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PRËCIS d’économie politique
masses qu avaient conçues certains économistes au commencement du XIX® siècle.
Indépendamment de la loi générale, il y a un phénomène accessoire qui mérite d’être signalé : la valeur du produit diminuant en même temps que le salaire augmente, le levenu trimestriel de 1 ouvrier, qui, dans le premier cas, était égal à 4 pièces 1/2 de calicot (4,54), est, dans le second, presque égal à 14 pièces (15,88), et l’ouvrier bénéficie ainsi doublement du progrès scientifique, parce qu’il vend son travail plus cher et parce qu’il achète moins cher certaines marchandises.
20. Le capital intellectuel. — Toute la masse des connaissances scientifiques, des inventions industrielles, des procédés et même des tours de main de fabrique que les générations se transmettent et accroissent constamment dans une société civilisée constitue un immense réservoir de forces productives. C’est assurément un de% trésors le& pim prédeux de la civilhation, et, ainsi que nous venons de le voir, une des causes les plus efficaces de la multiplication des
produits et de leur bon marché : c’est le capital intellectuel.
Il y a un autre genre de capital, dont nous parlerons dans le chapitre suivant ; c’est le capital matériel, celui pour lequel on réserve d’ordinaire l’expression de capital.
En réalité, le capital social de V humanité se compose d’un fonds matériel et d’un fonds intellectuel, c’est-à-dire de la somme des capitaux et de l’ensemble des idées et des intelligences. C’est sur ce double fondement que la civilisation est assise. Tous deux sont très précieux : le devoir de chaque génération est de les conserver l’un et l’autre, de les accroître et de les transmettre augmentés à la génération suivante.
Le fonds intellectuel est le plus précieux des deux, parce qu il est la source la plus abondante de la richesse, parce qu’il répartit avec le plus de libéralité ses bienfaits et qu’il est celui dont la perle se répare le plus malaisément. Quand une armée ennemie a ravagé le territoire d’une nation civilisée, la nation se remet à l’œuvre après la retraite des des-
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tructeurs et quelques années suffisent parfois pour effacer la trace matérielle de leur passage : la France l’a éprouvé en 1814, en 1815 et en 1870. Mais quand la barbarie vient à étendre ses ténèbres sur une belle contrée, comme on l’a vu à l’époque des invasions germaniques du v« siècle, il faut ensuite de longs siècles pour la tirer de la misère et pour y faire briller de nouveau les lumières de l’intelligence.
Le capital intellectuel se trouve en réserve dans les ouvrages des savants et, par conséquent, dans les bibliothèques. Il se transmet par la lecture et par l’enseignement. Les savants et les inventeurs l’accroissent; il s’enrichit de toutes les découvertes théoriques et de tous les perfectionnements pratiques que l’incessante activité de l’esprit humain produit. Les professeurs, les publications utiles de tout genre, la conversation, l’apprentissage, les conseils des hommes expérimentés contribuent de diverses manières à le faire circuler. Il opère en vue de la production industrielle par l’organe de tous ceux qui ont reçu une instruction quelconque et qui travaillent. De toute façon, de nos jours, avec la facilité des communications et la multiplicité des rapports internationaux, les découvertes ne peuvent pas demeurer longtemps le secret d'un homme ou le privilège d une nation, mais elles circulent et entrent promptement dans le
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Plus les outils sont perfectionnés par la science, plus, en général, l’action musculaire des travailleurs tend à diminuer et l’action intellectuelle à s’accroître.
La science donne au délmt ses services au rabais, puis bientôt elle les donne gratuitement.'
Paradoxe économique : Étant donné que le prix de ' ent ' d’un produit se compose du salaire des ouvriers, CL. prix des matières premières, de l’intérêt des capitaux et du profit de l’entrepreneur, il est possible, grâce à la science, de créer un produit à meilleur marché avec des matières plus chères, des salaires plus élevés, plus d'intérêt pour le capital, et, en définitive, avec un profit plus considérable pour l’entrepreneur.
Aussi le capital intellectuel est-il un des trésors les plus précieux de l’humanité et une des causes les plus efficaces de la multiplication des produits et de leur bon marché.
Sommaire. — 21. L’épargne. — 22. Le capital et le fonds de consommation. — 23. Le renouvellement du capital. — 24. L’importance du capital dans la production. — 25. Le rôle du capital à l’égard du travail. — 26. Les capitaux productifs et improductifs. — 27. Le capital fixe. 28. Les machines. — 29. L’influence des machines sur l’état intellectuel des ouvriers. — 30. L’influence des machines sur le déplacement des intérêts. — 31. Le capital circulant.
