‹ Précis d'économie politique [microform]Chapitre 21 sur 47 · SI · texte numérisé non relu

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PRÉCIS d’économie POLITIOL’E

qui lui sont confiées; que tel employé croie s’acquitter de son devoir s’il fait acte de présence chez son patron aux heures réglementaires, l’un et l’autre s’imaginant que leur négligence ne les empêchera pas de touchei’ le prix de leur journée ou de leur mois. Mais le patron les congédie.

Le travail à la tâche, qui rémunère l’ouvrier proportionnellement à la besogne faite, remédie en partie à cet inconvénient. Mais tous les genres de travaux ne peuvent pas se compter ou se mesurer avec exactitude, et d’ailleurs, en employant ce mode de rémunération, il se faut garder d’un autre danger, celui de la besogne bâclée, c’est-à-dire faite avec précipitation et sans soin.

Malgré ces inconvénients, le salariat reste une forme légitime et nécessaire de V organisation industrielle et en principe, un mode équitable de répartition de la richesse.

Ü accroissement du salaire 7?ée(, l'amélioration des. conditions du salariat sont un des plus heut^eux résultats de la civilisation économique et un des plus désirables pour l'avenir.

«4. Le soeialinme et ses doctrines relatives à la réparliiîon de la richesse. — Les problèmes que la répartition de la richesse soulève ont fait critiquer non seulement le salariat, mais l’organisation sociale tout entière, et inspiré à des publicistes la pensée de refaire la société sur un plan tel que la misère et toutes les difficultés' économiques en seraient bannies. Pour atteindre ce but imaginaire, tous ont substitué à la répartition naturelle par la liberté une répartition artificielle par voie d'autorité, soit de la totalité, soit d'une portion de la richesse; la plupart ont confié à l’État le soin de cette répartition, en l’investissant du droit d’intervenir d’une manière plus ou moins absolue dans la production, dans l’échange et même dans la consommation de la richesse. Ces doctrines, très diverses d’ailleurs, et parfois contradictoires, constituent ce qu’on appelle, par opposition à l’économie politique proprement dite, le socialisme.

Le socialisme, comme l’économie politique, traite de la science économique ; mais, par un examen incomplet des données du problème, il aboutit généralement à des conclusions contraires à la liberté, et il aboutirait, s’il était pratiqué.

LA PART DU TRAVAIL SALARIÉ

à des conséquences contraires au progrès de la richesse.

\' interventioimis^ne , c’est-à-dire la doctrine de l’intervention et de la tutelle de rÉtat dans les cas où la liberté des contrats pourrait suffire (car les cas où l’intervention de l’État est nécessaire sont hors de discussion), n’est pas du socialisme tant qu’il reconnaît le principe de la liberté individuelle : c’est par un abus de langage que quelques interventionnistes prennent le litre de socialistes.

Saint-Simon elFourier, sous la Restauration, ont fondé en France deux des premières écoles de socialisme.

Le Saint-Simonisme demandait que tous les capilaux, mobiliers et immobiliers, cessassent d’être des propriétés individuelles et fussent remis, ainsi que tous les produits successivement créés, aux mains du chef de l’État, dit Prêtre social. Ce prêtre, par lui-même ou par ses agents, remettrait ces capilaux à ceux qu’il jugerait les plus capables de les faire valoir; il distribuerait de sa pleine autorité les rangs et les fonctions dans la société; enfin, à mesure que les produits seraient créés et lui seraient remis, il les donnerait à consommer à ceux qu’il jugerait les plus dignes. Par là le Saint- Simonisme espérait tirer des capilaux un plus grand revenu et détruire les inégalités résultant de la naissance.

Il ne s’apercevait pas qu’il y aurait substitue les inégalités, toujours odieuses, de la faveur ; qu’en retranchant l’intérêt personnel que chacun a, dans le régime de la liberté, à épargner, à conserver, à accroître ses propres capitaux, il serait arrivé bientôt à l’amoindrissement de capitaux que personne n’aurait eu intérêt à ménager; qu’il y aurait eu des fraudes continuelles sur le produit dont on aurait cherché à dissimuler une partie, afin de ne pas la livrer au Prêtre social, et qu’en définitive le Saint-Simonisme, supp^ùmant la liberté, aurait créé une société uniquement composée de salariés, rémunéi'és arbitrairement, à la merci d'un despote et de ses agents.

Le Saint-Simonisme, au milieu de ses erreurs, a eu cependant le mérite de mettre en relief Vinfluetice de la science sur l'industrie et surtout la puissance de l'association, à une époque où celte influence et celle puissance n’étaient qu’à leurs débuts.

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Lg Fouriérisme proposait de bannir toute obligation morale, même celle de travailler pour vivre, et d’associer tous les hommes par groupes, dits phalanges, en laissant à toutes les passions humaines leur libre essor et en se confiant au jeu naluiel de ces passions pour la production de la ricliesse et 1 accomplissement de toutes les fonctions sociales. Chaque phalanstère, où une phalange de dix-huit cents personnes aurait été installée, se serait composé de constructions symétiique.'', aussi élégantes que des palais, et de vastes terres de culture. Chacun y aurait eu droit à un minimum de subsistance ; mais ce minimum se serait accru selon le travail, le talent et le capital de chaque phalanstérien, dans la répartition annuelle des produits agricoles et industriels de la communauté. Sous prétexte de ne pas gêner la liberté, l’auteur de ce système rejetait toute idée de devoir et de contrainte; il ne voulait môme pas qu’on imposât aux enfants la nécessité de s instruire et il prétendait rendre les hommes beaucoup plus laborieux qu’ils ne le sont dans les sociétés actuelles par le seul attrait d’un travail volontaire et continuellement varié.

En réalité, /e n'organisait que la licence

et il autorisait la paresse, deux vices qui sont mortels à la richesse et dont le premier est destructif de toute société.

Le Saint-simonisme préconisait un despotisme théocratique le bouriérisme une anarchie complète.

Louis Blanc et d’autres théoriciens, après la Révolution de 1848, ont proclamé le droit au travail, c’est-à-dire le droit qu aurait tout homme de vivre en travaillant; ce droit aurait eu pour corollaire le devoir pour l’État de « fournir du travail aux hommes valides qui ne peuvent pas s’en procurer autrement ». Ils pensaient ainsi supprimer la misère avec le chômage.

