PS
de dislingiier les produits, qui constituent un genre de richesse, et la terre, qui constitue un autre genre.
La terre est toujours une richesse naturelle, pourvu qu’elle soit douée de quelque fertilité ou qu’elle renferme des minéraux utiles; mais elle n’est pas toujours un capital. Car nous verrons que capital signifie instrument de production. Or la terre n’acquiert cette dernière qualité que lorscpie le travailde l’homme l’a exploitée afin d’y créer de la richesse. Il y a d’immenses conti’ées qui ne sont pas exploitées. Elles sont sans habitants; nul n’y a pris possession de la terre. Quoique t
la terre, n’étant à personne, n’y coûte rien, bien peu '
d’hommes sont tentés de s’y établir, parce que, dans de pareilles conditions, la terre ne fournirait au travail qu'un instrument de production trop peu productif pour faire vivre le travailleur : celui-ci y mourrait de faim dans l’isolement.
Cependant, dans certaines conditions, un travailleur qui ne craint pas de dépenser pendant plusieurs années beaucoup de peine et d’endurer des privations en vue de se créer un capital peut trouver avantage à aller dans un pays lointain pour s’approprier ou, plus souvent, pour acquérir à ti*ès bas pt'ix des terres inoccupées : c’est ainsi que commencent les colonies. Toutefois il ne faut pas oublier qu’elles ne réussissent que grâce à un travail considérable et persévérant qui finit par faire de la terre vierge un capital.
11 s’en faut de beaucoup que toutes les terres, lorsqu'elles sont appropriées par l’homme et ex[)loilées, possèdent au même degré la qualité de capital. Les unes sont naturellement peu fertiles, d’autres très fertiles; les premières sont de médiocres instruments de production, les secondes j
sont d’excellents instruments. C’est pourquoi ces dernières [
ont plus de valeur que les autres, de même qu’un bateau , |
à vapeur vaut plus qu’une cdialoupe et qu’une machine à ‘
coudre vaut plus qu’une aignille, parce qu’ils rendent plus ' .
de services. ,
Cependant l’importance des terres considérées comme instruments de production dépend moins de leurs qualités naturelles que du travail par lequel l’homme a su les fertiliser, de Tulililé qu’il a su donner à leurs produits et de
l’emploi qu’il peut faire du fonds. C’est ainsi qu il y a en France des hectares de terre rendant chaque année 40 hectolitres de blé, tandis que d’autres en rendent moins de 10, que de petites pièces de terre produisent à des maraîchers, près d’une grande ville, une valeur de plusieurs milliers de francs par an, tandis que de vastes landes ne produisent pas 10 francs; que, dans certains quartiers de Paris, on vend le mètre carré aussi cher que l’hectare dans quelques parties de la France, quoiqu’un hectare contienne 10 000 mètres carrés.
Toute la terre est appropriée dans les contrées civilisées; elle constitue la propriété immobilière ou propriété foncière privée et publique. Comme elle est un instrument de production, elle est désignée aussi par le nom de capital foncier; ces mots comprennent, il est vrai, non seulement la terre elle-même, mais toutes' les améliorations foncières qui y ont été faites et les constructions qui y ont été élevées.
Dans les pays non civilisés, la terre est une richesse naturelle à laquelle le travail de l’homme n’ajoute rien; il ne fait que recueillir les fruits et racines qui poussent spontanément ou saisir les animaux qui y vivent. La terre ne peut pas y être considérée comme un capital, puisqu’elle n’est pas un instrument de production et qu’elle ne procède pas d’un travail épargné.
Dès que l’homme met du bétail dans une prairie, la terre devient un instrument de production; elle n’a cependant encore que vaguement le caractère de capital.
Lorsque l’homme l’enclôt, la laboure, l’ensemence, la sarcle, elle est évidemment un capital; car elle est devenue un instrument de production dont la productivité est due principalement à la somme de travail que l’homme y a en quelque sorte enfouie. C’est pourquoi certains économistes, remarquant que la terre ne vaut rien par elle-même, que personne ne s’empresse d’aller prendre possession des immenses espaces qui restent encore inappropriés sur le globe dans des contrées désertes ou sauvages, que la terre n’acquiert en général de la valeur que quand l’homme Ta travaillée et qu’elle l’acquiert à peu près dans la mesure du travail dépensé soit sur le fonds même, soit dans le voisi-
nage du fonds de manière à lui communiquer de rutililé ont pensé que le capital foncier ne se distinguait pas essentiellement des autres capitaux, et qu’il suffisait à l’analyse economique de distinguer deux éléments de la production ayant droit à une rémunération, le travail et le capital
mettant en œuvre par leur action combinée les forces ara tuites de la nature.