2i. i.’épai-4çtBe. — Le travail est le premier élément de la production. Il n’est pas le seul, puisque, dans tous les travaux de la civilisation et même dans presque tous les travaux de l’état sauvage, l’homme s’aide d’outils et emploie des matériaux diversement préparés, lesquels représentent toujours un travail antérieur et une richesse déjà créée.
Cette richesse figure aussi au nombre des éléments de la production : elle est le capital, et le capital a sa source principale dans /’épargne.
Nous avons dit que l’économie politique était une science morale, ayant ses principes d’action dans des qualités inhérentes à la nature morale de l’homme. En effet, nous avons trouvé d’abord Y activité laborieuse et intelligente qui crée. Nous rencontrons maintenant une seconde qualité également indispensable, la prévoyance donnant naissance à l’épargne, qui ménage, conserve et amasse.
Épargner, cest ne pas dépenser immédiatement pour la satisfaction de ses besoins personnels tout le produit de son travail ou tout son revenu; la partie réservée est précisément l’épargne. Celui qui ne réserve rien est un imprévoyant. Celui qui, possédant un capital, productif ou non de revenu, ne se bornerait pas à consommer pour des satisfactions personnelles tout le revenu, mais ne saurait même pas s’abstenir de consommer immédiatement une partie ou la totalité du capital et qui tuerait ainsi la poule aux œufs d’or, serait plus qu’imprévoyant : il serait prodigue.
Prenons pour exemple élémentaire de l’intluence de l’épargne deux hommes, seuls dans une île, l’un pêchant, l’autre chassant, tous deux échangeant une partie de leurs produits afin de varier leur nourriture. Supposons que le pêcheur ait la vertu de la prévoyance et que le chasseur ne l’ait pas.
' Le chasseur consomme, jour par jour, le gibier qu’il a tué ou le poisson qu’il a obtenu par échange, tantôt beaucoup, tantôt peu, selon la fortune; les mois s’écoulent pour lui sans améliorer son sort et sans le mettre à l’abri des horreurs de la faim si la maladie venait à le saisir ou si la chance lui était obstinément défavorable. Ainsi agissent les peuplades sauvages; c’est une des raisons pour lesquelles elles croupissent dans une profonde misère.
Le pêcheur, au contraire, fait con.stamment deux parts dé sa pêche ou du gibier qu’il achète avec sa pêche. Il en mange une. jour par jour, pour se nourrir. Mais, dût-il se priver, il en réserve une autre, grande ou petite, comme il peut ; il , la sale ou la fume; il fait, en un mot, des provisions qui
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d abord lui auraient assuré sa subsistance, si le poisson était
venu a manquer pendant quelque temps, et qui ensuite lui
permêltent d employer des journées entières à faire de rneil
leurs filets ou à se bâtir une cabane. Ses provisions s’accu
mulent sous diverses formes, telles que celle du filet, qui
est un outil destiné à rendre de longs services, et de la
cabane qui abritera le propriétaire pendant le reste de ses
jours. Ce propriétaire s’élève bientôt à une position très
supérieure à celle du chasseur; il devient relativement
iicne • cest a 1 épargne qu’il doit cet avantage. Non seule
ment il jouit de plus de commodités pour la vie, mais, ayant
plus d outils et de meilleurs outils, il fait désormais chaque
jour une pêche plus lucrative que n’est la chasse de son voisin
Cet exemple est une image simple des faits qui se repro
(luisent constamment et sous les formes les plus diverses dans 1 état social.
Les deux vertus cardinales de Véconomie politique sont le travaü et /’épargne, que Von peut nommer le principe créateur et le principe conservateur de la richesse.
Il y a quatre états possibles à ce point de vue r lo Un homme qui ne posséderait ni l’une ni ^mtre vertu et qui n’aurait pas un capital dont le revenu, fructueusement placé entre les mains d’un producteur, le fit vivre ou une famille qui recueillît son infirmité et sa vieillesse, sei’ait au point de vue économique, un être inutile, on pourrait meme dire presque un être nuisible à la richesse sociale puisque son existence ne servirait qu’à en diminuer la masse Un homme qui n’aurait que le travail sans l’épargne serait piiur ainsi dire condamné à rouler le rocher de Si syphe, c est-à-dire à recommencer toujours la même beso^me sans être jamais plus avancé; cependant, grâce surtout^’au mécanisme de l’échangé, une partie des fruits de son travail pourrait être épargnée par d’autres et profiter à la société.
