CHAPITRE PREMIER
L'échange est un fait instinctif dans l'humanité. — Les deux origrnes de l'échange. — Évolution graduelle de l'échange. — Formes diverses de l'échange. — La notion de valeur. — L'ordre des valeurs dan» l'hutuanité. — Causes qui déterminent les oscillations des valeurs. — La concurrence. — Les exceptions à la concurrence: les monopoles. — Effets de la concurrence. — Le prix.
L'échange est un fait instinctif dans l'humanité.
— Ce qui caractérise la production dans les sociétés civilisées, c'est que la plupart des hommes produisent ce qu'ils ne consommeront pas eux-mêmes, ou du moins bien au delà des proportions de leur consommation personnelle et familiale, et qu'ils se procurent, par la voie de l'échange ou de la vente et de l'achat, qui,sont les procédés habituels de l'échange, la plupart des objets dont ils ont besoin. Un cordonnier fait deux ou trois cents paires de bottes dans son année, tandis que pour lui et sa famille il n'en aura pas besoin d'une
LA CtHCULATION DES RICHESSES.
douzaine. Un petit propriétaire produit sur son hectare de vignes 50 hectolitres de vin, tandis qu'avec sa femme et ses enfants, il n'en boira que 6 ou 7. Un ouvrier lunetier passe sa vie à faire des lunettes dont, s'il a une bonne vue, il ne fera lui-môme aucun usage personnel.
La production en vue de l'échange a donc presque remplacé dans les sociétés modernes la production directe en vue des besoins du producteur. La première partie de cett)uvrage a montré comment la division du travail aide chaque jour davantage à la disparition de l'ancienne production patriarcale, oh chaque famille consommait à peu près ce qu'elle produisait, et ne produisait que peu d'objets au delà de ceux qu'elle consommait directement.
L'échange a de tout temps existé, mais dans des limites plus ou moins étendues. L'échange est un de ces grands faits instinctifs qu'aucun homme n'a inventés ; c'est comme le langage, c'est comme l'association et le groupement en tribus et en sociétés; personne n'a pu se dire l'inventeur de l'échange, ni du langage, ni de l'association. L'homme est né avec une disposition naturelle pour l'échange.
Les deux origines de l'échange. — L'échange a deux origines : la diversité de capacité productive des différents territoires, la diversité d'aptitudes productives des différents hommes. La diversité de capacité productive des diverses terres est un fait absolu; la iliversité d'aptitudes productives des différents hommes n'est que relative.
L'un des besoins impérieux de l'homme, c'est le selï ©r, il y a des pays que la nature n'a pas doués dd self 1*8 Soudan, par exemple, certains districts de l'Inde. Dès qu'ils se sont avisés de l'existence de salines en dehors
de leurs territoires, les habitants du Soudan et ceux de ces districts de l'Inde ont appris à offrir les denrées qu'ils avaient en abondance, comme le bétail, pour so procurer cette chose si indispensable pour eux, si rare our eux, le sel. C'est là un frappant exemple, mais il / en a des milliers du môme genre.
La diversité des aptitudes productives des hommes î, dans le sein môme des tribus les plus primitives^ onstitué graduellement l'échange. Un homme plus faillie que les autres, soit qu'il fût mal venu de naissance, soit qu'il eût été blessé, atteint de maladie, ne valait guère pour la poursuite du gibier ou pour la pêche, dans une tribu de chasseurs ou de pêcheurs; mais il pouvait faire des flèches ou des harpons, od réparer les huttes, ou transformer en vêtements le» peaux de bêtes sauvages. De ces humbles commence* ments de l'échange, l'instinct particulier qui le distinguerde la bête a graduellement conduit l'homme à cette séparation des professions, cette division si détaillée du travail qui a centuplé la capacité productive de l'humanité.
Les animaux n'échangent pas; l'hommô multiplie de plus en plus les échanges ; ce qui chez lui était un instinct aveugle a fini par devenir un acte réfléchi, raisonné, prémédité.
Évolution graduelle de réchange. — Au début, la plupart des homme» n'échangeaient que leur superflu contre le nécessaire, c'est-à-dire une très petite part de leur production contre quelques objets indispensables qui leur manquaient, le dixième, par exemple, ou le cinquième du produit de leur chasse ou de leur pêche contre quelques flèches, ou quelques peaux préparées pour le vêtement, ou contre la réparation de leur hutte. P^is la production en vue de l'é-
change a pris une part de plus en plus grande, et aujourd'hui la généralité des hommes échangent les neuf dixièmes de leur production, sinon leur production tout entière, contre la production d'autres hommes dont certains demeurent aux antipodes. La blouse de l'ouvrier faite de coton qui vient d'Amérique et teinte avec de l'indigo qui vient de l'Inde, son pantalon qui est souvent tissé avec de la laine de laPlata ou du Cap, le café qu'il prend et qui vient du Brésil, le sucre dont il se sert et qui peut arriver de Java, le tabac qu'il fume et qui peut provenir du Maryland ou de la Virginie, sont des exemples de la complexité et de la solidarité que les relations d'échanges établissent entre les hommes.