Si l’État était le seul entrepreneur, comment arriverait-il à connaître et à satisfaire les besoins infiniment variés des

consommateurs mieux que la concurrence des entrepreneurs ne le fait? S il y réussissait moins bien, le système se trouverait condamné par là seul. S’il y réussissait aussi bien — supposition toute gratuite, — comment, faisant exactement

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LA PART DU TRAVAIL SALARIÉ

la même chose, assun rait-il plus de travail aux ouvriers (jue le régime de la liberté? S’il produisait davantage dans certaines industries qu’il exploiterait, il devrait, pour écouler ses produits, forcer les consommateurs à acheter plus qu’ils ne voudraient; avec (juoi payeraient-ils? Si l'État ne s'engageait à faire travailler que ceux qui ne trouvent pas de travail ailleurs, il verrait afiluer dans ses ateliers la masse des incapables et des fainéants, qui viendraient y chercher, ainsi qu’on l’a dit, le droit de vivre sans travailler.

jLe droit au travail est une utopie irréalisable comme application générale, dangereuse comme application partielle, à laquelle on a ajouté une autre utopie, qui n’est pas plus pratique, quoiqu’elle soit partiellement appliquée dans quelques métiers et qui n’est pas juste, V égalité des salaires.

Proudhon, en imaginant, vers la même époque, la mutualité des services et la gratuité du crédit, pensait obtenir l’amélioration du sort des travailleurs par la suppression des parts du capital et de l’eutrejireneur dans la répartilion. Nous savons que jienser de la gratuité du Crédit (voir § M). Il est facile d’ecrire que le capital n’a droit à rien; l’impossible est d’obtenir sa coopération en ne lui offrant rien. C’est pourtant le fond de la doctrine collectiviste .

L’allemand Karl Marx, a soutenu une thèse à peu près analogue en demandant que les instruments de travail fussent mis à la disposition des travailleurs, et en disant que le travailleur a droit à Vhnégralilé du produit qu’il a fabriqué et que la part prélevée sous les noms de rente, intérêt, profit, est un détournement fait à son préjudice. Prétendre, comme il le fait, que le capital est inefficace ou n’a qu’une valeur sociale et n’a pas de valeur comme propriété privée, que le travail de main-d’œuvre est l’unique créateur de la totalité de la valeur du produit, c’est méconnaître entièrement la nature du phénomène de la production (que nous avons expliqué) et le rôle qu’y jouent les divers éléments. Cette doctrine, que les disciples de Marx ont en partie abandonnée, est cependant aujourd’hui la plus généralement adoptée par les socialistes.

Ces doctrines ne sont pa.< le communisme proprement dit; mais elles sont des tendances vers cette doctrine. Le com-

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PKfîCIS D’i'XONOMIE POLITIQUE

miuiisme nie grossièrement toute j3ropriélé et toute approprialion individuelles et ne reconnaît qu’à la communauté, c’est-à-dire à l’État, le droit de posséder et de répartir la richesse produite par tous. Une des maximes favorites du communisme, qui se divise lui-même en plusieurs sectes, est : « A chacun suivant ses besoins. » Nous avons dit où aboutirait la pratique de cette maxime.

Tontes ces doctrines sont d’autant plus erronées qu’elles violent davantage les droits de la liberté et qu’elles en repoussent les conséquences, à savoir la propriété individuelle, la concurrence, la rémunération de chacun suivant ses œuvres et par ses œuvres. Tout système autre que celui de la liberté indiüiduelle^ protégée dans ses manifestations diverses par la puissance de VEtat^ comprime l'essor de la richesse.

Les doctrines socialistes, qui se sont développées de notre temps au spectacle du dévelo|)pemenl de la richesse, ont eu le mérite de fouiller plus que n’avait fait l’école économique les abîmes de misère que l’on rencontre dans les bas-fonds de la société et elles ont attiré l’attention sur de graves problèmes qu’il faut essayer de résoudre.

Mais elles ont exagéré l’étendue de ces abîmes, méconnu la véritable harmonie du progrès social, et elles ont porté le trouble dans un grand nombre d’esprits séduits par ce double motif qu’elles condamnent le présent et qu’elles rêvent un avenir parfait. Or l’homme qui souffre sur celte terre — et qui n’a pas ses souffrances? — aime à croire qug la faute en est à la mauvaise organisation de la société ou à l’encbaînement des circonstances plutôt qu’à sa conduite personnelle, et il repose volontiers son esprit dans la contemplation d’un idé'al meilleur. Les doctrines socialistes mettent sur la terre cet idéal que la religion place dans le ciel.

RESUME

Le salariat est un contrat libre de louage du travail. — L’ouvrier est un travailleur qui reçoit sur les capitaux d’autrui une rémunération stipulée d’avance,

LA PART DU TRAVAIL SALARIE 147

qu’on nomme salaire, pour exécuter un certain travail avec les capitaux d’autrui.

Gomme tout ce qui a une valeur, le salaire est soumis à la loi de l’oflre et de la demande. — Les causes du taux des salaires sont complexes : productivité du travail, état général de la richesse dans la contrée, demande et oiïre du travail, coût de la vie, qualités personnelles du salarié, institutions politiques et coutume.

La coalition est un droit qui dérive logiquement du principe de la liberté individuelle ; mais, comme du droit de guerre, il n’en faut user qu’à la dernière extrémité.

La participation aux bénéfices, qui consiste dans une part que l’entrepreneur réserve à ses salariés sur le profit de l’entreprise, indépendamment de leur salaire, constitue un des modes recommandables d’intéresser le travail salarié au succès de l’entreprise.

Les sociétés coopératives de crédit, de consommation ou de production ne supprimeront jamais le salariat; mais, dans le nombre limité de cas où elles parviendront à surmonter les diflicultés inhérentes à leur nature, elles seront utiles aux ouvriers associés.

Il est faux de dire : le salariat est une exploitation du travail par le capital. — Car le salariat est une sorte d’association du travail et du capital, une forme légitime et nécessaire de l’organisation industrielle et un mode équitable de répartition de la richesse.

L’accroissement du salaire réel et l’amélioration des conditions du salariat sont un des plus heureux résultats de la civilisation économique et un des plus désirables pour l'avenir.

