L'INTÉRÊT
Nature du prêt à intérêt. — L'intérêt dérive nécessairement de la na» tare du capital. — Circonstances qui influent sur le taux de l'intérêt. — Tendance générale de la civilisation en ce qui concerne la taux de l'intérêt.
Nature du prêt â intérêt. — tJn a vu dans la première partie de ce livre les services essentiels que le capital rend àr la production. Il est juste qu'on l'en récompense; la rémunération qu'on lui accorde reçoit le nom d'intérêt. On dit que le taux de l'intérêt est de 4, de 5 ou de 6 p. 400, suivant que, d'après les habitudes en usage dans un temps déterminé ou dans un pays déterminé, l'emprunteur d'un capital paye au capitaliste prêteur 4 francs, 5 francs ou 6 francs par chaque 100 francs empruntés, pour l'usage de cette somme pendant une année et en plus de la restitution de la somme ellemême. Les 100 francs dus et qu'il faudra restituer à l'échéance constituent le capital; les 4, 5 ou 6 francs que 'on doit payer en outre pour chaque année de la durée ,iu prêt se nomment intérêt.
La légitimité du prêt à intérêt a été contestée par quelques philosophes, quelques docteurs religieux et certains socialistes. La raison des doutes que quelques esprits élevèrent autrefois contre la légitimité de l'intérôt
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du capital tient à ce que Ton confond le capital avec l'argent, qui n'en est que la représentation et qui sert seulement à transférer la disposition du capita d'une personne à une autre. Cent francs en pièces d'argent ou d'or, au bout d'une année, restent exactemen* ce qu'ils étaient auparavant et ne font pas de petits « L'intérêt, dit-on, est de la monnaie qui engendre d la monnaie : ceU est contre nature. »
Cette erreur est manifeste, et on ne saurait trop la combattre. Le capital ne doit pas être confondu avei l'argent. Quand un homme emprunte à un autre 1,000 francs ou 10,000 francs, le prêt se fait bien par la livraison d'une somme d'argent ou d'une somme de ')illets de banque ou d'un chèque, c'est-à-dire d'un mandat sur un établissement de crédit; mais il ne faut pas s'arrêter à ces apparences : ce que l'emprunteur se procure en réalité, c'est le pouvoir appartenant au prêteur, par suite de ses épargnes ou de son travail antérieur, de puiser dans l'actif social, jusqu'à concurrence d'une valeur déterminée, des objets de toute nature suivant ses besoins. Avec les 1,000, 10,000 ou 100,000 francs empruntés, l'emprunteur peut se procurer à sa guise, soit du blé, soit une maison, soit un champ, soit des charrues, soit du bétail, des instruments de travail de toute sorte.
Ce sont les instruments de travail et les approvisionnements qui constituent à proprement parler le capital. Lorsque, dans les anciens temps, la religion chrétienne, faute de distinguer le capital de l'argent, se montrait peu favorable à l'intérêt des capitaux, il se trouva, parmi les deux branches différentes de l'Église chrétienne, deux explications et deux justifications du prêt à intérêt. C'est Calvin, d'une part, et les jésuites qui ont le mérite d'avoir réhabilité l'iulérôt du capital , d'r^oir prouvé que c'est un
phénomène naturel et qui n*a rien de contraire à la justice.
L'argent, disait Calvin, n'engendre pas de l'argent, c'est incontestable ; mais avec de l'argent on achète des terres qui produisent un revenu net, toutes dépenses de main-d'œuvre payées; on achète une maison qui produit des loyers ; on achète une vache qui donne du lait et fait plus que payer sa nourriture et son entretien, etc. Calvin distinguait assez nettement le capital réel que l'on peut se procurer avec de l'argent et l'argent luimême, qui n'est qu'un moyen d'acquisition.
Les jésuites, dans une analyse exacte, démêlèrent encore plus nettement le rôle que joue le capital dans les opérations industrielles et commerciales. 1
L'intérêt dérive nécessairement de la nature du capital. — Le propre du capital, c'est d'ajouter, dans une mesure plus ou moins considérable, à la production de l'homme. Qu'il s'agisse d'un fusil prêté à un sauvage, d'une machine à coudre prêtée à une ouvrière, d'une brouette ou d'une charrette et de chevaux prêtés à un ouvrier terrassier, d'une barque prêtée à un pêcheur, il est incontestable que le sauvage tuera plus de gibier avec un fusil qu'il ne l'aurait fait avec ses seules mains et à la course, que l'ouvrière fera plus de besogne avec la machine à coudre qu'avec une simple aiguille, que le terrassier déplacera plus de terre avec la brouette ou iivec la voiture et les chevaux que s'il n'avait pas eu ces instruments à sa disposition, que le pêcheur prendra plus de poisson avec une barque qu'il ne l'aurait pu faire s'il en avait été privé. Ces exemples pourraient être multipliés à l'infini : les instruments agricoles, l'outillage industriel, les locomotives, sont dans le même cas.
Puisque le capital augmente ainsi les forces produc-
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lives de l'emprunteur, il est naturel que celui-ci donne au prêteur du capital une partie de l'accroissement de production ainsi obtenu. Au lieu de prêter le capital, on peut le louer, louer le fusil, louer la machine à coudre, louer la brouette, louer les chevaux et le tombereau, louer la faneuse et la moissonneuse. Celui qui n a pas ces instruments a un grand avantage, quand il ne peut les acheter, à les louer pour une somme déterminée, au jour, à la semaine ou au mois. Le prêt est assimilable à une location : aussi dit-on parfois le loyer des capitaux pour indiquer le taux de l'intérêt.
Personne ne soutiendra qu'un homme qui a emprunté un tombereau et des chevaux, ou une machine à coudre, ou une machine à battre, soit régulièrement quitte envers le prêteur quand il lui restitue au bout d'un mois, ou de six mois, ou d'un an ces instruments de production en aussi bon état qu'auparavant. Il doit y ajouter quelque chose, à savoir une part dans le surcroît de productivité que l'usage des objets empruntés a donné à son travail.
D'un autre côté, le prêteur du capital, en s'en dessaisissant, a pu se porter préjudice à lui-môme ; car telle circonstance aurait pu se présenter où il aurait eu besoin de ces instruments et, ne les ayant plus, aurait été induit en dommage. 11 court, en outre, les risques de détérioration, parfois même de perte des objets prêtés; car l'emprunteur peut être soit infidèle, soit simplement maladroit et insolvable. Il est naturel que le prêteur soit indemnisé de ces risques. La simple restitution, au bout de six mois, d'un an, de dix ans, de l'objet prêté ne l'indemniserait pas. Car, indépendamment des chances de détérioration ou de perte, un bien futur ne vaut pas un bien présent, à cause de la briè- Ttté et dei aléas de la vie humaine. L'échange d'im