L'échange développe l'échange: aux diversités d'aptitudes naturelles entre les hommes se joignent bientôt, dès qu'il s'est créé une profession spéciale nouvelle, les accentuations que l'influence du milieu, de l'éducation, de la transmission héréditaire, produit dans ces diversités d'aptitudes naturelles, qu'elle vient encore développer.
Formes diverses de rechange. — Les procédés de l'échange sont très divers : on peut échanger un produit contre un produit, par exemple une livre de sel ou de sucpé contre une, deux ou quatre livres de blé ou d'orge; un produit contre un travail, par exemple un quartier de venaison ou un panier de poisson contre la réparation des flèches du chasseur, des filets ou du canot du pécheur; un produit contre des services personnels : un chef de tribu ou un homme riche dans une tribu peut assurer telle quantité de nourriture et telle quantité de vêtements à tel autre homme pauvre qui se tiendra toujours à sa disposition pour recevoir et exécuter ses ordres. Le
développement de la civilisation fait r.altre une foule de modes divers et nouveaux de l'échange.
L'échange suppose la propriété ; il est un rapport d'égalité : dans l'échange régulier, absent de fraude, d'oppression ou d'aveuglement et de légèreté, chacun des deux échangistes doit faire un gain et se trouver plus à son aise qu'auparavant. Celui qui aura échangé du blé contre du sel ou du sucre devra se réjouir de l'échange, parce qu'il avait plus de blé qu'il ne lui en fallait et qu'il manquait de sel ou de sucre; l'autre partie, qui a abandonné son sel ou son sucre contre du blé, doit également gagner à l'échange, puisque le blé lui faisait plus défaut que le sucre ou le sel. De même pour chacun des exemples précédents : celui qui a obtenu un quartier de venaison contre la réparation d'instruments de chasse ou de pêche doit se réjouir, parce qu'il s'entend mieux à réparer ces instruments qu'à tuer le gibier; et l'autre partie de même, parce qu'elle peut plus facilement tuer du gibier que réparer des armes, ce qui lui est pourtant indispensable.
En s'adonnant à la production des objets pour lesquels il a le plus d'aptitudes naturelles et en acquérant, par la voie de l'échange, les autres objets dont il a besoin, chaque homme augmente ses moyens de consommer.
La notion de valeur. — La légitimité et l'utilité de l'échange étant établies, quelle sera la règle qui Bervira de guide dans les divers échanges? Cette règle, c'est la notion de valeur; notion qui existe dans l'esprit de l'homme, d'abord d'une façon confuse, et qui graduellement se précise et s'accentue.
La valeur est la propriété qu'a tel objet de s'échanger contre un certain nombre d'autres. Par exemple un hectolitre de blé vaut un agneau d'une moyenne gros-
seur, ou 10 kilogrammes de laine ou 20 kilogrammes de sucre. La valeur n'est jamais ni absolue ni toujours la même; elle varie suivant les circonstances extérieures etsùivantlesimpressions de Tesprit deThomme. A un autre moment ou dans un autre lieu l'hectolitre de hlé pourra ne plus valoir que la moitié d'un agneau gras ou 5 kilogrammes de laine ou 10 à 12 kilogrammes de sucre, de même aussi que, dans un autre temps et dans un autre lieu, l'hectolitre de blé pourra valoir trois ou quatre fois plus de chacune des denrées que je viens d'indiquer. La valeur, c'est la puissance dans l'échange.
Quelles sont les causes qui déterminent la valeur, cette chose si ondoyante et qui tient une si grande place dans le monde?
Pour qu'une chose ait de la valeur, il faut trois conditions indispensables : d'abord qu'elle réponde à un désir de l'homme, ensuite qu'elle soit d'une acquisition exigeant quelque effort, enfin que la jouissance puisse jn être transférée d'une personne à une autre.
Il n'est pas nécessaire, pour qu'un objet ait de la valeur, que tous les hommes en désirent la possession ; il suffit que quelques hommes aient du goût pour lui. On désire des objets, soit parce qu'ils sont utiles, comme le pain, la viande, le vêtement; soit parce qu'ils sont simplement agréables et flattent le caprice, la vanité, comme un diamant, une dentelle, un tableau, un objet rare; soit parce qu'ils répondent à un sentiment particulier, comme un souvenir.
La conformité à un désir de l'homme est donc le premier fondement de la valeur. La possibilité de transférer l'objet du désir d'une personne à une autre est la seconde condition fondamentale. La santé est un grand bien, le premier des biens, elle est pour l'individu qui
la possède la source de beaucoup d'utililés et de beaucoup de jouissances; mais comme elle ne peut se transférer de la personne qui en jouit à la personne qui en manque, elle ne peut donner lieu à un échange et, dans le sens économique rigoureux, n'a pas de valeur
La difficulté d'acquisition est la troisième condition de la valeur; quand un objet, si désirable qu'il soit, est fourni par la nature en telle abondance qu'il est à la disposition de chacun, cet objet n'a pas de valeur; comme l'air respirable ou comme le soleil.
