LA GYMNASTIQUE DES JEUNES FILLES
Importance de la gymnastique chez les filles. — Ce que doit être cette gymnastique : hygiénique et esthétique, jamais athlétique. — Utilité de la gymnastique respiratoire. — Le corset. — Viser surtout au développement de la partie inférieure du corps.— Rechercher la grâce et la souplesse des mouvements. — Exercices contrindiqués chez les filles. — Les jeux. — La danse. — La danse dans l’antiquité. — La danse moderne. — Le bal ; ses dangers. — Utilité et avantages de la danse bien comprise.
« Comme le frêle arbuste qui résiste à l'ouragan mieux que le chêne séculaire, écrit E. Paz, il faut qu’en conservant les parures et les grâces spéciales à son sexe, la jeune fille acquière toute l’énergie qui lui sera nécessaire un jour pour concevoir et enfanter sans danger ».
La petite fille, comme le petit garçon, devra vivre le plus possible au grand air, partageant le temps que lui laissent les leçons entre la promenade, la course et les jeux ; mais on s’attachera à développer chez elle plutôt la légèreté, la souplesse et l’adresse que la force.
La gymnastique de la jeune fille doit toujours rester hygiénique et ne jamais devenir athlétique. Les exercices de force ne pourraient avoir pour elle que des effets déplorables et la vieilliraient prématurément. Je crois, en outre, comme Lagrange, qu’une méthode de gymnastique qui exige, pour être mise en pratique, que la jeune fille endosse un travestissement masculin, qui lui impose des mouvements acrobatiques dans lesquels elle est obligée de prendre des postures qui touchent au grotesque, sera toujours un épouvantail pour les mères de famille et un objet de répugnance pour les jeunes filles.
Il faut, avant tout, apprendre à la petite fille, comme au petit garçon, à respirer ; cela a d’autant plus d’importance pour elle qu’on ne va pas tarder à l’emprisonner dans un corset. Or, comme chacun sait, le corset, tel qu’on l’emploie maintenant, déforme le thorax et transforme le type respiratoire abdominal en type respiratoire costo-claviculaire, lequel est défectueux puisqu’il diminue le champ de l’hé-
matose. Aussi, la respiration claviculaire détermine très vite l’essouflement et les battements du cœur : d’où palpitations et congestion du poumon. De plus, les muscles du cou, en comprimant, pendant les efforts de la respiration claviculaire, les veines de cette région, empêchent ou gênent tout au moins le retour au cœur du sang venant des parties supérieures du corps, de telle sorte que le cerveau, le pharynx et le larynx se trouvent bientôt congestionnés. Je n’insiste pas davantage sur les autres méfaits du corset, ils sont connus : retard de la digestion, abaissement du foie, prédisposition aux entéroptoses et particulièrement au rein mobile, avortement, etc.
Donc, il est du plus haut intérêt de faire faire de la gymnastique respiratoire aux filles. Mais, à cela près, ce n’est pas spécialement la partie supérieure du corps qu’on visera à développer chez elles. La résistance des muscles des bras, la solidité du poignet, toutes choses nécessaires à l’homme, ont pour la jeune fille et la femme une importance bien moindre que le développement du bassin. Les exercices qui leur conviennent sont surtout ceux qui favorisent le développement de la partie inférieure du corps. A ce point de vue, la marche, la danse, le saut à la corde, les jeux de volant, etc., sont parmi les meilleurs.
« Ce qu’il faut surtout augmenter chez nos filles, écrit Mme A. Moll-Weiss (1), c’est la flexibilité du tronc qui leur donnera par contrecoup des parois abdominales solides, chose essentielle pour leurs fonctions avenir. Voyez cette jeune paysanne, combien elle est solidement, superbement établie sur ses hanches ; leur développement magnifique est précisément dù aux occupations qui sont les siennes. Courbée vers le sol, elle sarcle les légumes, elle repique les plants, elle cueille les raisins ; sa vie se passe en flexions continuelles qui feront d’elle, plus tard, la femme aux maternités faciles, aux enfants superbes ».
Il ne suffît pas de tonifier les muscles de la jeune fille, de lui faire une cage thoracique plus vaste, de l’asseoir solidement sur ses hanches, il faut aussi veiller à l’éducation générale de tous ses mouvements ; de l’harmonie de ceuxci, de leur sûreté, dépend un des grands charmes de la femme : la grâce.
