‹ Précis d'économie politiqueChapitre 85 sur 113 · L'ÉPARGNE · texte numérisé non relu

L'ÉPARGNE

Les quatre usages que rhomme peut faire de raccroissement de ta force productive. — L'accroissement des loisirs et de la production.

— Le rôle de l'épargne. — Préjugés populaires opposés à l'épargne : le prodiSTie et l'homme économe. — Idée fausse que la destruction d'objets utiles fait parfois « aller le commerce ». — De l'intensité de l'épargne en France et de sa proportion au revenu national. — Les causes qui ont augmenté l'intensité de l'épargne.

— Les caisses d'épargne. — L'emploi de leurs fonds. — L'assurance et ses diverses formes. — Les sociétés de secours mutuels.

— Les sociétés coopératives conçues comme instruments d'épargne.

— Influence du marché des valeurs mobilières sur la formation et la rapide utilisation de l'épargne.

Les quatre usages que Thomme peut faire de raccroissement de sa force productive. — On

a vu que la force productive de l'homme et de la société en général suit une marche ascendante, due «n partie à la création incessante de nouveaux instruments de travail, en partie aux découvertes et aux inventions scientifiques et industrielles. De cet accroisBe-

ment de sa force productive, l'homme peut faire ud quadruple usage; il le peut consacrer : 1" à l'augmentation de ses loisirs ; 2" à l'augmentation de ses con sommations ou de ses jouissances immédiates; 3® ^ l'augmentation de ses instruments de travail, c'est-àdire à une nouvelle épargne ; 4® à l'accroissement de 1? population.

De même que l'homme peut affecter chaque développement nouveau de sa force productive à l'un de ces quatre objets, il peut aussi le répartir entre plusieurs ou même entre tous les quatre ; ce dernier cas est le plus usuel pour les diverses sociétés humaines.

L'accroissement des loisirs et raccroissement de la production. — Il '9st clair que l'accroissement de la force productive de Thomme et des sociétés pourrait être employé uniquement à procurer plus de loisirs aux hommes, plus de temps de repos. Mais il faudrait pour cela que le loisir fût pour eux le bien unique et suprême et qu'ils renonçassent à toat accroissement de la production, à tout développement nouveau de leurs instruments de travail, à tout agrandissement de la population.

Quoique les loisirs ne se soient pas accrus en proportion de l'accroissement de la force productive de l'humanité depuis un siècle, cependant on ne peut dire qu'ils soient demeurés absolument stationnaires, notamment depuis cinquante ans. La journée de travail a, en général, diminué. Dans la généralité des usines, elle n'est plus que de onze heures par jour, au lieu do treize ou quatorze, comme aux débuts de la grande industrie, de 1820 à 1840. Dans les métiers urbains, elle est tombée à neuf ou dix heures; enfln, dans les campagnes même, surtout dans les campagnes riches, elle est au-dessous de ce nu>]le ^lait autiefois. Nous ne

parlerons pas ici de la déplorable habitude qu'ont certains ouvriers des grandes villes de « faire le lundi», on même, quand les salaires sont élevés, de chômer deux ou trois jours par semaine en plus du dimanche.

S'il est bon d'élargir les loisirs pour le développement de la vie de famille, pour l'instruction et les distractions intellectuelles et artistiques, il est fâcheux d'en faire un pareil abus, surtout quand l'humanité a encore tant de besoins essentiels à satisfaire.

C'est à la satisfaction plus ample et plus complète des besoins de l'homme qu'est employée la plus grande partie du développement de la force productive de l'humanité. Procurer à l'homme un logis plus vaste, plus hygiénique, mieux clos, plus agréable; étendre et perfectionner son mobilier; lui assurer des vêtements répondant mieux aux diverses saisons et offrant un aspect décent, élégant même; rendre sa nourriture plus substantielle et plus variée; pourvoir à ses récréations douces et utiles, comme la lecture, la musique, l'art sous toutes ses formes; satisfaire sa curiosité par les déplacements et les voyages : la plus grande partie de l'accroissement de la force productive est tournée vers ces objets. Aussi l'humanité civilisée, considérée non seulement en masse, mais dans chacun de ses membres, a-t-elle à sa disposition beaucoup plus d'objets de consommation et de jouissance qu'il n'en était échu aux générations antérieures.