Les doctrines socialistes substituent à la répartition naturelle par la liberté une répartition artificielle par voie d’autorité qui, comme tout système contraire à la liberté, aurait pour résultat de comprimer l’essor de la richesse.

l'RÉcis d’économie politique

Il.4t

LA POPULATION ET LE PAUPÉRISME

Sommaire. — 65, La population, la production et la consommation. — - 66. Lés causes de la densité. — 67. La théorie de Malthus et 1 équilibre de la population et de la richesse. — 68. L’émigration et la colonisation. — 69. La pauvreté et le paupérisme. — 70. 1/assistance.

G5. population, la production et la consoinination.

— La question de la population intéresse toutes les parties de l’économie politique, parce que l’homme est en réalité l’unique agent de tout le mouvement économique : c’est lui qui produit et c’est lui qui consomme. Là où il y a beaucoup d’hommes actifs fournissant beaucoup de travail, il est créé beaucoup de richesse ; mais, d’autre part, beaucoup d liabitanls dans un pays consomment beaucoup de richesse pont vivre. Entre les trois termes, population, production, consommation, il y a un rapport intime.

Si ce rapport était constant et si la distribution de la richesse restait toujours la même, c’est-à-dire si chaque homme produisait, recevait et consommait toujours dans le même temps une même quantité de richesse, il n’y aurait pas de question de population ; l’équilibre demeurerait toujours le môme et la condition de l’humanité serait uniforme et immuable.

Nous savmns qu’il n’en est pas ainsi et que les hommes, dans chaque société, produisent plus ou moins suivant leurs qualités personnelles, suivant la somme des capitaux et Vétat de la science.

Parmi les produits qui leur sont utiles pour vivre, les aliments sont au premier rang et ils proviennent de la terre, laquelle est en quantité limitée. La terre est un quatrième terme dont il faut tenir compte dans le problème de la population.

Il y a donc, une question de la population. Question complexe, une des plus graves même que traite l’économie pîli*

LA POPULATION ET LE PAUPÉRISME U9

tique, parce que, la richesse étant faite pour sustenter la vie des hommes et pour leur procurer du bien-être, l’état de la population peut être considéré comme la pierre de louche de l’organisation économique d’une société. C’est au5>i une des questions les plus difliciles. Elle est devenue l’objet d’une science particulière, la démographie, qui emprunte presque toutes ses données à la statistique.

Avant d'indiquer quelques-uns des résultat'^ de celte science, nous pouvons poser d’avance les conditions générales d’équilibre entre la population et la richesse :

Quand la production de la richesse et les capitaux s' accroissent dans une société, la population a une tendance à s'accroître.

Quand la moyenne delà consommation individuelle dans une société s'accroît, la population a, malgré l'accroissement de la richesse, une tendance à rester stationnaire.

Ces lois, comme toutes les lois économiques, ont leurs exceptions, parce que des causes secondaires en modilient souvent les effets et que Vétat des mœurs met, à l’égard de l’accroissement et de la densité, de grandes différences entre les nations.

6C. Les causes de la densité. — On peut dire aussi, ce qui est pour ainsi dire un corollaire des propositions précédentes, que les populations sont groupées sur les diverses parties du globe en quantité pï'oportionnelle aux moyens d'existence qu’elles y trouvent.

Il y a cependant plusieurs raisons qui ne permettent pas de regarder cette proportion comme une règle absolue ; la principale est que l’expression de moyens d’existence est un terme vague qui ne correspond pas dans tous les pays et d;ms tous les temps à une même somme de cnnsommalion : les Hindous vivent au nombre de plus de 100 sur un kilomètre carré, en produisant et en consommant moins de richesse que les Français, qui ne sont que 73 par kilomètre carré.

Néanmoins il faut remarquer, comme application de la règle, que la zone glaciale n’a presque pas d’habitants, parce qu’elle n’offre que très peu de moyens d'existence et de bienêtre, qu’il en est de mêrne des déserts, que les montagnes,

là

PRÉCIS d’économie politique

p(îii propres au labourage, et que les steppes, qui n’y sont pas propres, ont, sauf certains cas, une population peu dense; qu’au contraire, la population est ordinairement dense dans les 'plaines arables et surtout dans les vallées dont le sol est généralement fertile et par où passent les voies navigables, sur les côtes où la |)ôche procure des aliments et où le commerce construit ses ports, aux principales étapes des voies de commerce^ naturelles ou arlilicielles, près des mines de houille et près de la force motrice des chutes d’eau où l’industrie accumule ses usines, dans les grandes villes où le capital abonde et où il y a une grande demande de travail.

11 existe des différences considérables entre le nombre d’habitants que comporte une même étendue de territoire. Ainsi, tandis que, par kilomètre carré, la province d’Arkliangel, région très froide, a une densité de 0,4 habitant et que la province d’Astrakhan, région de steppes, en a 4,2, le Lancashirc, région manufacturière, compte en 1901, 902 habitants.

L’homme est attiré vers les régions où la mise en œuvre des richesses naturelles, les conditions avantageuses du sol et les ressources de la civilisation lui font espérer que son travail sera rémunérateur; il s’y fixe et il y multiplie. Aussi, en général, ces régions sont-elles non seulement les plus denses, mais celles dont la densité augmente le plus rapidement. Il semble que, dans un même État, une province qui a 50 habitants par kilomètre carré soit plus susceptible de recevoir de nouvelles recrues qu’une province qui en a 150; c’est cependant le contraire qui se produit souvent, précisément parce que la densité de la seconde province était . déjà due au privilège qu’elle avait de renfermer beaucoup d’éléments de richesse.

L’attraction de la population vers la richesse peut être assez fortement prononcée pour que, dans un pays dont la population totale augmente peu, la concentration vers les grands centres d’industrie et de ecommerce ait pour conséquence une diminution du nombre des habitants dans les parties moins favorisées : c’est le cas de îa France depuis plus d’un demi-siècle.

Quand une contrée acquiert quelqu’une des qualités qui

LA POPULATION ET LE PAUPÉRISME 151

déterminent la densité, par la découverte d’une mine, par la création d’un port, l’ouverture d’une voie commerciale, la formation d’un centre administratif, les habitants se portent de ce côté et la population y augmente.

67. L,a théorie de llalthus et l’équilibre de la population et de la richesse. — Les faits montrent donc (lu’il existe un rapport intime entre le nombre des habitants et la quantité de richesse produite dans une contrée.

