C4TIVE
XkOBDfi, PSROAAISOir. ^5
ôtt n'en parler qu'avec une extrême modération, sembler pénétré de la justice de sa cause, et surtout marquer à la foule des auditeurs ou un yif intérêt ou une profonde Ténération. Cependant , à Texception dé la troisième, ces règles sont moins des lois que des avis, et il est des circonstances où l'on peut, dès le commencement, .employé^ un style Tellement , énergique et pompeux, parler avec grandeur et dignité, et ne point capter par des formes adulatoires , souvent aussi gênées que serviles, la bienveillance d'un auditoire. Nous en donneront pltis tard des exemples.
Pour captiver l'attention, l'orateur doit paraître intimement convaincu lui-même de liîmportance de son sujet, et faire d'avance, par une adroite anticipation sur les sommités de la dause , pressentir les hautes questions de fait ou de droit qu'il soulève, les grandes passions qu'il attaque, les puissans intérêts qu'il met en jeu. Frappé de la connexion intime qui semble lier la question du moment à de graves et intéressans problèmes ou peutrêtre à lui-même, l'auditeur înattentif écoutera en sileaice; et bientôt sa frivole lé-
gèreté s'attachera aux moindres mots, aux moindres gestes de l'orateur.
Il est'clair que tout en donnant ainsi l'idée générale du sujet, on ne doit encore entrer dahs aucun détail , et que la langue de l'exorde ne doit jamais, dépasser certaines limites. Il est ridicule, dit Blair, de placer un vaste portique à l'entrée d'un petit bâtiment. Il serait ridicule de mettre à la tête d'une courte harangue un exorde long et disproportionné.
Quant au ton qu'il est possible d'employer dans cette partie du discours et qui varie selon 4a nature, la solennité et les circonstances des débats, on distingue d'ordinaire quatre espèces d'exordes, savoir : i^V exorde simple, qui ne consiste réellement qu'à expc^ ser, en peu de mots et nettement, ce dont il s'agit ; a*^ V exorde par insinuation, qui est plus spécialement employé quand on craint et qu'on cherche à détruire les préventions peu favorables de l'auditeur : il exige beau* coup de finesse et de réserves; 3° ï exorde pont' peux, par lequel on expose dans toute sa grandeur et sa magnificence le sujet qui va être traité: ou l'emploie de préférence dans
ExoaDEy PERORâisoir. Sy
les panégyriques et dans les discours philosophiques; 4** enfin Vexorde véhément , -vulgairement nommé ex abrupto. Cette forme, la plus rare de celles que peut revêtir l'exorde, consiste à entrer en matière en s*abandonnant impétueusement à un sentiment irrésistible d'indignation, de crainte, de douleur; ce qui ne doit avoir lieu que quand la cause est par elle-même très-grave, et que l'auditoire, évidemment agité lui-même par de violentes passions, doit facilement s^ laisser entraîner à l'enthousiasme et à l'effervescence de l'orateur. Tout le monde connaît et cite comme modèle en ce genre Texorde de la première Catilinaire.Tite-Live en offre un exemple non moins beau dans ses histoires; c'est le commencement du discours de Canuléius , ce tribun du peuple, auteur de deux lois populaires dont l'une ordonnait la nomination de deux consuls plébéiens , et l'autre le droit d'alliance entre les familles plébéiennes et les patriciens:
couvert d'injures, ainsi que le peuple, par le consul , et hautement menacé dans le se" nat, il s'écrie : «Que les patriciens vous méprisent profondément , Romains , qu'ils
58 OEUVRES OEATÔIREà.
TOUS jugent indignes d'habiter là inéinë cité^ les mêmes murs, mille fois tout Ta révélé , mais plus encore la fureur avec laquelle aujourd'hui ils repoussent deux lois coupables de leur rappeler que nous sommes leurs concitoyens , et qu'au défaut de la même puissance, nous avons la mêm6 patrie , etc. *
On est frappé, élèctrisé , htraiilîé, éh lisant cet exorde. Quelle indignation 'profonde !
quelle haine franche ! quelle lutte à mort !
quelles effrayantes images de dédain et d'avilissement! Comme l'impétueux tribun se met en scène avec noblesse ! comme il s'enveloppe de l'inviolabilité , privilège auguste et saint des seuls tribuns du peuple,] et raconte majestueusement des outrages qui offensent la loi et le peuple plus que lui ! comme il accumule et nuance les griefs ! comme il arrive victorieusement à cette pensée fondamentale , qu^une servitude éternelle , qu'une honte indélébile, est le partage de la. multitude esclave ! que ses véhémentes hyperboles semblent inférieures à là vérité, quand il s'écrie que l'aristocr^e leur ravirait, s'il était possible y leur part de lumière; qu'elle
EXOÀDJE, PERORAiSOK. $9
tougit et s'indigne de les Toir fouler le même sol , respirer le même air , contempler le même ciel!