Il y a une grande part de vérité dans celle théorie. Néanmoins la conclusion est excessive. La terre appropriée est sans doute un capital, mais un capital d’une nature tout à fait distincte et qu’il convient, par conséquent, de distin guer par l’analyse scientifique, tout en montrant la parenté qui unit les diverses espèces de capitaux.
Les capitaux mobiliers sont susceptibles d’un accroisse ment indéfini, et, par conséquent, il peut arriver qu’on les livre à meilleur marché, même quand leur emploi a considé rablement augmenté. La terre, ou capital foncier, est en quantité limitée dans chaque contrée; cette quantité n’est pas susceptible d’accroissement, et, quand la terre est plus demandée, il faut la payer plus cher.
La terre fournit, directement {végétaux et minéraux) ou indirectement {animaux), la substance de tous les pro duits de l industrie humaine. Les autres capitaux ne sont que des produits faits de celle même substance; ils ne four nissent que des moyens de production. '
Les capitaux mobiliers sont tout entiers le résultat du travail et de l’épargne ou de la plus-value des richesses déjà créées. La terre contient en elle, soit une puissance pro ductive qui lui est propre , la force végétative, laquelle varie considérablement d’un sol à l’autre et établit de grandes dif férences dans la valeur des terres, soit une force motrice la chute d’eau, soit des richesses naturelles que l’homme n’a qu’à exploiter, comme, par exemple, la forêt ou la mine. Cette puissance, celte force et ces richesses ne proviennent pas de l’épargne et elles fécondent le travail de l’homme en même temps qu’elles sont fécondées par lui.
Ce sont autant de différences qui distinguent le capital terre des autres capitaux.
Les ([uatre principaux emplois économiques de la terre , sont : l’agriculture, le lieu des constructions, la pêche, les
mines. L’agriculture, qui nourrit les hommes, est le plus important.
RÉSUMÉ
Dans l’œuvre de la production, la nature fournit les forces non susceptibles d’être appropriées, la matière qui, susceptible d’appropriation, n’est pas appropriée
tou reste ordinairement à l’état de propriété collective, la matière qui est appropriée et qui, dans une civilisation avancée, a généralement le caractère de propriété individuelle. — Il existe des rapports intimes entre
Île mode et le degré de développement économique des nations, d’une part, et, d’autre part, les conditions physiques de la contrée qu’elles occupent.
' La terre, dans le langage économique, comprend
la portion de mer appropriée, les eaux douces, la surface du sol, le sous-sol. Elle constitue le capital font cier.
Lorsqu’on dit : Le travail et le capital, mettant en œuvre les forces gratuites de la nature, sont les deux éléments de la production, il faut ajouter : La terre est. un capital d’une espèce distincte ; elle est en quantité limitée ; elle fournit la substance de tous les produits 1^ de l’industrie humaine ; elle contient en elle une puis-
|. sance prodûctive, une force motrice et des richesses
!,| naturelles qui lui sont propres.
Sommaire. — 14. Le (ravail. — 15 Lo tnviil m i •
manuel. |6. Le travail intelieclu I. 1 n lS" f
industrie. - 18. Le rôle de la science dan, f r
bon marché et la gratuité des services de ~
capital intellectuel. i intelligence. — 20. Le
calbn' d*e" irrorcrprod^cîlve'^^^^^^^^^^ ThtoT r
linéique milité, qu’il est la nrlru-in.,1 ** ^ Foduclion de
'ion, le rôle prédU n „ pSm œuvre; que la nature esl ll"s“ trâvail 6st rao^cnt aofif P*ac* ^ i ^ ’ tandis (jue le
vérité fondamentale quÂdam SmithTltitrie litre T de 1 économie politique. ® '1'' P®™
L’homme est à la fois un corps et une inr„ir Il travaille, le corps se meut et l’intelligenee le*Si ‘'r"*? distingue-t-on deux espèces de travail • ]l -, ®
et le trauaU intellectueL ' musculaire
En réalité, tout travail, quel uu’il soit en
pération du corps et de l’esprit. ^Cai d’une paTle”? “ u‘
le plus matériel, celui du manœuvr; toürnant ’.m!
