L.V PROPRIÉTÉ H
L'inégalité entre les hommes d'un même groupe commence par la propriété mobilière, et c'est l'inégalité de la propriété mobilière qui, à la longue, rompt le cadre de la communauté primitive et fait tomber le sul lui-même dans la propriété privée.
Dans ce mir russe et dans cette rfma javanaise, qui pratiquent la propriété collective du sol, on répartit périodiquement entre les habitants les champs qui entourent le village ; mais chacun possède ses instruments, ses approvisionnements, son bétail
Les uns sont économes etentendus, ils soignent mieux leur lot, le labourent plus profondément, le défendent mieux des herbes ; ils entretiennent mieux leur bétail • Ils ne consomment pas tout le produit qui leur échoit; Ils en mettent de côté une partie et créent des approvisionnements. Ils deviennent ainsi relativement riches Les autres sont moins actifs, plus engourdis, moins prévoyants ; ils traitent moins bien leur terre et récollent moins; ils ne conservent pas leurs provisions : ils n entretiennent ni leur bétail ni leurs instruments de travail : ils Unissent par n'avoir plus ni bétail ni semenées, ni outils convenables.
Quand, au partage suivant, un lot leur échoit, ils ne e peuvent mettre en valeur; ils sont obligés de s'entendre avec les hommes de leur village qui ont été plus énergiques et plus prévoyants ; ils leur cèdent leur lot et se mettent à leur service. Parfois même, c'est la coutume du vi lage qui décide que ceux qui ^'ont su garder m bétail n. instruments de travail ne pourront
S!r rf!'?" ''"■"^' '^'' ''''''■ ^'•'" «rriveainsi presque partout à faire une part plus forle à ceux qui ont plus
de bétail, plus d approvisionnements ; c'est la nature de.
choses qui e veut ; caries autres, ceux qui sont privé,
dece capital, ne peuvent pas cultiver pour leur compte
Ainsi, dans ces communautés primitives, on voit naîtra bientôt deux catégories d'habitants, celles que, dans la langue de ces petites communautés russes, on appelli les familles fortes et les familles faibles : les familles fortes de leur ardeur au travail, de leur intelligence e <ie leur prévoyance; les familles faibles de leur propre ' nertie ou de leurs habitudes de dissipation. Par u cours naturel des choses, la terre finit par appartenii aux premières et par échapper aux secondes.
Un autre procédé encore dans ces petites communautés primitives a donné lieu à l'inégalité dans la possession de la terre. On partageait le sol qui était aux environs mêmes du village, on laissait à l'état de friche, de jachère ou de parcours, ce qui s'en trouvait éloigné. On ne le cultivait pas; cela eût donné trop de peine.
Les familles fortes dont je parlais il y a un instant, c'est-à-dire ayant le goût du travail et les moyens de travail, se trouvant bien pourvues en capital mobilier, instruments, approvisionnements, bétail, sont allées défricher des pnrties de ce sol laissées incultes; elles les ont encloses, ensemencées, épierrées, desséchées ou irriguées. A qui nuisaient-elles en faisant ainsi ? Elles [augmentaient la production des denrées utiles, elles (accroissaient la demande de travail agricole et offraient june occupation rémunératrice aux imprévoyants qui In'avaient pas su garder leur capital d'exploitation. Dans les communautés primitives, toutes les terres, ainsi . peu à peu gagnées sur le désert ou sur la forôt, devenaient propriétés privées.
Les terres mêmes qui entouraient le village et qui primitivement étaient réparties ou alloties, soit tous les ans, soit tous les deux ou trois ans, finirent par ne l'être qu'à des intervalles plus éloignés, tous les cinq ans, tous les dix ans, même trus les vingt ans. et dans la
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généralité des pays civilisés elles flrent place déflnili' vement à la propriété perpétuelle.
C'est que, au fur et à mesure que la production s'améliorait et que la population devenait plus dense, il fallait faire à la terre des avances qu il devenait impossible de compenser et de recouvrer en un petit nombre d'années : des travaux de dessèchement ou d'irrigation, des plantations d'arbres fruitiers, des constructions d'abord sommaires, puis bientôt solides et durables. Une possession précaire ou de courte durée n'eûti pas permis toutes ces incorporations de capitaux dans le sol. Puis, à quoi eùt-il servi de refaire des partages de terres entre tous les habitants, puisqu'un certain nombre, en négligeant d'entretenir leurs instruments de travail, leur bétail, et de se constituer des approvisionnements, s'étaient mis hors d'état de cultiver pour leur compte?
Telle est l'origine exacte de la propriété foncière; on en retrouve tous les traits aujourdhui encore dans les restes de communautés agricoles que nous fournissent l'Orient de l'Europe et l'Asie (1).
C'est donc bien du travail et de l'épargne qu'est née la propriété foncière.
Ordre historique des propriétés. — De là vient l'ordre des propriétés dans l'évolution sociale : d'abord les choses simplement mobilières, le fruit immédiat du travail, le gibier ou le poisson capturé, les fruits spontanés du sol, forment les propriétés privées primitives; bientôt s'y ajoutent les instruments de travail que chacun a faits, la flèche ou le filet, la hache ou la pioche; puis les approvisionnements que quelques hommes
1. Yoir pour plus de détails si/.rce sujet notre ouvrage :Le Col/ectivisme^ examen critique du nouveau socialismey 5* <idiiion; Alcan.
d'élite consliluent. Une propriété privée déjà plus perfectionnée, c'est l'abri, la hutte, la tente ou le gourbi, cette demeure faite de bois et de boue. Vers le même temps, les animaux domestiques ou domestiqués quf l'intelligence de l'homme s'est assujettis et que sej soins entretiennent ou multiplient, forment la princ* pale richesse individuelle. A un degré ultérieur de l'é volution sociale, chez les peuples sédentaires, dans les villages, l'instinct universel consacre la propriété privée de la maison et de l'enclos attenant ou verger : c'est sur ce coin de terre privilégié que naît la culture soignée et intensive, celle par laquelle l'homme se rend vraiment maître de la nature. Plus tard, la terre labourable, tirée de l'état inculte par quelques hommes économes et entreprenants', entre aussi dans le domaine de la propriété personnelle. Les prairies restent plus longtemps indivises, parce que l'action de l'homme s'y fait moins sentir. La forêt résiste pendant une plus longue période à l'appropriation individuelle, ainsi que les terrains de montagne, parce que l'homme y est moins fort, que le capital a sur ces catégories de terres une influence moins profonde; il arrive môme que dans beaucoup de pays, un peu en France, beaucoup en Allemagne et en Suisse, les forêts et les hauts pâturages, les Alpes, sont demeurés, au moins en grande partie, la propriété collective soit des hameaux ou des communes, soit des États (1). Gela ne veut certes pas dire que ces restes de la propriété collective appartiennent à tout le monde : car chaque village ou chaque district en défend avec ardeur l'usage aux villages ou aux districts environnants ou aux nouveaux survenants, aux Dabitants récemment établis. La propriété privée est
(1) Voir Dotre Traité de la icience des finances, !• édition, t. 1".