Le rôle de Pépargne. — Toute la production ne doit pas être tournée, toutefois, vers la consommation immédiate. Une partie notable doit en être consacrée à l'épargne, c'est-à-dire à la création de nouveaux instruments de travail; et c'est ce qu'ont fait instinctivement, avant même toutes les prédications des moralistes, les peuples civilisés. De tous les sentiments humains.

l'un de ceux que la civilisation a le plus développés, c'est la prévoyance; en lui donnant beaucoup plus d'efficacité pour le bien-être de l'individu, en modifiante! variant les modes par lesquels la prévoyance peut s'exercer, la civilisation a rendu ce sentiment beau-J coup plus général qu'il ne l'était autrefois. |

Nous n'avons pas à revenir en ce moment sur 1er avantages de la prévoyance et de l'épargne, qui en est la manifestation économique; nous sommes eniréplus haut (page 56) dans des développements à ce sujet ; on y a vu aussi la façon dont l'épargne, abandonnant la vieille forme de la thésaurisation stérile, prend dans les sociétés modernes celle de la capitalisation, c'est-àdire de la créafion incessante de nouveaux instruments de travail.

Préjugés populaires opposés à. Fépargne. Le prodigue et l'homme économe. — Il est, toutefois, un préjugé répandu auquel il est utile de s'arrêter pour le combattre. La généralité des hommes peu cultivés croient que celui qui épargne prive le public de travail, tandis que celui qui dépense beaucoup, qui entame ou mange son patrimoine, donne du travail aux ouvriers et, suivant une expression vulgaire, « fait aller le commerce ». De là vient la faveur (5ont beaucoup de gens entourent encore le prodigue, et la sévérité, au contraire, d'une partie de l'opinion publique pour les hommes très économes. Il y a là une conception inexacte.

Dans les sociétés modernes, l'épargne, qui se fait normalement sous la forme de capitalisation, donne autant de travail aux ouvriers et met autant en œuvr d'efforts humains que le fait la dépense des prodigue Les sommes que l'on épargne sont consommées; seul ment elles le sont d'une façon particulière et qui e

reproductive. Prenons pour exemple deux propriétaires d'égale fortune, l'un prodigue, l'autre très économe. Le premier se fait construire un opulent château qui ne servira qu'à lui seul, et se crée un parc d'agrément avec beaucoup de terrassements , des cascades , des jets d'eau, etc. Le second garde intacte sa demeure, mais il améliore son domaine en faisant défoncer ses terres, en les irriguant ou en les desséchant, en y faisant mettre des engrais, en créant de nouveaux corps de ferme avec des laiteries ou des étables mieux appropriées à la production. Dans l'un et l'autre cas, il y a la même dépense faite, les mêmes salaires distribués; seulement dans le premier cas la dépense a été, sinon tout à fait improductive, du moins en grande partie improductive ; dans le second cas, au contraire, la dépense a été productive ; la terre ainsi amendée, les bâtiments d'exploitation plus vastes et mieux organisés, produiront ou conserveront plus de céréales, plus de vin, plus de lait ou de fromage, plus de bétail qu'auparavant. L'épargnant aura aussi bien dépensé les sommes qiKil aura économisées que l'aura fait le prodigue ; seulement il les aura dépensées d'une façon qui accroît la force productive du pays, qui augmente son propre revenu à lui et l'ensemble du revenu de la société : telle est la différence entre la consommation productive et la consommation improductive.

Si, au lieu de propriétaires ruraux, on considère des capitalistes ou des rentiers, il en est de même. Deux rentiers ont chacun 100,000 francs de rente : l'un dépense tout son revenu à avoir table ouverte et luxueuse, à commander pour sa femme ou ses filles des étoffes fines, des dentelles, etc., à entretenir beaucoup de chevaux dans son écurie et à varier le type de •es voitures ; ce sont là amusements licites, mais qui