velle par exemple, ne pourrait avoir lieu s? son Z
commandait aux muscles de ses bras et ne rétï.lM T
lion el la vitesse du mouvement; d’aulre parf la 1*
professeur ou la pensée de l’écrivain nuiC’t
. des travaux les plus intellectuels, ne’ pourra l u a
ester SI la bouche n’exprimait les paroles ou si la conduisait la plume. P^roies ou si la main ne
Néanmoins la distinction est fondée- pIIp c- t -i
sr * ~w» i.*
avon“s dh ,nu'“" e‘'ei>avail...a„..ei -Nous
ions dit qu a quelque Iravail que l’homme se livre, il™l
obligé de faire agir ses muscles. Nous pouvons ajouter que, quelque aidé qu’il soit par des machines dans le mouvement à imprimer à la matière, il faut toujours que ses bras ou ses pieds commandent et dirigent ce mouvement.
On appelle ordinairement travail manuel, c’est-à-dire travail des mains, tout travail dans lequel prédomine l’action musculaire. Or il n’est pas de produit industriel qui n’exige une dépense plus ou moins grande de Iravail musculaire; le Iravail manuel est ainsi un facteur essentiel de la production.
En traitant de la répartition, nous dirons combien on le paye; il suffit ici de voir comment il agit. Il peut être accompli par diverses espèces de personnes, soit des artisans travaillant pour leur propre compte, soit des ouvriers el des employés travaillant pour le compte d’autrui.
11 peut être plus ou moins efficace suivant l’objet auquel on l’applique et suivant l’outillage dont on l’arme. Cependanl la question de la faculté de travail inhérente à l’homme est distincte de celle de roulillage; nous traiterons plus loin de la direction et de l’outillage.
L’efficacité du Iravail en lui-méme dépend surtout de la force musculaire du travailleur, de son intelligence et de sa moralité 'professionnelle.
La première condition est toute physique. Le.seæe et Vâge mettent à cet égard de notables différences entre les individus ; c’est en partie pourquoi le Iravail des femmes et celui des enfants sont généralement moins rétribués que le Iravail des hommes. La race exerce aussi une influence marquée; ainsi un entrepreneur a observé jadis que les terrassements de chemin de fer dans l’Inde étaient revenus au même prix qu’en Àuglelerre, quoique les ouvriers hindous fussent payés 4 pence 1/2 à 6 pence par jour, taudis que les ouvriers anglais gagnaient près de dix fois plus, el cela à cause de la différence de productivité du travail des deux races. Les conditions climatériques, chaleur, humidité, miasmes paludéens et certaines conditions économiques, nourriture, bien-être, exercent aussi une influence considérable en raidissant ou en amollissant l’énergie des populations. Entre plusieurs personnes de même sexe el de même âge, il y a des différences qui lien-
'sii
ri
PRÉCIS d’économie politique
nent à la vigueur individuelle et qui iniluent sur la quantité de travail.
Toutefois ces différences ont pour limite supérieure la force corporelle des hommes les plus vigoureux, laquelle s élève rarement au double ou au triple de la force d un homme ordinaire.
Les qualités intellectuelles et morales mettent entre les hommes des différences beaucouy plus grandes que les qualités COI porelles. Une population qui, ayant de bons salaires, se donne une nourriture substantielle, un certain bien-être et qui contracte des habitudes de propreté et, d’ordre, est capable d’un travail plus efficace qu’une population misérable. Des individus qui ont appris leur métier par une longue pratique ou par un sérieux apprentissage, ceux qui ont 1 esprit développé par une instruction générale et professionnelle, ceux auxquels la nature et l’exercice ont donné une dextérité d’organes particulière ont plus ^'adresse et àdiabileté, et leur travail est plus productif.
II ne suffit pas d avoir la force et l’intelligence nécessaires pour le travail ; il faut avoir aussi la volonté de travailler et l’empire sur soi-même. Le flâneur, pendant qu’il est au travail, se laisse souvent distraire; le paresseux, qui, préférant son plaisir à son ouvrage et même à son gain, chôme le lundi et même d’autres jours, fournit au bout de la semaine une somme de travail insuffisante. Celui, au contraire, qui a le sentiment du devoir^ qui emploie consciencieusement son temps à l’atelier et qui y vient assidûment, est un
ouvrier qui rend assurément plus de services que le paresseux ou le flâneur.