"La. péroraison ne doit avoir qu'un but et ne s'adresser qu'à la volonté. Quelques rhéteurs néanmoins ont prétendu qu'elle devait, ainsi que l'exorde, s'adresser à l'intelligence, et que paiti conséquent elle devait contenir une récapitulation des motifs principaux développés antérieurement. Gicéron, qui devait s'y connaître, s'est moqué de ce système en comparant l'orateur qu'on voit ainsi revenir sur ses pas, à un serpent qui achève ses circonvolutions en se mordant la queue. En effet , supposons même que la récapitulation existe, il est ridicule de la confondre avec la péroraison. Placée entre la confirmation qui va finir ou qui finit, et la péroraison qui va bientôt paraître, à laquelle de ces deux parties doit-on naturellement l'annexer? Il est clair que c'est à celle avec laquelle elle a le phMlde rapport et de ressemblance. Cest donc à la confirmation dont elle n'est que l'abrégé, et dont elle contient les idées principales. En vain celui même qui l'emploierait, la nommerait péroraison , elle n'en «e-
6o ŒUVRES ORATOIRES.
rait pas moins, d'après son essence^ le résumé de la confirmation.
On sent aisément que la péroraison terminant le discours et précédant immédiatement tantôt rinstant où un antagoniste va reprendre et chercher à détruire l'effet de tout ce <pii a été allégué, tantôt celui où des lecteurs , des juges , un vaste auditoii^, vont prononcer sur ce qu*on leur soumet, c'est dans cette partie de l'ouvrage qu'il faut s'armer d'éloquence et soumettre par elle les âmes rebelles aux impressions qu'on essaie de produire. On a dû antérieurement accumuler les preuves , poser les faits , déduire les conséquences, obtenir l'assentiment de l'intelligence. On a du en même temps soulever , irriter , calmer les passions, et préluder à l'asservissement de la volonté. Dans la péroraison, il faut achever la victoire encore indécise, et mettre un terme aux oscillations de l'auditoire qui balance. C'est donc alors surtout qu'il faut frapper, émouvoir , indigner, attendrir , en un mot identifier les autres à soi, et créer la sympathie qui fait sentir, penser et vouloir dix mille âmes comme une seule âme. *
XXORDE, PEROBAISOK. 6l
Les exemples les plas parfaits que Ton puisse citer en ce genre sont les péroraisons de l'oraison pour Milon par Cicéron , et celle de l'éloge funèbre du prince de Condé par BossueU Mais eUes sont trop connues , et les œuTres de ces grands hommes se trouyen t si fréquemment dans les bibliothèques, qu'il suffît de les avoir recommandées à la mémoire de nos lecteurs sans les transcrire ici. '
Telles sont les formes conyentionnellesqui paraissent dans tous les ouvrages dits oratoires. Après l'examen rapide de ces détails communs à tous y nous devons nous occuper \ de chaque genre en particulier. Pour cefa, il faut commencer par établir une classification.
Mais sur quelles bases reposera cette classification ?
Il est facile sans doute de voir qu'un pa« négyriquene ressemble point à un plaidoyer, et que ni l'un ni l'autre ne peuvent se confondre avec un discours politique ou un sermon. On peut même sans pc^ne indiquer quelques-unes de ces différences superficielles et isolées auxquelles on reconnaît les uns
6a QEUY&BS ORATOIRES.
et le« stutres. Mais s'il s'agit d'établir des caractères essentiels, immuables, profonds, qui fondent des classes, des genres, des espèces , et desquels découle un système suiyi de divisions et de subdiyisions , on se sent arrêté tout-à-coup , et on n'arrive qu'à des divisions incomplètes, vagues, ou qui rentrent les unes dans les autres. Essayons ce^* pendant de nous diriger dans ce labyrinthe et d'établir de l'ordre dans cette multitude de spécialités.
On peut diviser les ouvrages oratoires :
I** Par rapport au^i: affaires qui y sqnt traitées;
3^ Par rapport aux mouvemens ou aux passions qui sont excitées dans l'âme des auditeurs ;
3° Par rapport aux lieux dans lesquels parle l'orateur, ou par rapport aux pcr*»
spnnes devant lesquelles le discours se proponce;
4° Par rapport au but que s'est proposé l'orateur.