disparaissent bientôt sans rien laisser après eux. L#j rentier économe, au contraire, sur ses 100,000 franci <ie rente, en consacre 40 ou 50 mille à son train de" vie, et les 50 ou 60 mille autres, il les place. Gela veut •lire qu'il achète des actions ou des obligations de chemins de fer, ou des titres de la dette publique, ou' des parts d'une société de mines ou de hauts fourluMux. Analysons ces placements : avec ces 50,000 ou OU, 000 irancs économisés, la compagnie de chemins de fer, ou de hauts fourneaux, ou de mines, ou l'État, commande des rails, des locomotives, fait faire des galeries de mines ou des travaux de ports : tout un j monde de commerçants et d'ouvriers sont mis en activité avec ces 50,000 ou 60,000 francs; seulement ce 1 sont des ouvriers mécaniciens, des chauffeurs, des ' mineurs, des terrassiers pour travaux publics, tandis que dans le premier cas c'étaient des cuisiniers, des pâtissiers, des tapissiers, des tisseurs en étoffes de luxe, des carrossiers, des palefreniers. Les sommes' épargnées ont tout aussi bien été dépensées en commandes et en travail : seulement elles laissent un résultat productif, un accroissement des moyens de ' fabrication ou de transport.

Ce n'est pas que nous condamnions le luxe, on verra plus loin (page 330) que nous lui reconnaissons une utilité quand il est maintenu dans certaines bornes e( quand il ne détruit aucune richesse particulière. La destruction d'une richesse particulière est une perte pour la société tout entière. Celui qui convertit son capital, lui procurant un revenu, en des jouissances passagères et périssables, comme des vêtements, un mobilier luxueux, de la mangeaille surabondante et gaspillée, etc., celui-là appauvrit la société. Le prodigue est un destructeur de richesses; il diminue l'ai'

oir de l'humanité ; aussi la faveur que lui accordent uelques personnes ne repose-t-elleque sur un préjugé. Idée fausse que la destruction d'objets utiles ait parfois « aller le commerce ». — On doit asser également parmi les préjugés l'opinion que )ute destruction ou tout bris d'objets utiles ou agréales « fait aller » le commerce. A la fin d'une partie de ampagne , certaines bonnes gens brisent les verres t les assiettes en croyant faire œuvre pie, parce qu'on 3ra obligé d'en commander d'autres. De même quelues personnes s'applaudissent d'un incendie qui amèera le propriétaire dont la maison a brûlé à la recon- ;niire, s'il a des fonds. Cette conception que la estruction peut, dans certains cas, développer l'actiité du travail est complètement erronée. Comme on ient de le voir, les sommes qui, dans l'exemple de )ut à l'heure, serviront à acheter d'autres assiettes t d'autres verres à la place de ceux que l'on aura bri- Ss, auraient toujours dû être employées en comlandes de tuavail par leur propriétaire, à moins que ' 3lui-ci ne les entassât sans en rien faire, ce qui est ire dans la société moderne. De même pour les somles consacrées à remplacer une maison incendiée, lies auraient toujours, sans l'incendie, été employées 'une façon quelconque, soit à bâtir une autre maison our la louer, soit à acheter du mobilier, soit simplelent à acheter des actions ou des oJ)ligations de chelins de fer, des fonds d'État, etc. Or, on l'a vu, tout lacement de fonds est, en définitive, une commande de avail; tout placement équivaut à mettre à la disposion d'une autre personne. État, commune, départehient, société anonyme, des fonds qui servent à des » avaux ou à des dépenses. Seulement, en général, ce§ ! .^penses et ces travaux sont productifs d'une utilité

durable, parce qu'il en est fait un emploi pour des enreprises de commerce, d'industrie, d'agriculture ou de travaux publics, tandis que, des fonds dépensés en futilités, il ne reste rien après le court plaisir qu^ils ont procuré.

De rintensité de l'épargne en France et de sa proportion au revenu national. — L'épargne! est devenue beaucoup plus intense aujourd'hui qu'autrefois. On peut l'estimer en France, sous tous ses: modes, améliorations agricoles ou industrielles, constructions de bâtiments, placements mobiliers, à 2 milliards et demi ou 3 milliards de francs sur un revenu i qui est de 27 à 30 milliards pour l'ensemble de la nation. i Ce serait environ 10 p. 100 de leurs revenus que les particuliers économiseraient en moyenne. Mais il s'en faut que toutes les classes de la nation participent également à cette économie incessante. Celles quij s'y adonnent le plus sont le haut et le moyen commerce, la classe des très grands et des moyens capita-l listes, la bourgeoisie moyenne en général ; il n'est pas rare que dans ces catégories d'habitants l'épargne annuelle atteigne le quart, le tiers, parfois la moitié et même exceptionnellement plus encore du revenu. Gel sont là les classes les plus productives d'épargne : et ce n'est pas un des moindres services rendus à une société par les classes riches et aisées que de contribuer ainsi, par une si forte et si constante proportion d'épargne, à l'accroissement rapide du capital, c'est-à-dire des moyens de production et de progrès. A côté de ces classes spécialement vouées à l'épargne, il faut aussi citer les paysans propriétaires, dont un grand nombre| sont d'assidus épargnants, et l'élite, mais l'élite seulement, des ouvriers, des employés, des petits marchands et des domestiques. <