Un des premiers économistes qui aient cherché à déterminer avec précision ce rapport est Malthus. Il était frappé, ainsi qu’il le dit, de « la tendance constante qui se manifeste dans tous les êtres vivants à accroître leur espèce plus que ne comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée ». Croyant, d’après ses observations, pouvoir aftirmer que la tendance de la population était d’augmenter en proportion géométrique, que, d’autre part, dans les conditions les plus favorables à l’industrie, les moyens de subsistance ne pouvaient augmenter que suivant une progression aritlmiélique, it posa la formule suivante, que l’on désigne sous le nom de loi de Malthus :

Progression de la population : 1, 2, 4, 8, 16, 32 4096

— des subsistances : 1, 2, 3, 4, 5, 6

Il concluait que, si l’homme n’avait pas la prévoyance et l’énergie de restreindre volontairement le progrès de la population, la rupture d’équilibre entre le nombre des consommateurs et la quantité des choses consommables aurait pour conséquence fatale la misère de la société et le retranchement par la mort de ceux (|ui naîtraient en surabondance.

Il y a dans la théorie de Malthus une remarque juste, déjà implicitement comprise dans les formules qui précèdent : la population a une tendance naturelle à s'accroître^ son accroissement est subordonné à ses moyens d' existence et à la somme de ses besoins.

Mais : 1“ il est téméraire de prétendre exprimer par une formule mathématique quelconque un rapport variable (lui n’est pas susceptible de précision numérique; 2^' la formule

152 PRÉCIS ü’ÉCONOMIK POLITIQUE

est inexacte et l’observation des faits, sans laquelle toute l théorie de ce genre manque de fondement, n’autorisait pas

; alors, malgré la cri^e que subissait l’Angleterre, et n’autorise

I pas du tout aujourd’hui à affirmer (ju il existe ainsi des len-

I dances fatalement divergentes.

! 11 y a peu de pays où la progression de la population soit

j celle que suppose ’iMaltbus. Le fait s’est produit cependant

■ dans quelques pays nouveaux que des hommes de race civi-

iî lisée ont fécondés par leur colonisation : aux Étals-ünis, il

y a eu jusqu’ici une augmentation dont le rapport est de 1 j à ;2,4 en moj'^enne par période trenlenaire, c’est-à-dire à peu

près par génération; toutefois il faut ajouter qu’une part notable de cet accroissement est due à l’immigration, qui a introduit environ 21 millions d’habitants dans le pays, de 182Ü a 19U8.

Reoeusement de : Population. Progression Procrressioii

depuis 1790 : d’une période

trenlenaire à l’autre ;

1820 9 638 OÛÜ 2,5 180()-1830.. . 3,2

Un accroissement non moins remarquable s’est produit au Canada et, ])endaul un temps, dans les colonies de l’Australasie. Cependant les subsistances et la richesse générale ont augmenté dans ces pays plus rapidement que la popiilalion. On' en peut juger par le commerce extérieur des États-Unis, qui, de 1790 à 1800, était en moyenne de 107 millions de dollars et qui a été de 2418 millions de dollars en 1902-1903; il a augmenté dans la proportion de 1 à 23,5, pendant que la population augmentait dans la proportion de 1 à 19,4. La richesse intérieure a vraisemblablement augmenté davantage.

Même chez les })euj»lades sauvages où la richesse est très peu considérable et reste stationnaire, parce que la science j industrielle ne progresse pas, la mort, qui y fauche sans

I ■ doute largement, n’a pourtant pas besoin, comme le suppo-

ï 1 sait Malthus, d’abattre en coupe réglée à chaque génération

LA POPULATION ET LE PAUPÉRISME

nn superflu croissant d’existences. Les institutions et les mœurs y pourvoient d’une manière inconsciente et en giande partie préventive : les naissances sont peu nombreuses. C est du moins ce qui résulte, à (bMaut de slalisli<iue, d une des observations les plus suivies qui aient été tailes à ce sujet, celle d’un Français qui a vécu dix-sept ans avec les sauvages, 1res grossiers, du nord de l’Australie et qui assure que les femmes mariées, quand elles ont des enlauls, n en ont jamais plus de trois ou quatre, qu’elles nourrissent pendant cinq ans.

Ainsi donc c’est dans d’autres formules que celle de Malthus qu’il faut chercher les véritables lois expérimentales de la population. Sans entrer dans le détail d’études qui sont du ressort de la démographie, nous lui empruntons ses conclusions en disant que le nombre d'habitants que comporte un territoire dépend ;

1° Des qualités du climat et du sol que peut utiliser le travail de l’homme, c’est-à-dire des torces de la nature;

2“ De la quantité de capital et de l’état de la science industrielle, qui augmentent la productivité du travail;

3° De l'étendue des débouchés qui permettent à la population de se procurer des aliments en échange des produits lie son industrie ;

‘ 4° De la moyenne des consommations individuelles, qui, dans un état déterminé de richesse, permet à d’autant plus d’habitants de vivre que celte moyenne est i>lus faible ;

5° Du degré d’égalité dans les consommations individuelles, qui, en supposant un étal de richesse déterminé,, permet à un plus grand nombre de petits consommateurs de vivre à mesure que diminue le nombre des gros consommateurs improductifs.

Sur la première condition, celle qui est relative au sol et au climat, l’homme ne peut exercer, dans la plupart des cas, qu'une très faible influence.

Il en exerce une souveraine sur la seconde et sur la Iroisième, qui, à leur tour, exercent une inlluence prépondérante et toujours une inlluence heureuse par leur accroissement sur l’accroissement de la j opulation ; elles sont la grande raison de la densité, quoique, dans certains cas resticints,

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tels que l’emploi des machines en agriculture et l’extension des prairies, le progrès de la science industrielle tende à diminuer la population surle territoire agricole. Ilestopportun de rappeler à ce propos qu’il y a diverses étapes ou périodes de civilisation économique et que ces périodes, correspondant à des états différents de la science et du capital, comportent d’ordinaire des différences de densité considérables : Période sauvage^ où la chasse et la pêche nourrissent beaucoup moins d’un habitant par kilomètre carré;

Période pastorale^ où l’élevage des troupeaux ne nourrit guère plus ée, S à 4 habitants par kilomètre carré] Période agricole^ où la culture de la terre, avec un faible capital, nourrit (du moins en Europe) de 20 à 50 habitants environ par kilomètre carré]

Période industrielle^ où les villes se développent, où la* multiplication des produits industriels sollicite plus vivement la production agricole et où la densité peut dépasser de beaucoup 50 habitants au kilomètre carré.