Le milieu social dans lequel les ouvriers vivent exerce à cet égard une grande influence sur leurs mœurs. S’ils sont au milieu de flâneurs et de paresseux, les esprits faibles — et cest d ordinaire le plus grand nombre — finissent par prendre aussi de mauvaises habitudes. S’il y a, au contraire, une bonne discipline dans les manufactures de la contrée si a population ouvrière se fait à elle-même une obligation ’de la régularité et du travail, les enfants et les jeunes gens prennent de bonne heure et conservent le pli du bien. C’est
LE TRAVAIL 2Vl
ce qui se voit dans certaines localités industrielles des États- Unis, où des jeunes filles, convenablement élevées et ayant le sentiment de leur dignité personnelle, travaillent dans les filatures et les tissages. C’est ce qui a lieu souvent aussi quand les ouvriers ont un intérêt personnel quelconque au succès de l’entreprise; le travail à la tâche, bien organisé, peut produire des effets de ce genre. Un économiste anglais a pu dire : « Partout où vous trouverez un pays riche, soyez certain qu’il y a un peuple soumis à la loi morale et obéissant au devoir. »
La surveillance intérieure que le travailleur exerce sur lui-même par sa volonté a une influence beaucoup plus directe et plus efficace pour le résultat de la production, au double point de vue de la qualité et de la quantité des produits, que la surveillance extérieure des contremaîtres et du patron, que les règlements d’atelier et même que les primes promises à l’activité. Ce qu’on appelle la conscience de l'ouvrier peut être considéré comme une des qualités maîtresses du travailleur et surtout du salarié.
16. Le travail intellectuel. — Si tout travail manuel suppose une certaine action de l’intelligence, tout travail intellectuel, avons-nous dit, ne se manifeste e.xtérieurement — et il faut qu’il devienne extérieur pour contribuer à créer un produit ou pour rendre un service — que par une certaine action musculaire.
Pour décider si un travail est intellectuel, il y a non seulement une question de degré, mais une question d’espèce. Un bon ciseleur qui déploie une habileté et un goût dignes d’un artiste fait cependant un travail manuel. \d artiste, qui de ses mains a composé la maquette d’après laquelle le fondeur a coulé le bronze et le ciseleur lui a donné le fini, a fait un travail qu’on peut nommer intellectuel, parce que dans ce dernier cas l’art l’emporte sur la main-d’œuvre.
Dans une grande fabrique, Xingénieur qui est chargé de la direction des machines et qui, par ses observations et ses calculs, invente une disposition des arbres de couche et des poulies de renvoi qui augmente la quantité de force disponible ou économise la dépense de combustible, fait un
travail intellectuel très profitable; ce sont des ouvriers qui par un travail manuel, exécuteront ses plans. Le patron qui lit sa correspondance à chaque courrier, qui donne à ses commis ses instructions pour les réponses à faire et pour les comptes à dresser, qui expédie ses ordres d’achat et fait scs ollres de vente, qui se promène dans ses ateliers en surveillant les contremaîtres et les ouvriers, fait un travail intellectuel qui est de la plus grande imjiortance; car c’est de lui que dépend principalement le succès ou l’insuccès de l’entreprise .-^suivant la gestion de l’entrepreneur, toute la somme des efforts et des capitaux dépensés dans l’établissement ODoutil à une création d’utilité ou à une perte.
Artiste, ingénieur, patron font les uns et les autres des travaux intellectuels.
Les qualités que réclame le travail manuel s’appliquent aussi au travail intellectuel. Mais il y en a une qui domine
incontestablement et de très haut toutes les autres : c’est J intelligence.
Nous monlrerons plus loin quelle puissance exerce l’inlelligence dans l’œuvre de la production. Nous pouvons oependanl dire déjà que, si les différences enire les qualités corporelles sont très limitées, si celles qui proviennent de I liabilele manuelle sont limitées aussi, quoique leurs bornes soient plus reculées, lez différences qui peuvent exister entre deux individus sous le rapport du travail intellectmt sont illimitées, comme, le sont les perfectionnements de 1 industrie par la science. Les principaux effets de l’intelligence appliquée à la production sont ;
1“ Sur la matière : découvrir des matières ou des forces
mconnues; donner de nouveaux emplois et parlant plus
utilité a des matières et à des forces connues; prévenir le
gaspillage de a matière ou de la force employée; perfectionner l outillage. ^ '
20 Sur Vhomme '. accroître l'hahilelé individuelle dii travailleur; diriger le travail manuel ou lui donner une direction plus prof table ;\\vcv un parli plus avantageux des lorces combinées pour la (iroduclion par une division et une organisation meilleures,du travail.
