‹ Précis d'éloquence et d'art oratoire ...: précédé d'une introductionChapitre 14 sur 27 · COMPOSITIOW DU DISCOURS JUDICIAIRE · texte numérisé non relu

COMPOSITIOW DU DISCOURS JUDICIAIRE

les concilier, les éclair cir; il achève ce qu'elles ont commencé; il développe le motif des lois, pénètre Tintention des contrats et des actes , discute la vraisemblance et la validité dans les témoignages, recueille, rapproche et renforce les indices ou les détruit en les opposant; de cette manière il achève la preuve commencée, et détermine la conviction qu'elles seules ne peuvent opérer. Ainsi, les preuves que Ton oppose aux preuves artiiiciclles, en leur donnant un nom différent, ne doivent poiot être simplement opposées , elles doivent être discutées, et même avec beaucoup d'art ; et c'est ici le triomphe de ce qu'on nomme proprement la dialectique.

Après cette observation commune à toutes les preuves directes, nous allons entrer dans quelques détails.

Les lois ne servent pas toujours de preuves.

Dans les causes où le fait seul est en question» la loi prononce souverainement après qu'il a été prouvé. Au contraire, dans les causes où le droit lui-inéaie est problématique, la loi ne joue le rôle de preuve que comme interprétation. Tels sont les cas où un texte controversé ne peut s'éclaircir, se fixer que

88 ÉLOQUENCE IWCITATIVE»

par un autre, où l'on nie que tel ou tel droit pour les personnes soit légalement attaché à telle ou telle qualité , à tel ou tel titre , où «nfîn on conteste sur l'effet et les conséquences des dispositions de la loi. Il faut alors que l'orateur, abandonnant la lettre inême des lois , s'élève jusqu'à leur esprit et jusqu'à la tendance du législateur. Par là il «grandit la cause en y introduisant des idées générales de droit public et de philosophie, et il la rend d'un intérêt plus populaire.

Les jugemens que l'on cite, que l'on évoque dans les plaidoiries, peuvent être considérés sous plusieurs rapports. En effet , les uns ont rang parmi les preuves véritables »

tels sont c^ux qu'on ne donne que comme de simples faits; les autres ne sont que des autorités qu'il est besoin de discuter ultérieurement , et de rattacher plus ou moins étroitement, par l'argumentation, à laxause de laquelle il s'agit. Les uns ont été déjà rendus entre les parties qui se trouvent actuellement en présence, les autres sont intervenus dans des causes semblables, mais où une seule des deux parties était présente, et où même il ne s'agissait ni de l'une ni de

COMPOSITIOH DU DI9GOUE8 JUDICIAIRE. 89

l'autre. Ces jagemens antérieurs, qui fixent en quelque sorte le sens des lois, et préjugent les questions analogues que peut présenter l'avenir, jouent un grand rôle dans les procédures modernes. Cependant ils sont loin d'avoir force de lois : ils sont même loin d*avoir rang parmi les preuves péremptoûres.

On ne peut les appeler à Tappui de sa cause qu'en les étayant eux-mêmes par de graves et hautes considérations; et quelle que soit l'autorité de la chose jugée dans les principes de la jurisprudence , on peut encore les infirmer, les rejeter, pourvu que dans ces occasions on argumente avec sagesse, réserve et décence.

La preuve qui résulte des actes^ et' en général de tous les écrits, est plus ou moins directe, selon qu'ils participent plus ou moins complètement du fait en question, et qu'ils sont ce qu'on appelle constitutifs, con- Jirmatifs, énonciàtifs, explicatifs ou relatifs. L'acte constitutif, s'il est authentique et volontaire, ne souffre point de discussion ultérieure. Mais on peut contester, ou le sens de quelques clauses, ou l'authenticité, tantôt de l'acte entier, tantôt d'une de ses par-

go ÉLOQUENCE INCITATIVE.

ties , OU la liberté d*im des signataires contra ctans.

L'incertitude et Tinsuffisance sont encore plus grandes, lorsqu*il s'agit de témoignages. Rarement, en effet, les témoins déposent avec cette unanimité, cette précision qui nécessitent la confiance. Le plus souvent une partie seulepient des faits leur est connue.