Les causes qui ont augmenté l'intensité de

J'épargne. — Si l'épargne augmente considérablement au fur et à mesure du développement de la civilisation, cela tient à trois circonstances : l'éducation et l'exemple propagent de plus en plus dans toutes les couches sociales le sentiment de la prévoyance ; la facilité d'épargner s'accroît avec l'augmentation des revenus, notamment des salaires; enfin, notre civilisation ingénieuse a multiplié les mécanismes et les types variés de l'épargne, les adaptant de plus en plus à la diversité des goûts humains et les mettant à la portée de tous.

Les caisses d'épargne. — Le plus connu et le plus populaire des organes de l'épargne, ce sont les institutions que l'on appelle caisses d'épargne. Introduites en France par l'initiative privée en 1818, année où fut fondée la Caisse d'épargne de Paris, ces établissements se sont promptement répandus. Ils reçoivent l'épargne goutte à goutte, c'est-à-dire par sommes de i franc et même de 10 centimes pour la Caisse d'épargne postale, instituée par l'État. Elles délivrent à chaque déposant un livret personnel où sont inscrites les sommes qu'il a versées, celles qu^il a retirées et le solde qui lui reste. Ces dépôts, si minces qu'ils soient et quoiqu'on les puisse retirer à volonté, produisent un intérêt assez élevé, autrefois 3 1/2 à 3 3/4 p. 100, réduit, depuis la baisse du taux de l'intérêt, à 2 1/2 ou 3 p. 100. Le compte total de chaque déposant, naguère j; limité à 2,000 francs, l'est désormais à 1,500 francs : depuis 1895, ces caisses ayant pour objet, non pas d'utiliser les fonds des grands et des moyens capitalistes, n mais simplement de faciliter la formation de l'épargne 1 des ouvriers, paysans, employés, petits commerçants. En 1835 on comptait en France 204 caisses d'épargne ] ou succursales : en 1850 il y en avait 565: en 1869 on en

332 i CONSOMMATION DES RICHESSES.

trouvait 1,173; en 1880, 1,405; en 1906, le nombre des caisses d'épargne privées, de leurs succursales et agences atteignait 2,077. En même temps la Caisse d'épargné^ postale dite Caisse nationale d'épargne^ créée en, 1881,) ouvrait ses guichets dans tous les bureaux de poster et en 1906 comptait 7,912 bureaux. Ainsi plus de» 10,000 établissements, soit un par moins de 4,000 habi-, tants, font fonctions de caisses d'épargne en France.

Le nombre des livrets d'épargne, c'est-à-dire des déposants, a suivi une progression semblable. Dans les caisses d'épargne privées on comptait 121,500 livrets en 1835, 684,200 en 1845, 2,130,800 en 1869, 4,562,000 en 1883, 7,668,000 livrets en 1906. Si l'on y ajoute les 4,795,310 livrets de Caisse d'épargne postale ou natio-! nale, on arrive à, environ 12 millions et demi de livrets en tout. Sans doute plusieurs de ces livrets peuvent appartenir à la même famille, le père, la mère et chacun des enfants pouvant en avoir un. Il est possible aussi que certaines personnes, mais en petit nombre, aient des livrets dans deux ou trois caisses d'épargne différentes, ce qui est interdit. Tout considéré, il y a, aa! moins, 4 millions et demi à 5 millions de familles intéressées dans ces précieuses institutions. Une loi récente qui permet aux femmes mariées de faire et de retirer, en leur nom personnel, sans l'intervention de leurs maris, des dépôts aux caisses d'épargne, étendra encore la clientèle de ces établissements.