Je l’ai dit au début de ce chapitre et je le répète : la gymnastique des filles ne doit jamais être athlétique ; elle doit toujours rester hygiénique. Par conséquent, presque tous les exercices aux agrès, un très petit nombre exceptés, sont contre-indiqués chez elles. Elles ne doivent faire que des exercices d’assouplis-
(1) Les mères de demain.
sèment et des jeux. Presque tous les exercices d’assouplissement que j’ai indiqués pour les garçons peuvent être exécutés par les filles, sauf ceux qui pourraient les obliger à prendre des postures inconvenantes ou même simplement grotesques. Ainsi, les exercices dans la station accroupie, les exercices d’équilibre sur une jambe sont peu recommandables. Avec des jupes longues, ils sont très difficiles à exécuter ; avec des jupes courtes, ils ont un autre inconvénient qu’on devine. Il me paraît superflu d’insister. Avec un peu de tact, maîtres et parents se rendront aisément compte des exercices et des mouvements qu’il faut laisser de côté.
Dans la gymnastique féminime, on ne doit pas se contenter de régulariser et de coordonner les mouvements ; il faut aussi chercher à leur donner la souplesse, la grâce, l’harmonie. Dans ce but, on entrecoupe les exercices de danses, de chants, de rondes. En même temps quela jeune fille tonifie ses muscles, elle apprend à se tenir correctement et avec grâce, à marcher, à saluer, à se présenter. « Sans cela, comme le font justement remarquer Dérué et E. Laurent, la plus belle fille du monde n'est qu’une virago. Il n’est pas de plus pitoyable spectacle que de voir marcher ou s'agiter une anglaise ; il n’en est pas, au contraire, de plus
ravissant que de voir les gestes et les attitudes d’une espagnole ». L’anglaise danse la gigue, gesticulation épileptique et parodie échevelée de la danse ; l’espagnole danse le boléro et le fandango où se révèlent la grâce et la souplesse des attitudes.
Il faut aussi tenir compte de ce fait que la charpente osseuse de la femme est plus faible et plus délicate que celle de l’homme ; ses muscles sont également moins développés. Il faudra que les exercices des filles soient moins énergiques et aient une durée moindre. Tout exercice exigeant une dépense musculaire importante et prolongée doit être écarté.
Ces restrictions faites, il est certain qu’on néglige trop l’éducation physique de la jeune fille, précisément à l’âge où le corps se développe le plus activement, c’est-à-dire de six à quinze ans. « Tandis que, écrit M. Roger (1), le jeune garçon peut se mouvoir librement, courir, grimper, sauter, fortifier son corps par des jeux et se livrer à des exercices d’une gymnastique méthodique, la jeune fille, au contraire, est généralement privée, par ignorance ou par préjugé, des bienfaits d’un exercice fortifiant. Elle passe ordinairement la moitié de sa journée dans des salles d’école, le plus souvent installées dans de mauvaises conditions hygié-
(l) Loc. cit.
niques, et où l’obligation de se tenir longtemps assise sur des bancs incommodes fait prendre à son corps un maintien défectueux; puis, pendant de longues heures, elle s’occupe de travaux de ménage et d’aiguille, de l’étude des langues, de dessin, de musique, sans que des exercices corporels viennent ensuite neutraliser l’influence fâcheuse produite sur l'organisme par ces travaux sédentaires trop longtemps prolongés ».
Les médecins et les pédagogues doivent lutter énergiquement contre un pareil état de choses. Il faut que les jeunes filles bénéficient, comme les jeunes garçons, des bienfaits de l’éducation physique. Et c’est en commençant de bonne heure, vers la septième ou la huitième année, qu’on pourra éviter les déviations si fréquentes de la taille. La fillette au maintien défectueux, pâlie par la chlorose ou la leucorrhée, sera remplacée par la jeune fille fraîche et vigoureuse, bien d’aplomb sur ses jambes, la tête droite sans affectation, hardie sans exagération, habituée à se mouvoir droite et bien en équilibre, comme la fiancée du poète hindou : « Le corps de ma bien aimée est souple et élégant ; il est droit et élancé comme l'arbre de ciricha, lustré comme la tige du mirobolam ».