17. L’art et la science clans rimliistrie. — Dans tOUS les pays et dans tous les temps, l’industrie humaine a reçu sa lumière d’en haut : l’intelligence est en quelque sorte descendue sur le travail manuel et l’a fécondé en lui inspirant, par les règles de l’art, le sentiment du beau, et, par les méthodes de la science, les moyens les plus économiques d’atteindre l'utile.
Mais l’intelligence n’a pas toujours fait sentir- son action bienfaisante de la, même manière et avec la même puissance.
L’art varie avec les temps. Il se perfectionne, se raffine, il peut dégénérer comme les sociétés dont il exprime certaines tendances et dont il résume l’esprit; dans ses efforts pour traduire par des formes sensibles l’idée du beau telle que la conçoivent chaque siècle et chaque civilisation, il est plus instinctif ou du moins plus spontané que la science, qui exige de longues réflexions et des expérimentations accumulées. C’est pour celte raison que l’antiquité, dont le trésor scientifique était encore peu considérable, a pu briller dans l’art d’un si vif éclat et laisser des modèles dont la pureté et la simplicité n’ont jamais été dépassées. C’est aussi pour celle raison que l'industrie a eu l'art pour premier maître reconnu, et qu’elle s’est mise docilement, dès les temps les plus reculés jusqu’eà nos jours, sous sa discipline, bâtissant les demeures, façonnant les meubles et les ustensiles conformément aux types que l’architecture, la sculpture, la peinture proposaient à son imitation. L’industrie a donné ainsi à ses productions un cachet particulièrement distingué aux époques où l’art lui-même a été le plus florissant, comme en Grèce au siècle de Périclès, en Italie et en France au temps de la Renaissance.
Le goût artistique est un des modes de l’application de l’intelligence au travail que développent le spectacle des chefs-d’œuvre et l’étude du dessin : toute nation désireuse de conserver ou de donner à ses productions le cachet du beau doit le cultiver et le perfectionner avec le plus grand soin.
La science a été longtemps plus éloignée du travail,
1 ri
PRÉCIS d’économie politique
parce que le travail manuel était généralement dédaimié au lefois, que les travailleurs étaient peu instruits et que la science e le-même n’avait pas une assez pleine possession
Nous parlons ici, bien entendu, de la science proprement ^ dite, celle qui est professée par les savants; car, si nous comp.enions sous ce nom toute connaissance raisonnée des choses, nous dirions que l’inHuence scienlifique s’étend sur tous les temps sans exception, parce que tous les outils relèvent d une pensée scientifique. C’est en effet une pensée de ce genre qui a appris aux premiers sauvages è alladier avec une arête de poisson la peau de bêle doul ils se couvraient, aux hommes des habitations lacustres à percer un os pour s'en faire une aiguille et aux hommes civilisés a remplacer cet os par une fine lige d’acier. La somme de ces connais.sances constitue à chaque époque l’art industriel
Il faut hicu distinguer l’art proprement dit, dont nous venons de parler, et l’art industriel, qui consiste dans l’ensemble des procédés employés )iar l’industrie et qui dérive de la science. ^
G est au xvni^® siècle que la science proprement dite a tait pour ainsi dire, son entrée dans la manufacture ; Watt et Lavoi%ier ont été ses introducteurs, apportant, l’un la machine a vapeur, l’autre la chimie. La machine à vapeur substituant aux bras des manœuvres et aux manèges une force reguhere et considérable, a peu à peu transformé les fabriques, dont tous les engins ont été soumis aux lois de la mécanique; la chimie, en mettant les éléments des corps a la disposition de l’industrie, n’a pas moins contribué à ransformer les fabriques. Actions mécaniques, et actions chimiques, c est-à-dire mouvements et combinaisons de la matière, s accomplissent aujourd’hui dans l’usine avec la même régularité que dans le laboratoire du savant; l’industriel a
comme le savant, la connaissance raisonnée de leurs causes et de leurs effets.