La première base avait été généralement adoptée par les anciens, et c'est sur elle^iue ?*appuyait la célèbre diyision de l'éloquençç
Divisions DES QBUYRBS O&ATOIHBS. 63
en trpis genres, sayoîr , le démonstratif i le délibératifet \t judiciaire,
U éloquence démonstrative Vf tdt pour but, non pas , comme Fa dit ridiculement Mar-" monte], qui aurait dû, ayant de plaisanter Âristote, ouvrir un dictionnaire latinifrançais,et comme semblent le croire ceux qui ont classé le sermon dans le genre démonstratif, non pas , dis>je, de démontrer , mais d* exposer une suite de faits , ou de détailler un caractère. Ainsi le panégyrique appartenait au genre démonstratif.
. U éloquence judiciaire^ destinée, aiusi que rindique son nom , aux débats et aux luttes du barreau, se renfermait daps l'accusation et la défense.
Plus haute et plus vaste dans ses élans , V éloquence déUbérative traitait des lois à faire /et à détruire, des mesures à prendre pour la conservation de l'État, de la paix, de la guerre, en un mot de toutes les grandes questions politiques qui peuvent être décidées au sein des assemblées délibérantes.
Cette classification, excellente peut-être du tenons d' Aristote et du paganisme, est peu ç\9,ae aujourd'hui. En effçt , où placer Vélo-.
quence de la chaire et le discours philosophique? Nous savons que les Quintilien mo- ^ deraes les ont attribués au genre démonstratif; mais cette manière commode de se tirer d'affaire ne peut satisfaire l'homme qui réfléchit. En effet , le sermon par lequel on démontre une thèse théologique ou morale, le discours philosophique dont le hut est la solution d'un problème de philosoplgie, ressemblent-ils au panégyrique, dont le but unique est de louer ou de blâmer? C'est enoore le mot démonstratif, pris à tort par nos latinistes français comme synonyme de démon- . trant, qui a causé l'erreur; mais cette erreur fût-elle consacrée par dix siècles , il faudrait la détruire ; car elle attaque les choses plus encore que les mots; et c'est de ces fausses dénominations que découlent souvent les fausses idées.
Une autre raison pourrait encore nous faire rejeter la classification des écoles anciennes. C'est qu'il n'y a pas entre les trois genres qu'elle établit des différences systématiques, analogues, parallèles. L'éloquence judiciaire «e rapproche de l'éloquence «télibérative, en ce que, comme elle, elle parle
DlVISlOirS DES OEUVRES ORATOIRES. 65
aux passions et attaque des intérêts réels.
L'éloquence démonstrative ne se recommande que par l'intérêt de curiosité , et ne s'adresse point essentiellement aux passions. Ce n'est donc point un troisième genre parallèle à chacun des deux premiers.
On doit l'opposer seul aux deux autres réunis momentanément en une seule masse, et ensuite opérer une subdivision ultérieure. Ainsi , par exemple , on établirait d'abord deux genres , l'éloquence de narration et
.l'éloquence de persuasion; puis celle-ci se . sous-diviseràit en éloquence privée ou judi-
. ciaire, et éloquence publique ou délibérative. De. cette manière du moins, la classiiication Reviendrait rigoureuse , et chaque partie ressortirait davantage.
Ceci pos^, il devient évident que nous devons renoncer à la division des anciens, et en adopter ou ep établir une autre. Mais laquelle choisirons-nous?
Faut-il, à l'exemple de quelques modernes,
• nous borner aune simple nomenclature d'épithètes, et placer, pèle - môle les uns après les autres , les genres judiciaire, philosophie que, politique, évangéUque, académique,
G6 ŒUVRES ORATOIEES.
démonstratif et militaire. Mais un catalogue n'est point une classification , et Ton place ici sur la même ligne des genres et des espèces, des divisions et des sous-divisions. De plus, quelques-uns de ces genres rentrent partiellement les uns^ans les autres. Ainsi, qui ne voit que, par exemple, l'éloquence judiciaire est souvent académique, et qu'à son tour un discours académique n'est souvent qu'un panégyrique.
Faut -il, avec un autre, reconnaître trois grandes classes, l'éloquence des passions , l'éloquence de la raison , l'éloquence d'apparat ? Cette division ingénieuse, autant qu'originale n'est pas assez philosophique.
L'éloquence de la passion sans doute est opposée à celle de la raison ; mais chacun de ces genres est-il opposé de la même manière à l'éloquence d'apparat? Non; à celle-ci il faudrait opposer l'éloquence sérieuse qui a un but Gxey visible, important, et qui y marche ; et dans cette deuxième éloquence apparaîtraient comme subdivisions , d'un côté l'éloquence des passions, et de l'autre l'éloquence de la raison. D'ailleurs il y a quelque chose de vague dans ces mots de passions et
DITISI0N8 DES OBinrHSS ORATOIBE8. 67
de raison, lorsqu'on parle d'éloquence » et l'on serait assez souvent embarrassé pour rapporter à telle ou telle classe tel ou tel discours ; par exemple, où placerait-on le discours militaire ?