Quant aux sommes dues par ces caisses aux déposants, elles montaient, pour les caisses d'épargne privées, à 62 millions de francs en 18H5, 393 millions en 1845, 711 millions en 1869, 1,280 millions en 1880, 1,816 millions en 1883, enfin 3,434 millions en 1906. Si Ton y ajoute 1,338 millions pour la Caisse d épargne postale, on arrive à 4 milliards 772 millions de francs,

qui formaient au 1" janvier 1907 la masse des dépôts.

En Angleterre, les dépôts aux caisses d'épargne, en 1907, atteignaient 5 milliards 300 millions de francs; dans l'empire d'Allemagne, en 1906, ils s'élevaient à 16 milliards 700 millions de francs; les populations ouvrières et les classes petites moyennes de ces pays ont, beaucoup moins que celles de la France, l'habitude de placements' en rentes ou en valeurs mobilières diverses; de là le chiffre énorme des dépôts aux caisses d'épargne en Allemagne, ce qui ne signifie pas que la population allemande soit plus épargnante que la française.

L'emploi des fonds des caisses d'épargne, -«^i L'emploi des sommes qui sont versées à ces établis-» iements est en France réglé d'une manière très stricte et tout à fait uniforme : il consiste dans l'achat de rentes sur l'État français ou dans un compte courant ouvert à une grande institution, dite Caisse des Dépôts et Consignations, qui elle-même place ses fonds disponibles en compte courant au Trésor public. Les caisses d'épargne sont ainsi en toute sécurité, puisqu'elles ont l'État même pour débiteur; mais l'emploi de ces énormes dépôts prête, sous un autre point de vue, à la critique. L'État, voyant toutes ces sommes affluer dans ses mains et s'augmenter de 2 ou 300 millions de francs régulièrement chaque année, est enclin à accroître ses dépenses extrÎLordinaires, par la facilité de trouver des ressources en dehors des emprunts publics. Il est ainsi soumis à une grande responsabilité en cas de révolution ou de guerre, les déposants pouvant alors réclamer en masse leurs dépôts. Il serait préférable de limiter k 1,000 francs, au lieu de 1,500, le montant de chaque livret, la Caisse d'épargne ne devant servir qu'à former «an premier fonds aux petits épargnants qui, au delà

d'une somme minime, peuvent acheter à leurs risques et périls des titres de valeurs mobilières. Le taux de l'intérêt devrait être réduit à 2 Va P- 100, afin que les caisses d'épargne ne soient pas détournées de leur destination et n'attirent pas principalement les versements des rentiers aisés ou des moyens commerçants. Il faudrait aussi, comme en Italie, en Autriche, en Belgique et dans différents autres pays, permettre aux caisses d'épargne d'employer une partie de leurs fonds en escompte de papier de commerce, particulièrement d'effets de banques populaires ou de sociétés coopératives ayant une bonne et solide situation, en prêts agricoles sur récoltes, môme en prêts hypothécaires. On pourrait ainsi beaucoup plus vivifier l'épargne, faire profiter les cantons où elle se forme des économies locales. L'exemple de l'Italie, de l'Autriche et de la Belgique semble prouver que ces emplois, sous une bonne direction, n'ont pas d'inconvénient.

L'assurance et ses diverses formes. — D'autres institutions qui facilitent singulièrement l'épargne, (ce sont les sociétés d'assurances. L'assurance est l'application la plus ingénieuse du principe de la prévoyance. Elle consiste à réunir un grand nombre de personnes qui sont assujetties aux mêmes risques, à demander à chacune d'elles une cotisation qui est fixée d'après la moyenne des risques que l'expérience a constatée, et à se servir du montant de ces cotisations pour indemniser pleinement ceux des adhérents qui auront •subi le sinistre prévu. Les assurances sont de bien des sortes; mais les plus connues sont celles contre l'incendie, sur la vie, contre les accidents, contre la grêle, contre la mortalité du bétail, les assurances maritimes ou contre les naufrages, etc. Si l'expérience a démontre que, pour une longue périod<« d'années, une maison suf