Période commerciale, où le commerce extérieur (qui existait aux périodes antérieures) se développe beaucoup grâce à l’intensité de la production agricole et industrielle, secondée par des capitaux abondants et, où, grâce à une large importation des subsistances, la densité n'a plus d'autre limite que la richesse et la puissance d'achat de la population.

Il n’est pas désirable de voir la quatrième condition exercer son influence dans le sens d’un accroissement; car une population qui, dans un pays médiocrement riche, est nombreuse parce qu’elle consomme peu, est une population misérable. Accroître la moyenne des consommations (pourvu que ce ne soit pas celle du vice) et par là le niveau du bien-être des masses est un des résultats les meilleurs d’une bonne économie sociale.

La cinquième condition signifie que les institutions qui créent ou maintiennent des inégalités, compriment l’essor de l’activité humaine et qu’il faut les éviter; mais il faut bien se garder de toute institution qui, en vue d’une égalité par abaissement, déprimerait cette activité et qui, en arrêtant

LA POPULATION ET LE PAUPÉRISME t5”)

l’effort des supériorités, arrêterait l’essor de la richesse.

Aux cinq conclusions précédentes il convient d’ajouter :

. 6® En vertu de lois physiologiques, économiques et sociales, la population a, aujourd’hui, dans les pays civilisés, une tendance générale à augmenter par un excédent des naissances sur les décès.

7° Dans les centres d'industrie où l’exploitation des mines, les manufactures, le commerce sont actifs, la population augmente, en outre, par V immigration.

8“ Dans Vétat actuel de la civilisation économique et grâce aux progrès modernes de la science industrielle, la puissance des moyens de production a pour résultat ordinaire que la richesse s'accroît plus rapidement que la population.

Il est certain qu’il n’en a pas toujours été ainsi; l’histoire montre qu’il y a des temps et des pays où la richesse et la population ont été stationnaires, ou même rétrogrades.

9“ A mesure qu’une population devient plus riche, il arrive souvent aujourd’hui que le nombre des naissances tende à diminuer, et que l' accroissement de la population se ralentisse. Les classes riches ont surtout cette tendance ; aiissi est-ce presque toujours par la montée des rangs inférieurs de la société dans les rangs supérieurs que les classes élevées complètent leur recrutement.

68. Li’émigratiott et la colonisation. — L’émigration peut être déterminée par plusieurs causes :

1° Par Vexcès de population résultant d’une forte natalité;

. 2° Par Vinsuffisance de moyens d'existence, qui est souvent la conséquence d’un excès de population et qui pousse une partie des habitants à chercher du travail hors de leur pays natal;

3° Par la perspective d'un meilleur avenir dans un pays étranger;

4“ Par des conditions politiques qui rendent intolérables à certaines catégories de personnes le séjour dans le pays natal ;

5° Par la facilité des communications et par la multiplicité des relations établies entre les pays d émigration et les pays d’immigration, par l’influence iV institutions publiques ou à' entreqjrises privées qui, dans le pays natal, favorisent

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l’émigration ou qui, dans le pays de destination, attirent l’immigralion.

Les deux premières causes poussent surtout les plus pauvres à émigrer et elles agissent d'oidinaire avec plus d’énergie dans les temps de crise et de disette que dans les temps de prospérité.

La troisième sollicite des individus appartenant à diverses classes de la société, surtout à la classe moyenne, et elle se fait sans souffrance; mais elle n’agit que sur un nombre relativement restreint d’individus, parce que ceux qui ont déjà une certaine situation dans leur pays se résolvent moins facilement à le quitter que ceux qui n’ont rien.

,La quatrième est accompagnée de violences et de souffrances morales; cependant elle a été l’origine de plusieurs colonisations fécondes, lorsqu’elle a déporté sur une terre nouvelle ou étrangère des hommes ayant des qualités morales et intellectuelles.

La cinquième, qui est aujourd'hui une des plus puissantes, contribue beaucoujp à augmenter et à régulariser le courant de rémigration, on pourrait même dire dans certains cas à le moraliser.

On peut distinguer les pays vers lesquels' se porte Vimmi- ^ration en anciens et en nouveaux.

Les anciens pays sont ceux où, la terre étant complètement appropriée et cultivée, l’immigrant est attiré par un appât autre (jue l’espérance de la propriété foncière. Entre les anciens pays il existe des courants particuliers que déterminent des intérêts privés et qui portent dans prestjiie tous les pays des hommes de presque toutes les nations; il existe au>si des courants généraux, un, par exemple, qui porte des pays les plus avancés en civilisation vers les pays moins avancés des émigrants de la seconde catégorie (émigration en vue d*un avenir meilleur), s’adonnant principalement au

commerce et aux professions liberales, un autre qui porte des pays ayant relativement plus d'habitants que de capitaux vers des pays ayant plus de capitaux que de bras des' émigianls de la première catégorie, appartenant principalement à la classe des salariés.

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LA POPULATION ET LE PAUPÉRISME lo

Quand les lois contrarient ces courants, elles entravent k progrès économique, parce qu’il est toujours bon que le capital et le travail, qui se cherchent l’un Taulre, puissent ^e

rciiï'onlrôFi

Un État qui arrête rémigralion poile atteinte à la liberté individuelle et risque de condamner une partie de ses citoyens à la misère. Un État qui prévient ses citoyens des fraudes par lesquelles on peut chercher à les attirer à

l’étranger sert, au contraire, leurs intérêts.

Un Etat qui enq;êchc rimmigratioii porte une atteinte à la liberté du travail et iin préjudice au capital national. D autre part, il est incontestable, en considérant les choses du point de vue élevé de la politique, qu’il vaudrait beaucoup mieux qu’une nation fût capable de satisfaire par l’accroissement de sa propre population aux emplois nouveaux que l’accroissement de son capital requiert; mais, si cette condition désirable ne se réalise pas, c’est la natalité de l’Etat et non sa capilalisalion et l’immigration qu il faut blamei.