Après les exercices ou mieux avec les exercices d’assouplissement, les jeux doivent tenir
la principale place 'dans l'éducation physique des jeunes iilles. D’abord, le jeu engendre la gaieté, et la gaieté est un mouvement agréable de l’âme. « Habituez vos filles à la gaieté, dit Mme Moll-Weiss (1). Nos muscles qui reflètent nos impressions, finissent par imposer à nos cerveaux une sorte de discipline inconsciente : du visage le sourire gagne l’âme. Des coins de lèvres tombants, des traits affaissés ne sont pas toujours des manifestations de la tristesse, mais toujours finissent par la provoquer, et si la volonté, la force d’agir subissent le contrecoup de ce faux pli des cerveaux, de même une expression habituellement gaie, finira par vaincre même les pensées les plus poignantes. Grand secours que la gaieté ; force sans mesure et sans prix. Or, puisque le plus souvent elle est le résultat de l’éducation, du milieu habituel, de l’harmonie entre les conditions physiques et morales dans lesquelles se meut l’individu, à nous de la développer chez nos filles, de la leur donner comme une arme à la fois et comme une parure ».
Il faut donc divertir et amuser les jeunes filles. C’est prendre soin de leur corps, en même temps que de leur âme. Elles devront rechercher par dessus tous les jeux qui augmentent la souplesse et la flexibilité de la colonne verté-
braie. Gomme je l'indiquais au début de ce chapitre, les anciens jeux de volant et de grâces sont parfaitement appropriés à ce but. Les anneaux en tombant, le volant en effleurant le sol, les obligent à se baisser et à se relever sans cesse. Les courses à la cruche, si en faveur dans nos provinces du midi, modifiées de mille façons, habitueraient fillettes et jeunes filles à marcher droit, à courir sans balancement disgracieux. Il faut avoir vu des fellahines égyptiennes, des Bédouines syriennes, des Arabes algériennes s’en aller à la fontaine, la cruche en équilibre sur l’épaule ou sur la tête, dans des attitudes de canéphores, pour comprendre toute la grâce, toute la souplesse harmonieuse qu’acquièrent la marche et l’attitude à cet exercice quotidiennement répété. C’est un spectacle ravissant. Il faut voir ensuite une américaine aux traits anguleux, une anglaise à la figure vitelline, arpenter les boulevards de leur démarche saccadée, avec le balancement déhanchés du dromadaire au milieu des sables. C’est laid et disgracieux au possible.
Il est un jeu en même temps qu'un exercice dont les jeunes filles usent et quelquefois abusent volontiers: je veux parler de la danse. La danse, en effet, dit G. Blanchard (1), « est un exercice du corps que l’on voit remonter à la
(1) La danseuse. Thèse. Paris.
plus haute antiquité. C’est une des premières expressions qu’employèrent les hommes pour témoigner leur sentiment de gaieté ». C'est l’exercice par excellence et c’est la femme qui Ta inventé sans doute. Mais j’entends ici la danse pour danser, et non le bal, la danse dépourvue de l’excitation dangereuse des bals et des soirées, et surtout débarrassée de son accompagnement habituel, la veille prolongée.
La danse, en effet, répond à un besoin d’expansive mobilité ; elle est l’expression naturelle de la gaieté et de la joie.
Au début, elle ne fut qu’un composé irrégulier de postures et d’attitudes extravagantes. Puis ces gestes désordonnés furent assujettis aux lois de la cadence et du rythme, et la danse devint comme la poésie de la locomotion.
La danse a joué un grand rôle dans toute l’antiquité. Chez les Hébreux, les Egyptiens et les Hindous, la danse était comme un art sacré, une forme de la prière. Chez les Grecs, à Athènes comme à Sparte, elle ne fut pas en moindre honneur. Il y eut longtemps, à Corinthe, une école où l’on enseignait l’art de la danse. Des maîtresses patientes et douces instruisaient les filles en l’art malaisé d’être, même en les mouvements les plus pénibles, gracieuses et souriantes sans eflort; les pieds,
les jambes, les hanches, la poitrime, les bras, les mains, le cou, la tête, il n’y avait aucune partie du corps dont on ne leur indiquât le jeu le moins fatiguant et le plus plaisant. Mais il fallait des années pour faire une danseuse accomplie.
Les danses modernes diffèrent notablement des danses antiques. L’art de la danse est devenu, selon l’expression de Letourneau, « le plus sauvage et le plus inférieur des arts ». Il y a bien encore, dans les « escuelas de bailes » de Séville et de Grenade, des Andalouses qui ont conservé le secret des gestes et des attitudes. De brunes tziganes dansent encore quelquefois la czardas dans les clairières solitaires, aux lueurs sanglantes du crépuscule. Les Aimées d'Egypte et surtout les bayadères de l’Inde, savent encore ouvrir et fermer les bras avec grâce, se renverser langoureusement en arrière, puis se redresser avec anxiété.
En Europe, la danse n’est plus généralement qu’une variété de la marche et du saut. La mesure et le rythme qui règlent la marche du mouvement font toute la différence ; maigre tout, c’est un exercice qui pourrait encore être utile.
