IV. — Éducation de l’ouïe
Les musiciens ont généralement une exquise sensibilité de l’oreille : ils apprécient avec la plus grande facilité la justesse des sons et leurs rapports harmoniques. Par contre, il est des personnes qui distinguent mal les sons musicaux, les confondent sous le rapport du ton, et n’entendent que des bruits. L’organe des premiers s’approche de la perfection, celui des seconds est absolument imparfait et incomplet.
Aussi, comme les autres sens, l’oreille n’acquiert sa valeur entière que par l’éducation et le travail méthodique.
Bien entendu, on entend ou on n’entend pas. S’il s’agit d’un sourd, il faut une éducation spéciale et cela regarde les médecins qui s'occupent de la question. Mais pour celui qui n’est, pas sourd, il y a bien des façons d'entendre. Tous ne savent pas apprécier l’intensité des sons, leur direction, leur distance. Ce sont là des choses pourtant très utiles, car c’est le raisonnement fondé sur la sensation qui nous permet de distinguer l’intensité des sons et d’apprécier leur distance.
Mais comment enseigner cela à un enfant? Ce sont des phénomènes qui dépassent la portée de son intelligence. Oui, si ouïes lui présente sous une forme abstraite ; non, si on les lui présente sous une forme imagée, si on les lui fait en quelque sorte toucher du doigt. On peut facilement lui faire comprendre, par exemple, qu’il s’écoule un certain temps entre le moment où l’on aperçoit la lueur ou la fumée d’un coup de canon et celui où l’on entend la détonation. Si, d’autre part, on lui a appris que le son parcourt 333 mètres par seconde, il pourra se rendre compte dans une certaine mesure du temps écoulé et par suite de la distance.
Voici des exercices que l’on pourrait employer sous forme de jeux et qui ne manqueraient pas d’intéresser les enfants. On pourrait placer, à des distances variables, dans le préau d’une école ou dans tout autre endroit similaire, une série de clochettes ou de timbres de différentes grandeurs. Les enfants seraient placés à tour de rôle, au milieu du préau, les yeux bandés, quelqu’un frapperait alternativement les timbres ou clochettes, et ils devraient apprécier la distance, la direction et l’intensité du son. Un bon point ou un bibelot quelconque serait la récompense de celui qui aurait donné les appréciations les plus précises.
Le chant et la musique sont en outre des
auxiliaires d’une utilité incontestable pour l’éducation de l’oreille, mais j’y reviendrai dans un autre chapitre.
Il est un autre point par contre que je voudrais mettre en relief.
La parole est presque autant fonction de l’oreille que du larynx. Le larynx n’est que l’instrument: c’est l’oreille qui l’éduque. La phonation n’est en quelque sorte qu’un corollaire de l’audition. Quand on a appris à l’enfant à entendre, il faut lui apprendre à parler. Cette éducation de la voix et de la parole ne tient pas assez de place dans les programmes des écoles maternelles. Il faut apprendre à l’enfant à bien articuler et lui faire prononcer avec le plus grand soin et la plus grande correction toutes les voyelles, toutes les consonnes. Je crois même qu’on pourrait lui apprendre sans trop de peine à prononcer certaines consonnes spéciales aux langues étrangères. Un enfant de cinq à six ans réussirait à articuler le ch allemand, le th anglais, la jota espagnole, le tch italien, etc. Il suffirait pour cela de lui apprendre quelques mots de ces langues, mots faciles à retenir, typiques au point de vue de la prononciation et dont on lui expliquerait le sens. Ce serait une préparation utile à l’étude des langues étrangères qui devient pour chaque peuple comme pour chaque individu un besoin de plus
en plus pressant. Gela ne fatiguerait guère reniant et l’amuserait souvent.