Faut-il enfin, se rapprochant de la classification des anciens , mais substituant au genre démonstratif, évidemment mesquin et borné, un genre plus noble et plus grave, admettre trois genres que l'on appellerait alors judiciaire, délibératif, évangélique ? Cette division est simple, belle et majestueuse; eUe fait parcourir à l'élève de l'éloquence trois grands théâtres, le barreau, la tribune et la chaire; trois grandes classes d'intérêts, celui d'un homme , celui d'un peuple , celui du genre humain; trois grands objets, la loi, l'empire, la religion. Ainsi les trois genres s'élèvent graduellement et analogiquement les uns au-dessus des autres. L'éloquence publique ou délibérative , plus large , plus haute que l'éloquence privée ou judiciaire , le cède à son tour à l'éloquence universelle ou sacrée, et autant l'orateur qui sauve un peuple l'emporte sur celui qui a sauvé un homme , autant l'apôtre qui harangue le
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genre humain surpasse celui qui parle pour une nation.
On ne peut nier que cette distribution des principales œu-vres oratoires en trois classes ne soit brillante. Mais en tout, il faut préfé* rer le vrai au brillant? Or, nous le demandons, dans ce cadre si précis où placer l'éloquence militaire? à quel genre rapporter l'éloquence académique , le panégyrique , l'éloge funèbre ; car il serait ridicule de faire de ce dernier genre une variété de l'éloquence sacrée , puisque celle-ci a pour but de démontrer, tandis que l'éloge funèbre narre, loue, expose et ne s'élève qu'accidentellement , soit aux discussions philosophiques, soit aux considérations morales et religieuses? Que sera-ce si l'on songe qu'il n'y a pas réellement de parallélisme entre les trois divisions proposées. En effet , an barreau et à la tribune politique, l'orateur interpelle , sollicite , avive ou endort des passions; il voit, il craint, il attaque des ennemis . véritables , et soutient un combat. Dans la chaire, au contraire, l'homme apostolique ne s'adresse qu'à la raison *, il n'a point d'antagonistes , il ne lutte pas corps à corps.
DlVISIOirS DBS OEtJVlkES ORATOIRES. 69
Aussi l'éloquence sacrée est-elle non pas seulement plus grave, plus majestueuse , plus sublime; elle est aussi plus calme, plus recueillie. Les anciens Fayaient en quelque sorte senti d'avance, et Cicéron, admira teur passionné de Platon, Cicéron lui-même, en louant l'éloquence philosophique qui a .un grand rapport avec l'éloquence sacrée fille du christianisme, ajoute que cette éloquence harmonieuse , solennelle, imposante, féconde en grandes images, en nobles pensées, en hautes leçons, manque de véhémence, d'entraînement, de magie, parce qu'elle ne peut armer les passions. Gomme Dieu ou comme le sage de Zénôn, elle est au-dessus de la sphère des orages. La tribune, le barveau, sont dans la région où se forme la Bve, où brille l'éclair, où rugit la tempête. Ces diverses réfutations, et surtout la dernière, peuvent nous amener à une autre division. Nous distinguerons, d'abord, cette éloquence ardente, belliqueuse, qui met en jeu des passions matérielles et palpitantes ^ de cette éloquence tranquille qui raconte , expose, décrit ou démontre; et nous désignerons la première par le nom d incitative.
'JO ŒUVRBi 0H1T01RB8.
parce q[a'elle excite et entraîne à un but ; la seconde par celui de spéculative, parce qu'elle se borne en quelque sorte à la contemplation d'un sujet. Nous reconnaîtrons ensuite dans le genre incitatif, !<> Y éloquence privée, qui attaque ou défend des intérêts individuels, qui se subdivise en Judiciaire et militaire ; et a° V éloquence politique, qui traite des , intérêts de la nation. Le genre spéculatif, à son tour, sera subdivisé en genres apodiotique onde démonstration^ exégétique ou d'exposition; le premier comprendra les discours philosophiques et le sermon , le second les diverses espèces de panégyriques et déloges.
Nous ne créerons point de classe spéciale pour l'éloquence académique qui ne forme point un genre véritable, et dont toutes les productions, rentrant dans le genre spéculatif , sont on des discours pbilosopbiques , ou des éloges.