L’immigration, dans les pays nouveaux, se lie intimement cà la (luestion de la colonisation; c’est, en effet, très souvent dans l’espérance d’acquérir de la terre et de se faire une nouvelle patrie qu’y vont les émigrants, même ceux qui n'ont d’abord que la perspective du salariat, et c est, en conséquence, vers les pays où les richesses naturelles, mines ou terres, ne sont pas entièrement appropriées qu’ils se dirigent de préférence. . , . ,

Cette tendance est wn bien pour Vhumamte envisagée

dans son ensemble, puisqu’elle a pour résultat de metl^re en œuvre dans le monde une plus grande quanlile de richesses naturelles et de faire que l’homme civilisé prenne p us complètement possession de la terre, son domaine. Elle est un bien pour les émigrants, qui ne réussissent sans doute pas tous mais dont beaucoup fondent des familles vivant dans une plus gfunde abon lance qu’elles n’auraient pu le faire au

pays natal.

Elle est un bien, sous le rapport politique et economique, pour le pays nouveau, auquel manquaient des bras et des capitaux pour faire valoir ses richesses naturelles.

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PRÉCIS d’économie politique

Elle est un bien pour VÉtal d'où partent les émigrants^ parce qu’il y gagne direclemcnt si le pays nouveau est sa colonie et indirectement si le pays n’est pas sa colonie. Car le fait seul d’une colonisation nouvelle étend le ruarclié commercial des nations, et la circonstance particulière d’érnigrants qui ont la langue et les mœurs d’une nation profite d’une manière spéciale au commerce de cette nation; rinfiuence économique et politique du pays natal se répand ainsi daps le monde par les essaims qui en sont sortis.

Aussi un Etat qui possède des colonies a-t-il intérêt à y faire des travaux préparatoires et à prendre des mesures favorisables à la colonisation, et un pays neuf à attirer l’immigration.

C’est par la colonisation que la race européenne s’est répandue hors d’Europe depuis la découverte de Christophe Colomb, qu’elle a occupé à peu près toute l’Amérique dans la zone tempérée, qu’elle s’est mêlée ou substituée en partie à la race indigène dans la zone tropicale et la zone subtropicale de l’Amérique et qu’elle y a importé à sa suite la race noire, qu’elle a peuplé la partie méridionale et une portion de la région médilerranéenne de l’Afrique, qu’elle a établi sa domination sur l’Inde, sur une partie de l’Indo-Chine, de la Malaisie et de la Sibérie et qu’elle a créé, au xix® siècle, un foyer nouveau de civilisation dans l’Australasie. On peut évaluer aujourd’hui à plus de 100 millions les représentants de la race européenne, pure ou mélangée, qui vivent dans les pays hors d’Europe : on sait quelle grande influence celte diffusion a eue sur la richesse de l’Europe, sur celle du monde en général, et comment elle a déplacé l’équilibre politique des races et des Étals dans le temps présent.

La race jaune se répand de son côté dans la région du Pacifique.

69. La pauvreté et le i»anpérîsme. — Dans toutes les sociétés il y a des individus qui n’ont pas de moyens suffisants pour vivre, c’est-à-dire qui sont dans l'impossibilité de subvenir aux besoins nécessaires de rexistence, alimentation, vêlement, logement, par leur travail, par leur revenu ou par l’aide de leur famille : ils sont indigents.

11 ne faut pas confondre le pauvre et Vindigent^ la pau-

LA POPULATION ET LE PAUPERISME

vreté et le paupérisme. Le premier a peu, le .second n'a pas assez. L’état de pauvreté est tolérable et il y a des sociétés dont presque tons les membres sont pauvres : telles sont, par exemple, les peuplades sauvages. L’indigence est une souffrance, parce qu’elle est une privation des choses nécessaires à la vie, et elle peut devenir intolérable. L’indigence est ordinairement l’exception dans une société civilisée. 11 n’est cependant pas sans exemple qu’une grande partie d’une population tombe dans l’indigence ; on l’a vu à la suite de disettes dans l’Inde et à la suite des ravages de la guerre de Cent Ans dans certaines provinces de France.

Quand l’indigence est non une exception, mais l’état permanent d’une partie de la population et qu’elle sévit comme une maladie endémique, elle constitue le paupérisme . Le mal est ancien ; mais il a pris un caractère particulier d’acuité dans les sociétés industrielles de l’époque contemporaine et, surtout, il a éveillé la curiosité des recherches scientifiques et la sollicitude de la charité à un tel point qu’on l’a cru nouveau, comme l’est le mot qui le qualifie. Cependant, dans les siècles qui ont précédé le nôtre, les nombreux hospices et hôpitaux créés par la charité chrétienne ne restaient pas vides, les mendiants pullulaient dans les campagnes et les villes étaient infestées de truands, que la police pourchassait sans parvenir à en détruire la race. Proportionnellement an nombre des habitants, il y avait à Paris plus d’indigents et en France plus de mendiants au xviii® siècle qu’aujonrd’hui.

Le paupérisme se produit quelquefois dans une population iur;de : l’Irlande en est un exemple. Mais il attaque plus souvent les populations urbaines et surtout les cités manufacturières où un grand nombre de familles ouvrières se trouvent agglomérées et où les conditions de la vie sont rendues plus difficiles par la cherté des denrées, par l’entassement des habitants et l’insalubrité des logements, par les chômages de certaines industries, par les tentations de dépense de la cité, enfin parle contact et le contraste de la misère et du luxe. En effet, l’indigence même est chose en partie relative. Dans un pays où tout le monde est pauvre, on se ré-

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PRÉCIS d’économie politique

signe sans murmure à vivre de très peu ; dans un pays où s’étale la riches<=e, ce peu paraît beaucoup trop peu et la charité se fait lin devoir d’y ajouter quelque supplément ; la plupart des indigents de Paris, qui vivent, il est vrai, sous un climat dilïérent de celui du Sahara, ne consentiraient pas à se nourrir avec la ration moyenne d’un Touareg. Anjoiird’hui que les soc étés produisent plus de richesse, on peut affirmer (jue le bien-être est plus général et la misère moindre qiC autrefois ’ mais le paupérisme est plus apparent eXplus concentré, comme l’est l’industrie elle-même.

Il parait être comme certaines maladies du corps humain dont une bonne hygiène atténue les effets pernicieux, mais qu’elle ne supprime pas, de même que la religion et la morale ne suppriment pas le vice.

