêt de ses capitaux.
Chacun doit faire de son revenu deux parts : la pre- 7nière, nécessairCy comprenant les dépenses d'entretien et de prévoyance; la seconde, facultative, comprenant les dépenses de luxe. S'abandonner aux secondes sans s'être mis en règle avec les premières est le fait du désordre. Mais, quand on a pleinement satisfait aux premières, il est légitime de se permettre les secondes ; c'est en réalité un accroissement de bien-être, une expansion plus large de la vie.
Puisque la production ne se fait qu'en vue de la satisfaction des besoins de l'homme, c'est en somme aux dépenses d'entretien et aux dépenses de luxe qu'aboutit principalement la richesse ; car la consommation reproductive, si importante cependant, est un moyen et non une fin ; elle prépare des produits qui seront, en dernier lieu, consommés pour l'entretien et pour l'agrément de l'espèce humaine. Dans Vœuvre économique, tout part de V homme et'tout retourne à V homme'.
Il est toutefois un préjugé par lequel il ne faut pas se laisser abuser. On dit : « Le luxe fait aller le commerce. »
Nullement. Puisque les produits sont dans un mouvement continuel, sans cesse détruits et sans cesse renaissants, excepté dans le cas fort rare d'un avare enfouissant ses trésors, il est évident que, si le propriétaire de la richesse n'avait pas fait, avec cette richesse, une dépense de luxe, il aurait fait une dépense reproductive, soit par lui-même, s'il est dans les affaires, soit par l'intermédiaire d'un placement de capitaux, s'il est rentier. La nature de la chose consommée n^a donc probablement pas exercé d'influence favorable sur la somme de travail commandé.
Il y a plus. En employant son revenu à une dépense de luxe, le propriétaire n'a fait qu'user de son droit ; le revenu étant un produit et non une force productive, la somme des forces productives de la nation est demeurée exactement la même. U aurait encore usé de son droit s'il avait avec une partie de ce revenu fait une consommation reproductive; alors cette valeur se serait ajoutée aux capitaux existant au lieu d'être détruite et la force productive de la nation^ ainsi que la commande générale du travail^ aurait été augmentée d'autant.
On conçoit, par antithèse, combien est préjudiciable le luxe du prodigue^ qui, non content du revenu, entame le capital, U a le môme effet que la grossièreté du sauvage qui, pour avoir un fruit, coupe l'arbre ; il détruit une partie des for^ ces productives et il appauvrit la nation.
Le luxe est un instinct naturel à l'homme ; il est de tous les temps et de tous les pays, comme de toutes les conditions sociales, depuis celle du sauvage qui n'a d'autre capital que son arc et sa hutte de feuillages, mais qui se pare de plumes, jusqu'à celle du millionnaire éclairé qui orne son palais des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture. L'accroissement des consommations de luxe, publiques et privées, est légitime dans une société qui s*enrichit.
Le luxe peut d'ailleurs prendre des formes très diverses suivant les mœurs des peuples et les goûts particuliers des individus. Il peut être grossier, comme le luxe qui consiste à servir des tables chargées de mets et à faire de larges libations. Il peut être raffiné et se plaire dans des parures recherchées
et des meubles somptueux. II peut être délicat et amoureux de Part. Plus le luxe fait de place aux jouissances de Fesprit, plus il s*épure et concourt au progrès de la civilisation.
Il est un genre de luxe qui est absolument condamnable, même lorsqu'il n'excède pas les revenus de celui qui se le permet : c'est le luxe par lequel l'homme se corrompt ou corrompt ses semblables. L'ivrognerie et la débauche appartiennent à ce genre.