Il ne se fait pas aujourd’hui une découverte dans le domarne de la spéculation théorique qui ne passe presque aus-
Sitôt dans le domaine de l’application pratique, qui n’y soit essayée et qui ne devienne bientôt, si elle est jugée bonne, une des armes ordinaires de l’arsenal industriel. La pratique, enrichie par la spéculation, fournit à son tour à celleci un immense champ d’expérimentation, la presse de questions et l’oblige à préciser et à compléter ses découvertes. Il s’établit ainsi entre la science et l’industrie un courant continu qui -profite à l'une et à l’autre : c’est un résultat de l’étude méthodique de la nature et un des traits caractéristiques du travail depuis le xix® siècle.
■18. Le rôle de la science dans la production. — Il est utile de remarquer qu’en général les muscles de l’homme servent beaucoup moins à façonner directement le produit qu’à mettre en jeu d'une manière convenable les forces de la nature qui le façonnent. C’est ordinairement l’outil qui travaille; les muscles, mus par l’intelligence, n’ont qu’à le diriger et obtiennent un effet d’autant plus utile que l’outil est meilleur.
Exemple. — L’enfant qui lance une pierre à la main dépense lui-même une force égale à celle qu’il communique au projectile; mais, s’il se sert d’une fronde, la force centrifuge fait une part de la besogne; s’il se "sert d’un arc pour décocher une flèche, l’élasticité du bois en fait une part plus grande; s’il se sert d’un fusil pour envoyer une balle, la force d’expansion des gaz en fait une bien plus grande encore; avec un très léger effort qui consiste simplement à poser la cartouche et à presser la détente, il projette une masse de plomb à une distance et avec une vitesse dont n’aurait jamais pu approcher l’effort le plus énergique de l’homme le plus robuste.
Autre exemple. — Un homme porte sur son dos dans une hotte — laquelle est déjà un instrument ingénieux inventé par l’intelligence humaine pour faciliter le transport des fardeaux — environ 60 kilogrammes et fait moins de quarante kilomètres dans sa journée. Le même homme, avec une brouette — instrument plus ingénieux que la hotte — porte facilement une centaine de kilogrammes. Un cheval muni d’un bât en portera 200 ; attelé à une charrette, il en îraî-
■•■IMirNMMiiM
1riWI«».u-..'i.*''W<j"<.ui.i ,iT.<inf<ff<i
nera 700; mais, pour alleindre à ce résultat, il a fallu déjà que riiomme eût fait du cheval un animal domestique, qu’il eût inventé la charrette et construit des routes qui facilitent la circulation des vottures : autant d’efforts de l’intelligence et du travail dont chacun représente une étape de la civilisation. Ce n’est pourtant rien encore à côté de la locomotive, qui, dirigée par deux personnes, un chauffeur et un mécanicien, peut remorquer un train avec un poids de 700 000 kilogrammes et avec une vitesse décuple de celle d’un piéton. Trois personnes (en comptant le conducteur du train) font, grâce à l’invention des chemins de fer, un travail qu’une armée de dix mille portefaix ne parviendrait pas à faire, puisqu’elle pourrait bien charger le fardeau dans ses hottes, mais non le transporter en une journée à la même distance.
Pim les outils se perfectionnent, plus, en général, Vac- \ion musculaire des travailleurs tend à diminuer et plus, pour les perfectionner, Vaction intellectuelle doit s'accroître.
Or ce qui perfectionne les outils, c’est la science, et, par ce mot, nous entendons cette fois,d’une part, Vart industriel à tous ses degrés, depuis l’art tout élémentaire du cordonnier qui a imaginé, depuis bien des siècles sans doute, de se servir d’une courroie appelée tire-pied, pour maintenir sur son genou le soulier qu’il fabrique et conserver la libre disposition de ses deux mains, jusqu’à la machine électrique qui donne de la lumière ou de la force, et, d’autre part, la science pure, depuis la science d’observation du chimiste, qui dans les fermentations de la matière découvre le secret de la guérison des maladies, jusqu’à la science du mathématicien, qui, en fixant les lois du calcul inlinitésimal, seconde puissamment l’astronomie, et, par suite, la navigation. Grandes ou petites, toutes les inventions industrielles se rattachent à la science pure (|ui les a, directement ou indirectement, engendrées et qui les explique.
On voit combien' vaste est ce domaine, qui est, en quelque sorte, l’arsenal de la civilisation, et combien est grand le rôle de la science et de l’intelligence dans la production.