L’idéal, à mon avis, serait de confier les classes des écoles maternelles à des maîtresses étrangères. Les enfants apprendraient ainsi les langues sans s’en apercevoir, pour ainsi dire, et surtout sans effort. Gela se fait du reste dans certaines familles riches : les enfants sont gardés par des bonnes allemandes, anglaises, etc. Leurs parents leur parlent la langue maternelle, la langue de leur patrie, les bonnes leur parlent la langue étrangère. Les résultats obtenus sont excellents. Quand un enfant a appris une langue étrangère dans son enfance, il ne l’oublie pas, ou, s’il l’oublie en partie, il la réapprend avec une extrême facilité. De plus, comme il l’a apprise avec l’oreille, non seulement ilia parle, mais il la comprend. Pour bien posséder une langue, il faut l’apprendre par l’oreille et l’enfant y l’éussit admirablement, car chez lui l’instinct d’imitation est très développé. Ge qui nécessite chez l’adulte un effort considérable, est obtenu par lui sans peine. Voulezvous une preuve de cette supériorité de l’apprentissage des langues étrangères par l’oreille ? Voici un jeune homme sérieux qui a beaucoup travaillé une langue : il en connait la grammaire à fond, il connait un nombre considérable de mots, il s’exprime avec correction et presque
sans embarras. Qu’il vienne en paj'S étranger, il pourra sans peine se faire comprendre, mais lui ne comprendra pas la moitié de ce qu’on lui dira : il n’a pas l’oreille faite à cet idiome et il lui faudra un certain temps pour qu’elle sornette. Voici maintenant un illettré, un matelot, un garçon d’hôtel, qui débarque en pays étranger. Il ne comprend rien d’abord, mais il écoute, puis il répète : il ignore la grammaire, son vocabulaire est extrêmement restreint, il se fait à peine comprendre tant son langage est incorrect, mais par contre il comprend vite et sans peine tout ce qu’on lui dit. Le premier a du fournir une somme de travail considérable ; le second a appris sans s’en apercevoir, par la force des choses.
C’est cette dernière méthode qu’il faut employer pour l’enfant. Donc l’oreille s’éduque et par elle aussi s’éduque la voix. Mais ce n’est pas tout. Il est même des cas où l’oreille peut se rééduquer.
Supposons que l’ouïe soit diminuée, qu'il s’agisse de réveiller la sensibilité nerveuse, de rétablir [ou £de régulariser le fonctionnement musculaire de l’oreille.
« On fait d’abord entendre, dit Contet (1), une note très voisine de celle que l’oreille
(1) Les méthodes de rééducation en thérapeutique.
perçoit convenablement, puis, vibration par vibration, on rend le son du diapason plus grave ou plus aigu (ou bien on change d’instrument) de manière à séloigner d’une façon lente et graduelle du point de départ ; cette évolution est réglée d’une façon variable selon les sujets, mais on doit toujours se garder de la tendance naturelle à vouloir gagner trop dans une seule séance. On modifiera également les distances auxquelles on placera le diapason, on s’aidera à l’occasion de résonnateurs pour amplifier le son ; pour exciter l’attention, on fera varier souvent l’intensité et la distance.
« Enfin, on joindra à ces pratiques des exercices vocaux portant sur les éléments les plus simples du langage et sur quelques combinaisons les plus usuelles (ou, a, on, an, ra, la). Ces derniers exercices peuvent être continués entre les séances, soit que les personnes de l’entourage prononcent les sons, soit que le sujet les articule lui-même devant un pavillon relié à son oreille.
« Dans ces conditions, peu à peu, le champ auditif s’agrandit, d’abord d’une façon purement objective, puis le malade lui-même prend conscience des résultats obtenus ; en môme temps les troubles subjectifs (bourdonnements) s’améliorent souvent, et, au bout de plusieurs mois, la plupart des malades sont très notable-
ment améliorés, quelques-uns retrouvent même complètement l’intégrité de leur ouïe.»
On peut de môme et par rééducation guérir presque tous les troubles du langage : bégaiement, zézaiement, blésité. On réussit d’autant mieux que le sujet est plus jeune : d’où la nécessité, ainsi que je l’ai dit, de commencer de très bonne heure l’éducation de l’oreille et de la voix.