Tout homme a certains devoirs moraux qui doivent se traduire dans la pratique par des faits économiques : travailler est un de ces devoirs ; bien user de la fortune en est un autre. U faut que celui qui possède la richesse sache qu'il a entre les mains une force avec laquelle il peut produire le mal ou le bien, qu'il est de son devoir d'éviter l'un et de rechercher l'autre, d'employer une portion de son revenu à des actes d'une bienfaisance éclairée, de diriger même son luxe de manière à encourager la production du beau, à former et à épurer le goût de ses concitoyens.
iS4. Les sociétés de consommatioii. — L'association
peut avoir une application utile dans toutes les branches de l'activité économique, même dans la consommation.
La vie en commun et l'association en vue de la consommation sont choses distinctes. Les communautés religieuses, les établissements qui reçoivent des pensionnaires, les hôtels pratiquent à certains égards la consommation en commun et jouissent de certains avantages d'économie que ce mode de consommation procure ; mais ce ne sont pas des associations ou ce sont des associations qui n'ont pas pour but principal la consommation.
La société de consommation procède comme un commerçant qui achète en gros et vend en détail ; mais elle opère au bénéfice des associés qu'elle fait profiter du bon marché du gros en ne grevant les prix d'achat que des frais nécessaires pour l'administration de la société. Les plus petits consommateurs peuvent ainsi obtenir parla force de l'association les avantages dont jouissent les plus gros consommateurs. Ce mode d'association, chaque fois qu'il a réussi, a exercé de bons effets sur le bien-être des associés : mais il est d'une
pratique difficile parce qu'il ne suffit pas de s'associer pour réussir, mais qu'il faut, en outre, savoir acheter dans de bonnes conditions et bien aménager les produits en magasin. Certaines grandes entreprises, ayant un personnel très nombreux, ont établi des magasins d'approvisionnement qui font bénéficier les employés d'avantages analogues sans qu'ils soient pour cela réunis en sociétés de consommation, La pratique, dans ce cas, est plus facile parce que les grands établissements sont en général plus aptes que les petits consommateurs à faire le commerce et les avantages pour les acheteurs sont les mêmes, tant que l'achat ne dégénère pas en obliga* tion et en servitude pour les sul)ordonnés.
f 2S. La consommatioii préservative. — Elntre la consommation reproductive et la consommation improductive il y a lieu de faire une place à la consommation préservative. Par ses résultats elle se rattacherait à la consommation reproductive et elle pourrait se classer à côté des dépenses d'entretien des capitaux. Mais elle s'en distingue par sa nature. L'entretien consiste à consommer un certain capital pour empêcher la destruction ou l'affaiblissement d'un instrument de production. La consommation préservatrice, qui n'est autre que l'assurance, ne garantit pas le capital contre la destruction, mais garantit le propriétaire contre la privation du capital dans le cas où il viendrait à être détruit accidentel^ lement .
Elle ne s'applique qu'aux perles involontaires accidentelles. Quand une richesse est anéantie — nous ne disons pas consommée reproduetivement — aucune puissance ne peut faire qu'elle existe. On en produira bien une autre ; on ne fera pas renaître celle qui est anéantie. Aussi n'y a-t-il pas d'assu^ rance pour l'ensemble des sociétés humaines; celles-ci n'ont pas d'autre garantie contre les pertes accidentelles que de posséder beaucoup de richesses et de forces productives afin de rendre peu sensible dans la masse une petite diminution et de la réparer promptement.
Mais il y a des assurances pour les cas particuliers et la sécurité qu'y trouvent les intérêts privés est éminemment favorable à l'intérêt public. L'assurance a en effet le plus
souvent pour objet de garantir^ en cas de perle aecidentelle, le remboursement du capital assuré et elle s'applique à des capitaux qui par leur nature sont exposés à une destruction accidentelle. Cette destruction subite porterait un grave préjudice au propriétaire et causerait peut-être sa ruine- Le payement d'une légère prime annuelle, laquelle est précisément la consommation préservative, lui garantit que, si son capital vient à périr en partie ou en totalité par un des accidents prévus dans le contrat d'assurance, un capital éqûi* valent lui sera donné par Fassureur.