L’homme ne saurait agir sur la matière, fût-ce seulement pour remuer une pierre de taille, sans prendre dans cet arsenal une idée et un outil.
“19. Le bon marcbé et la $;ratuité des services de l’înteiügeiice. — Si nous voulons faire comprendre avec plus de précision l’importance des services de l’intelligence par le bon marché qu’ils procurent, nous devons anticiper sur un sujet que nous étudierons plus loin en traitant de la réparti- ' tion et du prix.
Pour produire, il faut du travail et du capital; il faut aussi une certaine science qui dirige le travail et qui en règle le meilleur emploi. Travail et capital doivent être toujours rémunérés, et d’autant plus largement, en général, comme nous le montrerons, que la production est plus abondante. Il n’en est pas de même du troisième élément : la science donne au début ses services au rabais, bientôt elle les donne gratuitement .
En effet, pourquoi une invention, c’est-à-dire une création nouvelle de la science, se fait-elle accepter dans une industrie? C’est évidemment parce qu’elle permet de créer un produit nouveau ou de fabriquer le même produit à moins de frais ou d’obtenir avec les mêmes frais un produit meilleur; de toute manière, l’invention adoptée implique une diminution de l’effort nécessaire pour atteindre une certaine satisfaction ; la science économise le travail. De cette économie profite tout d’abord, soit le vendeur, qui a plus de bénéfice, soit l’acheteur, qui acquiert l’objet à un moindre prix, souvent l’un et l’autre à la fois dans une certaine mesure. Quoi qu’il en soit, on peut dire que la science permet d’abord à l’industrie d’obtenir des produits à bon marché.
Gomment, de là, passe-t-on à la gratuité des services de l'intelligence?
Dans cent ans ou dans mille ans, il faudra payer le capital, lequel s use et se renouvelle sans cesse. On le payera probablement d’autant moins cher qu’il sera plus abondant; néanmoins il faudra lui assurer toujours une rémunération suffisante pour déterminer les hommes à épargner et à créer des
PRÉCIS d’économie politique
36 PRÉCIS d’économie politique
capitaux. D’ailleurs, comme nous le monlrerons aussi, une industrie perfectionnée emploie beaucoup de capitaux et a, par conséquent, une grosse somme d’intérêts a payer.
Il faudra payer aussi le travail; car l’ouvrier i[uï donnera son temps et sa force aura toujours besoin de dépenser pour vivre. Nous pouvons môme aflirmer qu’on le payera d’autant plus cher (|ue les progrès de l’industrie seront plus grands. Il faut se féliciter de cette tendance : un bien-être plus répandu est précisément une des meilleures conséquences du développement de l’industrie.
Peut-on donc payer davantage tous les facteurs de la production et avoir cependant le produit à bon marché? Cette question a embarrassé les premiers économistes qui l’ont étudiée, et plusieurs ont déclaré qu’une hausse générale des salaires était une absurdité. En effet, si le total de la production et le nombre des producteurs restaient les mêmes, comment serait-il humainement possible de donner plus à chacun, plus à l’intérêt du capital, plus au salaire de 1 ouvrier, voire même plus au profit de l’entrepreneur? Si les métaux précieux, surabondant, perdaient la moitié de leur valeur, on pourrait sans doute donner aux uns et aux autres 2 francs au lieu de 1 franc; mais chaque franc ne procurerait plus qu’une quantité de marchandises moitié moindre : ce ne serait pas la solution du problème.
Cette supposition nous rappelle un des procès qu eut à vider Sancho-Pança dans son gouvernement de Pile de Baralaria. Un paysan défiant, ayant donné à un tailleur la quantité de drap nécessaire pour faire un chaperon, voulut voir si le tailleur ne le trompait pas et n’était pas homme à garder pour lui une partie du drap; il lui demanda en conséquence s’il pouvait, avec la même étoffe, taire deux chaperons. — Oui, je le puis, répondit le tailleur. — Le paysan, étonné de cette réponse et toujours défiant, demanda si l’on en pouvait faire trois. — Oui. — Et quatre? et cinq? — Oui, oui. — Et, quelques jours après, le tailleur, ayant consciencieusement employé toute l’étotîe, apporta cinq chaperons propres à coiffer des poupées.
11 est, en effet, évident que, tant que le total des produits
reste invariable, on ne saurait augmenter le nombre des parts qu’en faisant chaque part plus petite.