3o Un homme qui s’emploierait seulement à conserver les épargnés antérieurement faites par lui ou par ses parents serait utile à la société, jiar cela même qu’il lui assurerait la jouissance continue d’un certain capital.
4° L homme le plus utile à lui-même et à ses semblables
LE CAPITAL 4;i
dans les cindllions ordinaires de la vie économique est celui qui réunit les deux vertus, produisant beaucoup et consommant moins qu’il ne produit : travailleur et économe. Chacun doit s’appliquer de bonne heure, en contractant l’habitude de l’activité et de l’économie, à devenir un de ces hommes.
Ce qui est désirable pour chaque individu en particulier est indispensable pour les sociétés considérées dans leur ensemble; toute société qui ne réunirait pas le travail etl’éjjargne serait infailliblement condamnée à végéter et même à dépérir.
Le capital et le fonds de eonsonimation. — L’épargne n’est que le premier terme d’une évolution complexe; elle représente l’abstinence, le sacrifice de la jouissance immédiate en vue d’un profit ultérieur; mais elle ne constitue pas par elle-même le profit. Un avare qui entasserait dans sa cave écus sur écus pendant toute la durée d’une longue existence ne tirerait pour son bien-être réel aucun avantage de ses accumulations successives et priverait momentanément la société des richesses qu’il retirerait de la circulation. Les épargnes, une fois faites, peuvent être utilisées pour la production , c’est-à-dire employées en instruction , en outils, en matières premières, en salaires, en instruments de production , afin de former l’homme, de seconder ou de payer son travail : c’est ce qu’on appelle capitaliser, dans le sens le plus large du mot.
Toutefois l’expression de capital, sans qualificatif, est ordinairement réservée par les économistes et doit l’être, afin d’éviter la confusion du langage, aux capitaux matériels; les sommes dépensées pour l’instruction ne figurent pas dans cette catégorie, parce qu’elles sont employées à enrichir le capital intellectuel , lequel appartient à la catégorie des forces productives.
Toutes les épargnes ne sont pas immédiatement capitalisées. Chacun, en pareille matière, est juge de l’opportunité : l’économie politique se borne à poser comme principe qu'i/ est bon que le plus d'épargnes possible soient le plus promptement possible capitalisées.
Dans le langage ordinaire, le mot capital désigne souvent toute espèce de richesse. La langue économique ne lui
donne pas ce sens, à la fois étendu et vague, parce qu’il est
bon de désigner les choses distinctes par des expressions distinctes.
^ Toute richesse n’est donc pas nécessairement du capital et n est pas destinée à le devenir. Les revenus des rentiers ne sont pas des capitaux. Quoique les salaires soient payés par le capital, ils ne sont plus un capital dès qu’ils sont en la possession des ouvriers et que ceux-ci les dépensent pour vivre. Il y a ainsi une grande partie du revenu d’une nation qui forme le fonds de consommation, ou fonds de jouissance, c est-à-dire la portion de la richesse dépensée pour I entretien personnel et pour les consommations de luxe.
On conçoit qu’une même somme puisse passer de la catégorie du capital dans celle du fonds de consommation. Ainsi, au moment où le patron tire de sa caisse l’argent [lour la pave de ses ouvriers, c’est un capital qu’il donne, et l’ouvrier, lorsqu’il compte cet argent à son boulanger, puise dans son tonds de consommation.
Dans quelques cas, relativement rares, le capital peut avoir
une autre origine qu’un produit du travail humain. C’est
ce qui^ a heu quand, par droit d’accession, une bande de
terre s’ajoute à la propriété d’un riverain, ou quand, dans une
contrée inhabitée, le premier occupant ensemence un champ.
Pour qu’il y ait capital, il faut trois conditions :
1 Un produit ou une chose matérielle appropriée par 1 homme ; i r r
2» V épargne de ce produit;
V emploi en vue d'une production ou, suivant un terme fréquemment employé, en vue de la reproduction puisque le capital est un produit et qu’il est consommé en vue de reproduire une nouvelle richesse.
Les deux premières sont les conditions préalables : d’elles dépendent l’abondance ou la rareté du capital. Si l’on produit peu, il sera de toute impossibilité qu’il y ait beaucoup de capitaux; d’autre part, si, tout en produisant beaucoup, on épargné peu, il sera encore impossible d’avoir beaucoup de capitaux; car production, épargne, consommation, capital sont des phénomènes liés entre eux par des rapports étroits.