Il y a diverses catégories d’indigents :

1° Ceux qui, n’ayant que des ressources très limitées par leur travail, sont exposés à tomber accidentellement dans l'indigence quand le travail vient à leur manquer;

2° Ceux (|ui ont un salaire trop modique et une famille trop nombreuse pour subvenir régulièrement à tous leurs besoins et qui sont tlans une sorte de demi-indigence à Vétat permanent, obligés, tout en travaillant, de tendre la main à la charité;

3° Ceux qui sont dans une complète indigence, étant incapables de travailler, comme les enfants abandonnés, les infirmes, les vieillards sans ressources;

4® Ceux qui, étant valides, sont trop paresseux ou trop vicieux pour gagner leur vie par le travail et qui préfèrent mendier ou voler.

Il est logique que les individus des deux premières catégories soient en grand nombre dans les villes très peuplées et très indtislriellfs. précisém^mt parce que ces \illes renferment beaucoup de gens vivant de salaires; ceux de la troisième catégorie proviennent le plus souvent de familles appartenant;! la seconde categorie et se trouvent par conséquent dans les mêmes localités. De toutes les couches de la société et surtout des couches exposées :\ l’indigence, le vice fait tomber constamment des individus pervers dans les bas-fonds

LA POPULATION ET LE PAUPÉRISME

de la société; là croupissent pour le mal les misérables que la grande ville a produits et les misérables qui y aflluent de toutes parts, parce qu’ils y sont plus dans l’ombre et qu’ils trouvent plus d’occasions de satisfaire leurs mauvais instincts. Ceux qui sont dans la misère sans être tombés dans le vice obéissent quelquefois à la même attraction et quittent leurs foyers pour venir là où ils espèrent obtenir plus de secours ; V assistance attire Vindigence. Celle situation impose aux grandes cités des obligations toutes spéciales de charité et de police.

70. L’assistance. — Sous le rapport du paupérisme, ce qui distingue surtout les sociétés civilisées et riches des sociétés grossières et pauvres, c'est que celles-là s’appliquent à étudier le mal et possèdent plus de ressources que celles-ci pour appliquer des remèdes. L’historien Macaulay a dit avec raison : « La vérité est que les misères sont anciennes; ce qui est nouveau, c’est l’intelligence qui les découvre et l’humanité qui les soulage. »

On peut dire cependant que, dans tous les temps et dans toutes les sociétés, il y a eu et il y a une portion du revenu national consommée en œuvres de charité. Mais cette consommation charitable, ou consommation en vue de l’assistance, est beaucoup plus considérable dans les sociétés riches que dans les autres, précisément parce qu’elles disposent d’un produit net beaucoup plus considérable. Les dépenses de l’assistance publique en France dépassaient 160 millions de francs en 1882 et 240 en 1902.

La plupart des consommations de ce genre font partie du groupe des consommations improductives.

Sont-elles un bien ou un mal? La question a été posée : il faut y répondre.

La première réponse à faire est qu’à les considérer d’une manière générale, elles s’imposent comme une nécessité morale et sociale. Par un sentiment naturel de sympathie, l’homme qui possède est porté à soulager la misère de l’homme qui n’a rien; d’autre part, par une considération d’ordre public, comme de solidarité sociale, une société a intérêt à adoucir les soulïrances de ses membres.

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162 PRÉCIS d’économie politique

La morale dit : L’homme a le devoir d’assister ses seinblables.

L’économie politique ajoute :

L'indigence ne donne pas un droit à l'assistance^ parce que nul n’a droit de réclamer pour lui-même et de consommer sans autorisation le bien d’autrui : c’est un corollaire du droit de propriété. C’est à tort qu’on a dit que 1 État avait le devoir d’entretenir à ses frais l’indigent, à titre d indemnité pour des avantages sociaux dont jouissent les gens aisés, ou pour le préjudice que l’état social lui cause en ne lui permettant pas de cueillir les fruits naturels de la terre. L’état social ne porte aucun préjudice de ce genre; il favorise au contraire considérablement l’accroissement de la richesse et il facilite par conséquent à quicomiue veut et peut travaillèr,

les moyens d’en acquérir quelque portion.

2® Les individus et les sociétés font de la richesse un usage généreux et en même temps conforme à lintéiêt public en employant une partie du fonds de consommation

improductive -à assister l'indigence.

Des économistes ont reproché à la charité d entretenir et d’étendre la plaie du paupérisme au lieu de la guérir. Il est certain que des secours donnés avec profusion et sans discernement, encourageant la paresse et le vice, risquent d’amollir le ressort qui soutient le pauvre dans le travail, c’est-à-dire d’énerver son courage par la perspective d’une vie facile dans l’oisiveté. La mendicité vagabonde, en France, et la taxe des pauvres en Angleterre tombaient jadis sous ce reproche. En général, la permanence des secours attribués à des adultes valides, qui constitue au profil de gens capables de vivre en travaillant une sorte de rente prélevée sur le bien d’autrui, est un mal. Mais l’abus ne doit pas faire condamnei 1 usage bien réglé et la charité, faite avec intelligence, est, dans les sociétés humaines, un mode nécessaire, légitime et utile, de dütrUnition de La richesse-, car elle atténue quelquesunes des inégalités extrêmes de la fortune, elle adoucit des cruautés, souvent imméritées, du sort, et elle peut même conserver à la société une partie de ses forces productives. Voilà ce que la science économique constate.

LA POPULATION ET LE PAUPERISME

Ainsi la charité faite sans discernement < st une caus d’agiiravation du paupérisme, et la charité faite avec discernement aux adultes tombés dans la misère soulage leur souf-, franco sans diminuer le paupérisme; d’autre part, la charité préventive, se produisant tantôt sous forme d’assistance a l’enfance qu’elle tire du dénuement ou du \ice et qu’elle élève ou contribue à élever, tantôt sous forme de patronage à l’égard des adultes qu’elle aide à se préserver de la misère, exerce une action efficace pour la diminution du paupérisme.