Ce que les premiers économistes n’avaient pas vu, c’est que dans la production industrielle le total des produits n’est pas invariable : l’étoffe s’agrandit. Car l’étoffe, c’est la richesse nationale, et celte richesse, on n’en saurait douter, a beaucoup augmenté depuis un siècle dans les sociétés modernes, beaucoup plus que le nombre des co-partageants, en France particulièrement, à cause du lent accroissement de la population. Tandis que la population française augmentait (1801-1901) dans la proportion de 1 à 1 1/2, le commerce extérieur, qui n’est pas, il est vrai, la mesure, mais qui est un indice delà production, s’est élevé de 1 à 8.
A l’intelligence et aux services gratuits qu’elle rend est dû en grande partie ce progrès. Nous ne payons plus l’intelligence dépensée il y a cinquante ans, quoiqu’elle soit toujours pour nous une très productive collaboratrice.
Dans cinquante ans, on ne payera plus l’intelligence que nous dépensons aujourd’hui et qui, tombée depuis longtemps dans le domaine public, continuera à faciliter gratuitement les travaux de nos petits-enfants, comme les efforts d’intelligence de nos pères facilitent les nôtres.
C’est ainsi qu’on se sert du levier en payant simplement la valeur de la barre de fer et la journée de l’ouvrier qui le manœuvre, mais sans avoir rien à donner à l’inventeur, quel qu’il ait pu être.
Que penseriez-vous d’un constructeur qui, supputant la puissance de sa machine, dirait : « Elle vous rendra autant de services que cent chevaux; il est juste que je vous la vende cent fois plus cher qu’un cheval de trait. » Vous ririez de lui et vous iriez chez le constructeur voisin, qui, calculant d’une manière plus raisonnable, dirait, comme ses concurrents : « Ma machine m’a coûté tant en matières premières, tant en salaires; j’y ajoute tant pour ii -es frais généraux et pour mon bénéfice; le total est le prix pour lequel je vous la céderai. » Vous achèteriez à ce dernier, et vous profiteriez gratuitement de i’idée d’employer la vapeur comme force motrice. Rien de plus léciLime. nuisaue cette
"V’ V- «pÿM-
PRÉCIS d’économie politique
idée est tombée dans le domaine public et que le constructeur en avait lui-même profité gratuitement pour établir sa machine...
Ainsi ce facteur qu’on nomme intelligence se distingue des deux autres en ce qu’f/ tend à fournir promptement sa coopération à titre gratuit, sans que la valeur intrinsèque du service qu il rend devienne pour cela moindre.
Celte démonstration sera rendue plus sensible par l’exemple suivant. Supposons une fabrique de calicots qui, dans le principe, fonctionnait avec un petit nombre de métiers à bras et qui, grâce aux perfectionnements de la science, s’cst transformée en une grande manufacture avec une machine à vapeur et un grand nombre de métiers mécaniques. Dans ce dernier état, qui exige beaucoup plus de capital non seulement comme premier établissement, mais comme fonds de roulement, la production est plus considérable. C’est précisément l’outillage nouveau, mis à la disposition des travailleurs par la science, qui leur permet de produire davantage à moins de frais et qui même exige qu’ils produisent davantage dans le même temps. C’est lui qui est la cause de l’économie réalisée : il est en quelque sorte la clef du mystère, il fournil 1 explication du paradoxe économique suivant :
Etant donné que le p?ùx de vente d’un produit se compose du salaire des ouvriers, du prix des matières premières, de l’intérêt des capitaux et du profit de l’entrepreneur, il est possible, grâce à la science, de créer un produit à meilleur marché, avec des matières plus cheres, des salaires plus élevés, plus d’intérêt pour le capital et, en définitive, avec un profil plus considérable'pour l’entrepreneur.
Ce paradoxe semble, au premier abord, signifier que plus
ajouté à plus égale moins : ce qui serait un contresens en arithmétique.
Mais, lorsqu’on examine les chiffres du tableau ci-joint, on voit clairement qu il n’y a pas là de contresens ; il y a une loi économique. On comprend même, en y rétléchissant, que c est une loi d’harmonie et da progrès et qu’elle est de nature a dissiper certaines craintes d’antagonisme entre les diverses classes de travailleurs et d’appauvrissement des
lE TRaVàîL
fi
fi
fi
tn
• fM
-fi
fi
'ji
'fi
'fi
fi.