mille vient à brûler, la société d'assurances demandera à chacun de ses adhérents une cotisation, non pas exactement de 1 franc pour 1,000 francs de la valeur de la maison assurée, mais, comme elle a des frais divers d'administration, de 1 franc 50, par exemple, de cette valeur. En réalité, comme il ne brûle pas d'ordinaire une maison sur 1.000, la cotisation réclamée pour l'assurance contre l'incendie dépasse rarement 1 p. 1,000 et reste souvent au-dessous. Gela veut dire que le propriétaire d'une maison de 50,000 francs sera complètement indemnisé de l'incendie dont sa maison pourrait être atteinte, en payant régulièrement une coti sation, appelée prime, de 50 francs par an. L'assurance contre l'incendie est un instrument d'épargne en quelque sorte négatif, puisque son action consiste à faire que celui dont la maison ou les meubles ont brûlé ne subit aucune perte. L'assurance sur la grêle, ou sur la mortalité du bétail, ou les assurances maritimes contre les naufrages opèrent de la même manière.

L'assurance sur la vie fonctionne d'une manière différente. Un examen attentif de la mortalité humaine a permis de se rendre compte d'une manière assez précise de la durée moyenne de vie qui appartient aux hommes des différents âges. Si l'on prend un seul homme de vingt à trente ans, on ne peut savoir quand il mourra, quelle que soit sa santé ; mais si l'on réunit cent hommes, et à plus forte raison mille hommes du môme âge, soit de vingt ans, soit de trente ans, on peut dire d'une manière précise, sans risque d'erreur, du moins d'erreur importante, combien de ces hommes vivront encore au bout de dix ans, au bout de trente ans, au bout de quarante ans. Se fondant sur ces calculs de la durée moyenne de la vie humaine aux différents âges,

lett compagnies d'assurances sur la vie oui imaginé dei L. B. — EcoN. PoL. ■?2

combinaisons très variées, soit pour constituer des rentes ou un capital à leurs adhérents, quand ils arrivent à un âge déterminé, à cinquante ou à soixante ans par exemple ; soit pour former un capital qui est payé k la famille de l'assuré quand celui-ci vient à mourir. Ainsi, la famille n'est plus plongée dans la misère par la mort de son chef, qui la soutenait. L'homme de vingtf à trente ans qui s'assure sur la vie peut, moyennant unt versement annuel de 2 ou 300 francs par an pendantj toute son existence, assurer ainsi à sa famille un capital de 10,000 francs. S'il meurt dans la première année après avoir payé sa prime, le capital de 10,000 francs est acquis à la famille, quoique l'assuré n'ait fait qu'un versement unique de 2 ou 300 francs.

L'assurance sur la vie est singulièrement précieuse pour toutes les familles qui n'ont pas de fortune, mais dont le chef, par son activité personnelle, fait des gains de quelque importance. Tout négociant, tout industriel, tout fonctionnaire, tout médecin, tout avocat, tout artiste, tout bon ouvrier, devrait s'assurer sur la vie. En France ces assurances ne sont pas assez répandues; en Angleterre et en Amérique, c'est le procédé favori de l'épargne.

L'assurance sur la vie crée littéralement des capitaux, à la différence de l'assurance contre l'incendie, qui ne fait que reproduire d'avance la contre-partie des capitaui détruits. L'assurance sur la vie enrichit donc littéralemant et l'associé et la société.

L'assurance contre les accidents est en quelque sorte, un complément de l'assurance sur la vie, et il serait désirable que tous les hommes en général^ mais parti-, culièrement tous ceux qui exercent une profession assujettie à des ris(;iues fréçLuents et sérieux * ''usseni affiliés.

Outre le bien positif et matériel qu'elles procurent, tes sociétés d'assurances donnent à leurs adhérents un inappréciable avantage : c'est la sécurité d'esprit, le' calme ; on sait que si un malheur survient, ses conséquences matérielles pour la fortune et pour la famille seront compensées par l'indemnité à échoir.