L’assistance est donnée :

1“ Par les particuliers agissant en leur nom privé et sous l’impulsion d’un sentiment religieux ou s\'mpatbi<iue : il y a ainsi une quantité considérable de consommations d’assistance qui ne figurent dans aucune statistiijue de la bienfaisance ;

2° Par les associations charitables, ayant les unes un caractère religieux, les autres un caractère laïque et alimentant leur fonds de consommation charitable par les cotisations de leurs membres ou par le revenu des capitaux mobiliers et fonciers qui leur appartiennent en propre;

3° Par les services publics , qui sont en France les communes, les départements et l’État' et dont le fonds est alimenté par des cotisations volontaires, par les revenus propres des établissements de bienfaisance et par l’impôt. On désigne ce genre de charité sous le nom A' assistance publique.

L’assistance publique représente la part de la société dans le soulagement^ de la misère. Elle a une action plus générale et plus régulière, rnaii moins de délicatesse que la charité privée. C’est surtout a cause d’elle que se posent les questions de droit et de mesure en matière de charité et qu’il faut dire que, si l'assisté ne peut se prévaloir d aucun droit . à l'assistance, l'Etat, chargé de veiller à l'intérêt public, remplit un devoir social en assistant certaines infortunes, dans la mesure où ses ressources lui permettent de le faire.

L’assistance, qu’elle soit privée ou publique, peut être donnée sous des formes et dans des circonstances diverses : 1° En temps de chômage, sous forme de travail dans des ateliers de charité où sont reçus les ouvriers sans ouvrage.

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164 PRÉCIS d’éco*\omie politique

Celte forme peut produire de bous ou de mauvais résultats suivant la manière dont les ateliers sont adminisirés; elle en ài donné de médiocres dans les workhouses de l’Angleterre et de mauvais dans les ateliers nationaux de 1848 en France.

Sous forme de secours en argent ou en nature. Ces secours peuvent être soit temporaires et accidentels quand il s’agit d’ouvriers privés de ressources par le chômage, de pauvres souffrant momentanément d’une disette ou d’un hiver rigoureux, soit réguliers et permanents quand il s’agit d’individus et de familles incapables de suffire à leurs besoins ordinaires. Ils ne constituent en général qu’une portion et même qu’une minime portion des moyens d’existence de l’indigent. Ils peuvent être délivrés soit au domicile de celui qui donne le bienfait, soit au domicile de l’assisté; ce dernier mode est préférable, quand il peut être appliqué, parce qu’il permet de connaître avec plus d’exactitude les véritables besoins de l’indigent.

3® Dans les crèches., hôpitaux Jiospkes tic.., oi\ sont soignés des malades et recueillis des enfants, des infirmes, des vieillards. C’est assurément une des formes les plus nécessaires de l’assistance et une des consommations charitables qui peuvent devenir reproductives surtout lorsqu’elles s’adressent à des enfants qu’elles ont pour but de préserver de la mort ou du vice.

4° Sous forme de patronage dans des asiles, dans des écoles, dans des sociétés de protection en faveur de certaines catégories de personnes, telles que les apprentis ou les condamnés libérés. C’est encore une espèce de consommation charitable qui peut êire reproductive.

RÉSUMÉ

Entre les trois termes, population, production, consommation, il y a un rapport étroit.

Lois générales d’équilibre de la richesse et de la population : quand la production et les capitaux s’accroissent dans une société, la populafion a une tendance à s’accroître; quand la moyenne de la con-

LA POPULATION ET LE PAUPÉRISME

sommation individuelle s’accroît, la population a une tendance à devenir stationnaire ; quand toute la terre est occupée et cultivée dans un pays, l’accroissement de la population y devient plus difficile.

Les populations sont groupées sur les diverses parties du globe en quantité proportionnelle aux moyens d’existence qu’elles y trouvent. Les vallées, les plaines arables, les côtes, les voies de commerce, les mines, les forces motricès, les grandes villes sont propices à la formation de populations denses.

La population a une tendance naturelle à s’accroître. Son accroissement est subordonné à ses moyens d’existence et à la somme de ses besoins.

Lois expérimentales de la population. — Le nombre d’habitants que comporte un territoire dépend des conditions physiques du climat et du sol, du capital et de la science industrielle, de la moyenne des consommations individuelles, du degré d’égalité dans les consommations individuelles. — On peut distinguer, sous le rapport dë la densité que comporte un territoire, la période sauvage, la période pastorale, la période agricole, la période industrielle, période commerciale. — La population a une tendance générale à augmenter par un excédent des naissances sur les décès. — Elle augmente dans les centres industriels par l’immigration. — Aujourd’hui, la richesse s’accroît dans beaucoup de pays civilisés plus vite que la population. — Dans une population qui s’enrichit, l’accroissement tend souvent à se ralentir.

L’émigration a pour causes principales l’excès de population, l’insuffisance des moyens d’existence, la perspective d’un meilleur avenir, certaines conditions politiques et surtout la facilité des communications.

L’immigration dans les anciens pays a lieu soit des

166 PRÉCIS d’économie politique

pays les plus avancés en civilisation dans les pays moins avancés, soit des pays ayant relativement plus d’habitants que de capitaux dans les pays ayant plus de capitaux que de bras.

L’immigration dans les pays nouveaux et la colonisation sont un bien pour l’humanité, pour les émigrants, pour le pays nouveau qui les reçoit, même pour le pays

ancien d’où ils partent.

La misère est moindre dans les sociétés modernes qu’elle n’était autrefois; mais le paupérisme est plus

apparent et plus concentré.

Les indigents sont des gens qui se trouvent dans l’impossibilité de satisfaire aux besoins nécessaires de l’existence; on comprend sous cette dénomination ceux qui tombent momentanément dansr l’indigence, ceux qui sont à l’état permanent dans une demi-indigence, ceux qui, ne travaillant pas par impossibilité physique ou par vice, sont dans une complète indigence.

La consommation charitable soulage l’indigence. — L’indigence n’a pas un droit à l’assistance ; cependant la charité faite avec intelligence est, dans les sociétés humaines, un mode nécessaire, légitime et utile, de

distribution de la richesse.

L’assistance est donnée par les particuliers, par les associations charitables et, sous forme d’assistance publique, par les services publics. — Si l’assisté ne peut se prévaloir d’aucun droit à l’assistance, l’Etat, chargé de veiller à l’intérêt public, remplit un devoir en assistant certaines infortunes dans la mesure que ses ressources lui permettent.

' L’assistance est donnée sous forme d’ateliers de charité, de secours en argent et en nature, de crèches, hôpitaux ou hospices, de patronage.

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