La somme totale des capitaux d’une nation se compo o de toutes les épargnes accumulées antérieurement et qui, n’ayant pas été encore détruites par l’usage ou par le temps, sont utilisées ou propres à être utilisées présentement. Quand le corps social est en état de santé, c’est-à-dire quand la société n’est pas sous le coup d’une crise passagère ou dans une période de décadence, à cette somme totale des capitaux préexistants, conservés ou renouvelés, s’ajoute annuellement la somme des capitaux formés dans l’année. Cette dernière provient de \ épargne de l'année^ laquelle est égale à l'excédent de laproduption sur la consommation improductive. Si l’on a beaucoup produit et beaucoup consommé, l’excédent est faible et peut être nul; si l’on a beaucoup produit et beaucoup épargné, l’excédent est considérable.
Il peut arriver qu’on n’épargne pas du tout et qu’on consomme plus qu’on n’a produit dans l’année; dans ce cas, le corps social n’est pas en état de santé et la nation est obligée, pour subsister, de consommer une portion des capitaux antérieurement formés.
S3. Le renouvellement du capital. — La troisième condition, l’emploi, est celle qui caractérise essentiellement le capital. Nous savons que toute épargne, qu’elle soit sous forme de produit ou d’argent, lorsqu’elle est appliquée à la production, devient par là même un capital. Elle peut être appliquée sous des formes très diverses. Cependant tous les capitaux ont comme trait commun d’être des avances à la production et, partant, de devoir être récupérés., immédiatement et en totalité ou peu à peu et par parties, sur le produit qu'ils servent à créer.
Quand on parle des capitaux accumulés, il ne faut pas se les figurer comme un monceau de richesses entassées, soigneusement mises en réserve, à l'abri de tout péril et de toute cause de destruction, et grossies d’année en année par une nouvelle addition de capitaux, comme serait une pyramide d’Égypte à laquelle chaque génération superposerait successivement une assise de pierres. Ancien ou récent, le capital est toujours en activité, et cela par essence, puisque la richesse épargnée ne devient capital qu’autant qu’elle est
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employée. Les capitaux ne sont productifs qu'à condition d'être consommés.
Des capitaux que nous possédions aujourd’hui, lesquels nous viennent de nos pères? A l’exception des grands monuments qui sont demeurés à travers les âges et des travaux d’utilité publique, jetées, ports, routes, constructions, qui datent aussi quelquefois de loin, mais qui ne sont en état de servir que grâce à de fréquentes réparations, c’est-à-dire à des apports de capitaux faits par les générations successives, nous serions bien embarrassés de le dire. Les capitaux de nos pères ont été consommés pour créer des produits qui, devenant capitaux à leur tour, ont été consommés eux-mêmes pour donner naissance à de nouveaux produits. C’est un renouvellement perpétuel et une chaîne sans fin.
Voici une machine à vapeur : c’est du capital. Gomment a-t-elle été construite? A l’aide d’un capital qui a payé les salaires, le fer et les autres matériaux. Ce capital lui-même, d’où venait-il? Peut-être d’un cultivateur-propriétaire qui l’avait prêté à l’usine et qui l’avait formé par des épargnes faites sur ses récoltes annuelles. Comment ce cultivateur avait-il pu faire ces épargnes? Sans doute parce qu’il était laborieux et vigilant, mais aussi parce qu’il avait un bon outillage, acheté avec les capitaux que lui avaient légués ses pères, et des terres assainies et amendées par les travaux de plusieurs générations, c’est-à-dire par du capital incorporé dans le sol.
Nous récoltons plus de 110 millions d’hectolitres de froment. Est-ce une pure création tirée du néant par le travail des cultivateurs durant une année? Non certes. Ces millions n’existent que parce qu’il existait auparavant un capital et qu’une partie de ce capital, de valeur moindre, il faut l’espérer, mais considérable cependant, aété consommée enengrais, en semences, en nourriture et en salaire de journaliers, en outils, en animaux de travail ; ce capital lui-même avait été formé anciennement ou récemment, par la transformation de capitaux antérieurs. On en dirait autant de tous les produits de notre agriculture et de notre industrie.
« Si le capital existant., a dit John Stuart Mill, se trans-
met d année en annee, de siecle en siècle, ce n'est pas pjar sa conservation, mais par sa reproduction perpétuelle. L’accroissement du capital est semblable à l’accroissement de la population. Tout individu qui naît meurt, mais le nombre de ceux qui naissent excède le nombre de ceux qui meurent. T>