Les sociétés d'assurances peuvent être de deux sortes: ou des compagnies dites « mutuelles » ou celles dénommées « compagnies à primes fixes ». Les premières sont des sortes d'associations coopératives où les associés eux-mêmes fournissent le fonds de roulement et le fonds de garantie, et où l'assurance se fait à prix coûtant, puisqu'il n'y a aucun capital d'actions à rémunérer. Les primes représentent seulement ce qui est nécessaire pour payer les sinistres, les frais généraux, les courtages aux intermédiaires et pour constituer les réserves que la prudence exige. Dans les compagnies d'assurances mutuelles les primes sont souvent variables, et accrues en fin d'exercice quand les sinistres ont été plus considérables qu'on ne le prévoyaiL

Les compagnies d'assurances à primes fixes sont de véritables associations de capitaux, où un groupe d'actionnaires ayant constitué un fonds cherche à le faire valoir de la manière la plus avantageuse pour lui. Ce mode d'assurances parait au premier abord plus coûteux et il l'est quelquefois; mais il offre certains autres avantages : le montant de la prime est connu d*avanc6 et ne peut jamais être accru pour l'exercice soit en cours soit expiré; le règlement des sinistres, c'est-à-dire le payement de l'indemnité, est souvent plus rapide. Enfin, l'intérêt pécuniaire des administrateurs et des actionnaires étant plus considérable dans ces assurances que l'intérêt des directeurs et des simples adhérents lans les compagnies d'^ '***aiic«8 «^ *^7elles, il y a dei

chances pour que la propagande soit plus énergique et les combinaisons inventées pour attirer le public plus i^ariées dans la première sorte d'assurance que dans la seconde.

Les compagnies à primes fixes et lescompagnies mu* tuelles se partagent le domaine dé l'assurance contre l'incendie : en France les compagnies à primes fixes ont une beaucoup plus forte clientèle que les mutuelles dans le champ de l'assurance sur la vie ; mais il en est différemment en Amérique, où les assurances mutuelles sur la vie sont très répandues. Pour l'assurance sur la grêle, risque excessivement variable et parfois très élevé, ce sont les compagnies mutuelles qui font le plus d'affaires. Au co'ntraire, les assurances maritimes et celles sur les transports échoient surtout aux compagnies à primes fixes. Quant aux compagnies contre les accidents, elles sont encore peu développées en France; mais jusqu'ici ce sont surtout les compagnies à primes fixes qui les exercent.

11 est probable que toujours les deux sortes de compagnies, qui correspondent à diverses catégories de besoins et de sentiments, vivront à côté l'une de l'autre.

Les sociétés de secours mutuels. — Il est une catégorie d'assurances qui est tout entière organisée ous le régime de la mutualité, c'est celle contre la naladie et pour les frais de funérailles. C'est l'objet des sociétés de secours mutuels, qui sont surtout répandues parmi les ouvriers, mais qui devraient s'étendre aussi aux employés, aux petits commerçants, aux petits propriétaires. Moyennant une rétribution minime, 1 ou 2 francs par mois, l'adhérent peut obtenir en cas de maladie les soins médicaux gratuits et une indemnité qui, si elle n'égale pas la valeur de sa journée

de travail, en approche. Au 1" janvier 11)06, ces socipiés

t'ASSURANCB. 339

étaient an nombre de 18,176 en France, comprenant 3,634,810 sociétaires participants et 450,152 membres honoraires, qui payent des cotisations sans avoir droit aux secours. Ces sociétés encaissaient 61 millions et demi de recettes annuelles, et dépensaient 47,516,000 francs. Elles s'étaient ainsi constitué un avoir de 429 millions.

Quelques-unes de ces sociétés de secours mutuels donnent de petites pensions de retraite à un certain' nombre de membres : elles servaient ainsi 69,573 pensions en 1905 pour 6,061,000 francs, et le montant de leur fonds de retraite à cette époque dépassait 196 millions; c'était là Tembryon d'un système libre de retraites qui, avec l'appui des pouvoirs publics, eût pu prendre de vastes proportions en propageant le sentiment de la prévoyance individuelle et de l'association libre.

Si les sociétés de secours mutuels se répandaient parmi les ouvriers agricoles, les employés, les petits commerçants, les petits propriétaires, si les femmes aussi y adhéraient en masse, le nombre de membres devrait s'élever à 10 ou 12 millions; on n*a fait encore qu'un premier pas dans la voie de la mutualité. Un préjugé a pendant longtemps écarté les femmes de ces sociétés; on croyait qu'elles étaient beaucoup plus malades que les hommes; on s'est aperçu que si les maladies sont pour elles plus fréquentes elles ont moins de durée ; il n'y a donc nulle raison pour repousser les femmes ; au 1" janvier 1906, on comptait 465,902 femmes membres participants aux sociétés de secours mutuels en France.