Fonssagrives (1) y voit un moyen utile d activer la circulation dans les membres inférieurs.
(1) L'éducation physique des filles.
d’en développer les muscles, de favoriser le maintien, de donner de la grâce aux mouvements et de rectifier les attitudes ou gauches ou disgracieuses. Pour Tissot (1), ce qui distingue la danse de quelques autres exercices, c’est que, sans sortir du naturel et sans s’abandonner à cette véhémence d’action qui caractérise la plupart des mouvements de gymnastique, elle fait distribuer une agitation médiocre à toutes les parties du corps qu’elle remue en cadence et avec mesure, en sorte qu’il n’y a pas un muscle qui n’agisse et qui n’entre pour sa part dans le jeu nécessaire à former les figures, les gestes et les attitudes du danseur. « Aussi, dit-il, rien n’est-il plus propre à rendre la taille plus libre et dégagée, à former un corps bien proportionné, à lui donner de la vigueur, et à toute la personne un air aisé ; en un mot un maintien naturel et des grâces ».
G’est là le beau côté de la danse moderne ; mais elle a aussi ses inconvénients. Il est vrai de dire que ces inconvénients tiennent non à l’exercice lui-même, mais aux mauvaises conditions hygiéniques dans lesquelles on s’y adonne.
Si les jeunes filles s’adonnaient à la danse dans des circonstances convenables, nul doute qu’elle ne fût suivie de bons effets, mais elles
(1 Gymnastique médicinale et chirurgicale.
s’y livrent pendant la nuit, dans des appartements fermés où se dégagent une multitude d’exhalaisons méphitiques. Cela ne peut devenir pour elles qu’une source de surexcitation nerveuse à laquelle, du reste, l’exercice luimême est étranger.
« Danser follement dans des salles surchauffées, dit Mme Moll-Weiss, aux bras de jeunes gens inconnus, entre dix heures du soir et quatre heures du matin, me semble laisser à désirer sous plus d’un rapport. Le meilleur exercice physique devient mauvais lorsqu’il se fait dans un milieu hygiénique médiocre, et la privation de sommeil vient aggraver la chose. D’un autre côté, n’est-il pas un peu choquant, dans un pays où l’on éloigne systématiquement la jeune fdle du jeune homme, de les rapprocher tout à coup et dans des conditions particulièrement énervantes ? Dans toute notre conception des rapports entre jeunes gens des deux sexes, il me paraît que nous sommes extrêmement peu logiques et que nous péchons soit par une réserve excessive, soit par un laisseraller extrême ».
Ajoutez à cela les inconvénients des costumes. Les pieds sont emprisonnés dans des chaussures à hauts talons, souvent trop étroites ; les épaules sont découvertes ; par contre, le buste est comprimé par le corset serré à
outrance et formant cuirasse ; on sait quels artifices dangereux les unes emploient pour remonter la poitrine et donner une apparence vaguement globuleuse à deux petites blagues à tabac; les autres, au contraire, pour comprimer et donner une apparence d’élasticité à deux outres molles et fluentes. La danse, dans ces conditions, est un exercice plutôt nuisible et dangereux pour la santé. E. Véron (I) déplore cette décadence : « Quant à la danse des salons, dit-il, nous n’en parlerons pas, car nous ne voyons pas comment il serait possible de rattacher à l’art ces promenades à peine cadencées, qui ressemblent à des danses nationales comme nos processions à des danses religieuses. On peut le regretter. Mais comment danser depuis qu’il est de règle d’inviter trois mille personnes là où il ne peut en tenir qae cinq cents à l’aise ? Il n’y a pas à s’y tromper : la tendance générale est de se soustraire ; cet ensemble de prétendus devoirs qui se résolvent en corvées et en cérémonies, en formalités et en salamalecs. Les cercles et les clubs remplacent les bals, et partout il est diflicile de trouver des danseurs. La danse reviendra peut-être un jour dans les habitudes du monde occidental, mais pas avant que ces habitudes aient subi de profondes modifications
(1) L' esthétique.
qui lui permettent de redevenir ce qu’elle a été pendant longtemps : un art ».
En même temps qu’elle redeviendra un irt, la danse redeviendra un exercice utile et silutaire, quand on fera danser les jeunes filles en plein air, dans l’après-midi, avant le repas du soir, comme le font encore nos paysannes, débarrassées du corset, dans un costume souple et léger qui n’apportera aucune entrave à leurs mouvements et au développement de leur poitrine.