CHAPITRE PREMIER
De ^éloquence incitative.
Nous avons expliqué ci-dessus ce que nous entendons par éloquence incitative. On dira
ÉLOQUENGB JUDICIAIRE. 7 X
peut-être que 'cette éloquence n*excite pas toujours , et que quelquefois ses efforts tendent à dissuader. Cette distinction n'est que nominale : détourner d'un but donné , c'est porter au but contraire. L'épithète à*incitartiue est donc juste.
L'éloquence incitatiye roule ou sur des intérêts priyés, ou sur des intérêts nationaux : dans le premier cas , elle a p^ur auditoire , tantôt des juges, tantôt une armée, et elle se nomme tantôt Judiciaire, tantôt tnilitaire; dans le second , elle parle à une réunion armée ou sans armes, aristocratique ou populaire, et elle s'appelle éloquence politique.
SECTIOH PEEXTÈRB
Éloquence privée,
AaricLB paEiiiE&> Éloquence judiciaire^
Ce que nous avon» à dire sur l'éloquence judiciaire peut être ramené à trois chefs principaux, savoir : i° le caractère propre de l'éloquence judiciaire ; a° le caractère de Vorateur ; S'* la composition du discours.
ra ELOQUENCE IKCITATIVE.
§ I, — Du caractère propre de l'éloquence
judiciaire.
Le caractère essentiel de réloquence judiciaire est la gravité et la sévérité. En effet, l'orateur du barreau ne parle qu'au nom ou du moins en vertu de la loi ; il ne sollicite pas, il exige, il veut un droit; son langage doit avoir quelque chose de noble, de fier
et de ferme.
Comme la discussion qu'il soutient roule sur les intérêts , et souvent sur les intérêts les plus graves de son client , il doit paraître pénétré de l'importance de ses fonctions, et par conséquent son langage sera sérieux.
Les hommes auxquels il s'adresse plus particulièrement, les magistrats et les juges, tiennent en main le sort de l'homme pour ou contre lequel il parle; et ils le tiennent de par la loi, La puissance matérielle et le caractère moral dont ils sont revêtus imposent à l'orateur l'obligation d'employer un langage respectueux. Enfin , de quelques formes qu'il enveloppe son style, et quelque soin qu'il mette à exciter les passions , ce
ÉLOQUENCE JUDICIAIBE. 73
n'est pas réellement à elles qu'il doit paraître s'adresser. L'Aréopage avait défendu que les orateurs recourussent dans les causes dépendantes de leur tribunal aux artifices oratoires. L'art, l'adresse, le dessein d'émouvoir la pitié ou l'indignation doivent donc se cacher; et l*habile avocat, feignant de croire aux hommes qui appliquent la loi rimpassibilité de la loi elle-même , saura , même en appelant à son aide les passions et les faiblesses humaines, garder un ton mftie, un accent solennel et un langage sévère.
Delà résulte qu'un discours judiciaire doit réunir à l'exactitude et à la simplicité des faits, à la clarté, la force et la légalité des moyens, la plus grande noblesse dans le style, la plus grande brièveté dans les digressions ou les Uenx communs qui ne se rapportent pas immédiatement à la cause, enfin la plus grande réserve dans les monvemens.
Ce n'est pas' cependant que dans des causes brillantes ou d'un intérêt en quelque sorte universel, il soit défendu à celui qui parle de faire voir l'indignation, la colère, le mépris, la commisération ; mais il faut que
74 ÉLOQUEWCE IirCÏTATIVEr
ces mouyemens n'apparaissent dans l'orateur que quand l'auditoire en ressent luimême toute la puissance, et qu'il est impossible à l'impartialité même de s'y refuser.
5 11,'— Des qualités nécessaires à Forateur
judiciaire.
Les qualités nécessaires à Torateur judiciaire sont naturelles ou acquises , physiques, intellectuelles ou morales. Nous les passerons en revue dans deux paragraphes intitulés : le premier, Dispositions naturelles de l'avocat ; le deuxième, Études préparatoires de l'avocat.
N* I, — Disposidons naturelles de l*avocat.
Les dispositions naturelles de l'avocat se réfèrent les unes au corps , les autres à l'intelligence, d'autres enfin au caractère. Nous allons les examiner successivement.
L Dispositions physiques de l'avocat, — ^ L'orateur judiciaire privé des brillantes facultés physiques, serait presque irrévocablement condamné à languir dans l'obscurité. La plus essentielle de ces facultés, ou pour mieux dire celle qui les contient toutes, est une
QVÂlATis DB L'oRATBrB tUDieiAIRB. y6
eonstiuition forte , propre au trayail dn cabinet comme aux ex^cices de l'audience; une organisation énergique dans laquelle domine la Tiyacké de la pensée et des impressions. Ayant d'arriyer au barreau, l'orateur aura passé des jours pénibles , de longues nuits dans d'arides conversations, d'épineuses recherches, de profondes réflexions, et tant de veilles n'auront pomt eu de prise sur sa santé robuste et inébranlable. Arrivé au barreau , il se présente avec noblesse, et l'on admire, en même temps que ses paroles , la dignité de son maintien , la grâce de ses mouvemens , l'élégance de ses gestes, le feu de ses yeux, l'expressive mobilité de sa physionomie , et surtout le charme de sa voix. C'est là surtout, c'est dans les yeux que réside la plus puissante séduction, car le genre judiciaire , plus sévère et plus grave que les autres , n'admet que peu de gestes et repousse presque entièrement tous les mouvemens du corps.
n. Dispositions inteliectueUes de Vavocat, — C'est du cœur que vient l'éloquence, a dît Caton. L'orateur judiciaire doit donc non pas être accessible aux ardentes et vives pas-
y6 ÉLOQUENCE INCITATIVE.
sions que rien ne motive, mais être propre à sentir vivement et promplement. Que l'aspect du malheur le touche , que Tinsolence et rinhumanité l'irritent, qu'il verse des larmes de joie en songeant aux larmes amères qu'il va essuyer ou tarir !
Il doit de plus réunir cette solidité du jugement qui montre tout sous son vrai jour et (]ui démêle le juste de l'injuste, à cette nohle assurance et cette puissance sur soimême qui peuvent seules prévenir le désordre des idées , maîtriser des émotions trop nombreuses ou trop fortes, et préserver d'un trouble fatal en présence d'une réunion auguste, qui va décider de la. liberté, de la vie, de l'honneur.
De cette dernière qualité découle presque .nécessairement ce qu'on nomme présence d'esprit. Il n'est aucune cause, pour ainsi dire, où des interruptions importunes, des conclusions inattendues et nouvelles , et mille espèces d'incidens ne rendent les répliques indispensables. La présence d'esprit est donc un grand moyen de succès , et donne un grand avantage dans le cours de ces débats imprévus que l'on pourrait appe-.