Divers écrivains ont fait reposer la valeur sur l'utilité, en donnant à ce mot un sens qui serait plutôt celui du mot de désirabilité, sur la rareté, sur le travail incorporé dans une chose ; ce sont là des explications qui contiennent une part de vérité, mais sont incomplètes.
La valeur est un composé de l'intensité des désirs et de la difficulté d'acquisition ou de production des choses.
L'ordre des valeurs dans rhumanité. — L'ordre des valeurs est l'ordre des préférences dans l'esprit de l'homme. Tel homme excessivement riche préfère un tableau de Rubens à 100,000 francs ou à toute la diversité des objets que l'on peut se procurer avec 100,000 francs ; si donc cet amateur se trouve en présence d'un concurrent, très riche aussi, également grand amateur de tableaux, qui lui dispute ce Rubens, il consentira à le payer 100,000 francs.
L'ordre des valeurs dans une société civilisée ne correspond pas le moins du monde à l'ordre des utilités dans le sens le plus ordinaire du mot. Ainsi le diamant ou la dentelle fine, qui ne font que parer la femme, valent plus qu'un chaud manteau qui Tabrite du froid ; la truffe, qui ne nourrit pas et dont l'usage fréquent nuit plutôt à la santé, vaut plus que la pomme de terre, qui est autrement essentielle à l'homme. On peut dire
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même que l'ordre des valeurs est souvent le renversement de l'ordre des utilités habituelles. 4
Quelques écrivains ont vu dans cette situation une
anomalie, une folie, un scandale : il n'en est rien. Ce „
-qu'ils prennent pour un désordre est plutôt une har- ^L
monie. m
Si les objets les plus essentiels au maintien de la 1-f vie étaient les plus coûteux, alors Thumanité aurait m beaucoup de mal à vivre et serait fort à plaindre. Au j^'' contraire, ce sont les superfluités au point de vue physiologique qui sont le plus coûteuses, et le gros de l'humanité n'a pas à s'en inquiéter.
La femme du peuple qui a de bons vêtements de laine n'est pas, au point de vue du vêtement, dans un état physiquement inférieur à celui de la femme riche qui porte une dentelle en point d'Alençon coûtant 1,000 francs le mètre. Le salarié qui boit du vin naturel à 30 ou 40 centimes le litre n'est pas physiologiquement dans une situation inférieure à l'homme riche qui boit du château-laffîtte à 10 ou 15 francs la bouteille. Le paysan qui a une chaumière propre et chaude ne pâtit pas physiologiquement plus- que le millionnaire qui s'est fait construire un immense château meublé d'objets rares.
Qu'importe, vraiment, à l'homme qui s*est procuré, moyennant 1 franc ou 2, une édition vulgaire d'un chefd'œuvre qu'un autre homme le lise dans une édition de ^uxe, coûtant cent fois plus?
C'est une preuve du développement de la civilisation que ce soient les objets considérés comme superflus qui aient le plus de valeur. Gela prouve que la généralité des besoins humains, les plus essentiels, peuvent être latisfaits à peu de frais, et que la différence entre les conditions des hommes dans une môme société est
L'ECHANGE, LA VALEUR. t
moinsprofonde en réalite qu'en apparence, raoinsgrande d'après les utilités réelles qu'ils peuvent se procurer que d'après les valeurs dont ils jouissent;
Il devait, d'ailleurs, naturellement en être ainsi : car le genre humain n'aurait pu se multiplier, si toutes les choses qui sontordinaiiement indispensables àl'existence de l'homme n'avaient pas été très répandue dans le monde, les unes communes et gratuites, comm l'air et l'eau, les autres d'une acquisition relativemen aisée, iomme le pain et les vêtements vulgaires.
Causes qui déterminent les oscillations des valeurs. — Quoique la valeur des objets dépende ainsi du jugement que porte l'esprit de chacun sur leur degré de désirabilité, cette valeur, chose fuyante et variable, tend néanmoins, pour la plus grande quai?tité des choses utiles à l'homme, à se fixer dans des limites qui, pour un temps donné et pour un même pays, sont assez étroites.
On n'obtient la valeur effective d'un objet que par le concours de deux volontés : la volonté de la personne qui possède l'objet et qui consent à s'en dessaisir, la volonté de la personne qui ne le possède pas et qui voudrait l'acquérir. En généralisant davantage, on arrive à cette formule que c'est l'offre et la demande qui I fixent les valeurs. L'offre représente ceux qui sont en \ possession de l'objet, mais qui désirent s'en défaire contre un autre ; la demande, ceux qui ne le possèdent pas et qui ont le désir de l'acquérir. Quand l'offre dépasse la demande, que par exemple il y a plus de personnes à vouloir se défaire de leur blé que de personnes qui : cherchent du blé, la valeur de l'objet, ici le blé, tend à baisser. Quand, au contraire, la demande dépasse l'offre, la valeur de l'objet tend à hausser. Ces oscillations en hîàusst) ou en baisse 8dArûdui«ent jus(^u'à co qu'on ai rive