III. — Éducation de la vue
La vue peut et doit aussi s’éduquer. En veuton une preuve ? Il est certain que le paysan a généralement la vue plus perçante que l’homme des villes. Pourquoi ? L’habitude de chercher à distinguer de loin les objets donne par l’exercice plus d’acuité à la vue. Cette accomodation incessante à grande distance se faisant par la contraction de fibres musculaires, on comprend son influence sur l’œil. Un marin distingue la forme et la structure d’un navire sur la mer, quand le passager ne voit encore qu’un point trouble et informe. Un Arabe, dans le désert, distingue un chameau et peut dire à quelle distance il se trouve, alors qu’un Européen ne voit absolument rien.
Il faut donc éduquer l’œil de l’enfant et le plutôt possible. Dans les écoles maternelles de Paris on emploie des moyens très ingénieux. On apporte devant un groupe d’enfants des balles de différentes couleurs. La maîtresse prend une balle et dit en la montrant : montrez une balle de même couleur que la mienne, puis elle énonce la couleur. On procède de même
avec des laines et des papiers de couleurs différentes. Les enfants s’intéressent beaucoup aces leçons et ils en retirent le plus grand profit. On a pu déceler ainsi des cas de daltonisme dés la prime enfance et y remédier.
On peut naturellement varier les procédés à volonté. Tous sont bons pourvu que la leçon inculque des notions exactes et qu’elle intéresse l’enfant. On arrive ainsi facilement à apprendre à des enfants à distinguer les couleurs dans leurs nuances les plus variées.
Puis on apprendra à distinguer les formes, à apprécier les distances. La maîtresse montre, par exemple, les arbres dans la cour et demande: lequel est le plus près, lequel est le plus loin, lequel est au milieu, y a-t-il plus loin de celui-ci à celui-là que de celui-ci à cet autre, etc. Plus tard elle énumère à l’enfant les distances en mètres. Elle montre un objet : à quelle distance sommes-nous de cet objet ? A quelle distance est-il de cet autre? Et ainsi de suite, suivant la fantaisie de la maitresse et le lieu où l’on se trouve.
Le jeu est encore dans bien des cas un excellent moyen.
« C’est sous forme de jeu, dit le capitaine G. Gérard (1), que les exercices d’appréciation
(1) Traité des connaissances utiles à renseignement pédagogique du tir.
des distances sont les plus fructueux, sans fatiguer l’intelligence ; et cela d’autant moins que le corps trouve dans la marche au grand air un appoint précieux pour son développement physique. Pour cet enseignement, l’imagerie d’Epinal est un précieux auxiliaire. En effet, il s’imprime des soldats de grandeur naturelle et de tous uniformes, français et étrangers ; ces soldats, collés sur toile, sont placés isolément ou groupés à des distances variables à apprécier. Ces silhouettes coloriées attirent beaucoup l’attention des élèves ; et, si quelques récits de guerre sont judicieusement faits, l’intérêt de la leçon augmente considérablement ».
En promenade, on apprend aux enfants le nombre de pas qu’il faut faire pour mesurer une distance de cent mètres. Pour l’appréciation à la vue, on place des silhouettes coloriées de dix en dix mètres, et on fait apprécier aux enfants la netteté de moins en moins grande des différentes parties du corps, de l’habillement, de l’armement. Par l’habitude de ces observations et comparaisons on arrive assez facilement à acquérir une juste appréciation des distances. On peut faire aussi des remarques sur la hauteur apparente d’un but ou point déterminé et montrer que la hauteur apparente des hommes ou des objets diminue à mesure que leur éloignement augmente. L’instructeur fait d’abord
apprécier la distance d’une silhouette à la vue, puis il la leur fait mesurer au pas, puis il contrôle avec une chaîne d’arpentage.
Quand on se trouve en terrain accidenté, on fait voir aux enfants combien l'apparence des êtres et des choses se modifie d’après le fond sur lequel ils se détachent, suivant qu’ils sont bien éclairés ou dans l’ombre, et suivant qu’ils sont sur un terrain accidenté ou un terrain plat.
Tous ces procédés préconisés par le capitaine G. Gérard sont aussi ingénieux qu’utiles pour l’éducation des fonctions visuelles. Nous verrons, dans un autre chapitre, comment ils peu- Arent se compléter par l’exercice du tir qui constitue une excellente gymnastique de l’œil. De même pour le dessin.
On peut non seulement éduquer et perfectionner l’œil ; on peut encore corriger un certain nombre d’anomalies de la vision. 11 est vrai qu’ici l’éducateur doit passer la main au médecin ou du moins n’agir que d’après ses indications.
Prenons, par exemple, la nyctalopie : l’acuité visuelle est abaissée dans le jour et s’améliore dans l’obscurité. Il s’agit manifestement d une hyperesthésie rétinienne. Il faudra donc, pour remédier à cet état, faire des exercices de vision dans des endroits de moins en moins obscurs et
faire ensuite porter dans le jour des verres de moins en moins sombres.
L’héméralopie est le contraire delà nyctalopie : la rétine est dans une sorte de torpeur et ne peut plus être impressionnée que par les excitations vives. Les exercices de vision devront par conséquent s’exécuter dans des endroits de plus en plus sombres.
Quant au daltonisme, il présente plus de gravité et de ténacité. Mais, comme je le disais plus haut, s’il est diagnostiqué et traité de bonne heure, onpeutle corriger. Alors c’est une sorte de rééducation du sens chromatique à faire. Voici comment Favre (1) conseille de procéder. On prend, dit-il, cinq paquets de laine composés de trois nuances chacun (trois de rouge, trois de jaune, trois de vert, trois de bleu, trois de violet), plus un paquet de laine blanche et un de laine noire (toutes ces laines devant être non brillantes) ; on examine alors la manière dont le sujet les distingue, puis, une fois le diagnostic des lacunes du sens chromatique fait, pendant une série de séances, on montre et dénombre les couleurs devant l’élève. Dans l’intervalle, il peut s’exercer, par exemple, à trier des pains à cacheter de couleurs différentes et à les répartir
(1) Recherches cliniques sur le daltonisme et son traitement.
dans une série de boîtes de nuances correspondantes ; on continue ensuite l’éducation à propos des objets usuels.