Agissant en toute liberté, par l'initiative des philanll thropes et des hommes ayant le sens de l'intérêt bien ( entendu, les combinaisons de mutualité peuvent sin- |: gulièrement se développer, par exemple pour l'assurance des mobiliers des ouvriers, pour l'assurance 1: contre le chômage, etc. Les compagnies à primes fixes

.jvo LA CONSOMMATION DES RICHESSES.

également pourront inventer et vulgariser bien des combinaisons usuelles. Il y a sans doute des fanatiques et des utopistes de l'assurance, ceux, entre autres, qui s'imaginent qu'on peut couvrir ainsi les risques de faillite ; mais on est loin d'être arrivé, même en théorie, à épuiser complètement le champ qui s'offre aux combinaisons ingénieuses de la prévoyance. Graduellement la mutualité et l'assurance diminueront, dans les diverses sphères de l'activité humaine, par l'application de la loi des grands nombres, la part autrefois si redoutable du hasard et de la fatalité.

Un moyen d'épargne qui, dans un champ réduit, donne d'excellents résultats, ce sont les sociétés coopératives de consommation. Nous avons dit plus haut (pages 193, 269 et 289) en quoi elles consistent. Ces associations formées en vue de vendre à leurs adhérents, et parfdis à tout le public, des denrées de bonne qualité et à bon compte, procèdent de différentes manières. Les unes vendent au prix coûtant, c'est-à-dire sans rechercher aucun bénéflce, et en constituant seulement les réserves auxquelles la prudence oblige. Les autres vendent à un prix qui n'est que légèrement au-dessous du prix des détaillants individuels; elles cherchent à réaliser des bénéfices ; à la fin de l'année elles distribuent à leurs adhérents, au prorata des achats de chacun, la partie disponible de ces bénéfices. Elles fontionnent ainsi comme des institutions d'épargne; car ce produit distribué, en fin d'exercice, représente pour le participant une somme qu'il a graduellement et lentement accumulée.

Influence des Bourses de valeurs mobilières sur l'épargne. — L'épargne est encore facilitée de nos jours parla forme des titres de rente et des valeurs mobilières. La généralité des actions de sociétés est émise au prix de

500 fr., et celle des obligations au prix de 3 à 500; cellesci, comme les rentes sur l'État, sont parfois divisées en coupons de 100 francs. On a inventé, pour les villes et certaines institutions d'intérêt public, des obligations à lots, qui, en réduisant d'un dixième environ l'intérêt annuel, donnent des primes de 150,000, 50,000, 20,000 et 10,000 francs. C'est 'une combinaison qui diffère de la loterie en ce sens que, si quelques participants gagnent des sommes énormes, aucun des participants ne perd sa mise. L'épargne, aursitôt formée et montant à peine à une centaine de francs, trouve ainsi à se placer immédiatement en valeurs de toute nature, dont quelques-unes sont d'une absolue sécurité et facilement négociables. Rien de pareil n*existait il y a cent ans.

Ce n'est guère que depuis un siècle, et plus particulièrement depuis la Restauration (1815) que l'on s'applique à perfectionner et à diversifier les combinaisons de l'épargne. Si la civilisation a singulièrement multiplié les occasions et les tentations de dépenses, elle a aussi, par une comp^sation qui jusqu'ici s'est montrée fort efficace, proportionnellement multiplié les occasions et les tentations d'épargner (1).

1. Depuis une dizaine d'années, on a joint au type ancien des actions de 500 francs des types nouveaux d'actions de 250 fr., de 100 fr., même de 50 et de 25 fr. On peut considérer que ces deux Iderniers types, sauf en ce qui concerne les valeurs qui doivent surtout correspondre à l'emploi de « l'argent de poche », de « l'argent mignon », comme on dit, sont trop minimes; mais les actions de 250 et celles de 100 fr. peuvent avoir de l'utilité pour intéresser les personnes ayant des ressources modiques à des entreprises d'une certaine importance; il importe, toutefois, que les personnes ayant peu de capitaux, d'instruction et peu de connaissances techniques, soient très attentives quand elles souscrivent des actions ou qu'elles en achètent. Voir notre Art de gérer et dt placer sa fortune (notp de la iZ* édition).

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