De plus, bien peu ont, parleur caractère ou leur position sociale, assez d'autorité pour être crus aveuglément ; tandis que les lois , les actes, tous les écrits sont impassibles et incorruptibles. De là résultent, dans la dis* cussion de cette espèce de preuve, deux classes d'argumens. Par les uns, l'orateur judiciaire rapproche ces témoignages épa];;^, partiels, insufiîsans, insignifians, qui ne sont souvent que des indices, et essaie, soit de les fortifier les uns par les autres, et d'en former un faisceau inséparable, soit de les mettre en contradiction et de les anéantir en les opposant. Par les autres, il s'attache, non plus aux témoignages en eux-mêmes, mais aux témoins qui les ont portés, et il examine quelles causes probables peuvent avoir enchaîné ou délié leur langue ;

CUMFOSITIOir ou UISCOUAS JtJDICrAlBE. 9I

quelle influence puissante peut avoir modifié leur manière de voir; enfin quelles circonstances peuvent invaHdel* leur autorité. Ainsi, tantôt la crainte d'un homme puissant, l'appât de Tor, un prix quelconque promis à une passion, tantôt Tabsence des lumières intellectuelles, l'incurie, Téloignement ont pu entraîner un hoipme au silence ou au mensonge, ou bien lui faire porter un faux jugement sur ce qu'il n'a qu'entrevu.

De plus, -la preuve testimoniale n'est point toujours admise , et non-seulement on la conteste ou on la contrôle après l'avoir reconnue nécessaire préliminairement,mai8 on en conteste même la nécessité. Cette nécessité n'existe en effet que par l'absence des autres preuves. L'avocat doit donc , s'il juge utile de faire paraître des témoins, commencer par prouver que les autres preuves sont insuffisantes.

Au reste, il faut l'avouer, cette multitude de précautions prises pour se garantir de l'erreur ou de la fraude des témoins est humiliante pour l'humanité. Il est cruel de ne pouvoir se fier ni à la véracité de l'homme

91 BLOQUEirCS IJrCITATIVE.

qui vient de faire serment, ni à l'intelligence, le bon sens et la manière de yoir de ses semblables ; mais tel est , et tel a toujours été le sort des hommes. En même temps »

reconnaissons que c*est dans cette matière épineuse et incertaine que brillent Tart, le talent, la puissance, la finesse de Torateur. Ce n'est que dans les batailles indécises et sanglantes qu'on peut recueillir de la gloire et de brillantes paJmes ; ce n'est que dans ces luttes douteuses et difficiles que se manifeste dans tout son éclat la supériorité du génie oratoire.

a**' Preuves indirectes ou artificielles^ on ar» gtimens. Nous allons considérer successivement , i^ de quelle manière l'orateur judiciaire doit déduire les preuves vraies ou fausses , péremptoires ou insuffisantes : ce qui constitue proprement les raisennemens et V argumentation ; 2° comment il peut faire regarder comme vraisemblable et même comme vrai ce qui ne l'est pas : c'est l'art du sophiste. ^ovA ne conseillons point à l'avocat, qui doit être pur, loyal, incorruptible comme la loi , de faire usage de cette tactique ûttidleoM ; mais il doit la connaître pour

COMPOSITIOK DU DISCOUBS JUDICIAIRE. gS

la contrarier ou la paralyser quand elle ose se montrer. >

Les preuves artificielles, ainsi nommées parce qu'elles doivent tout à l'art, à la dialectique, à l'imagination de l'orateur (i), se réfèrent ordinairement à quatre classes principales : les preuves par indices , les preuves .par induction, \e^ preuves par présomptions et les commencemens de preuves.

Le mot indices, dans son acception la plus générale , se prend pour tout ce qui indique, décèle ou fait découvrir une chose cachée.

On les divise en directs ou absolus , et en indirects ou relatifs. Les premiers sont ceux qui , d'après les lois invariables de la nature ou de l'Etat, produisent invinciblement l'existence d'un fait antérieur. Ainsi, un homme s'est échappé du bagne, donc il a subi un jugement infamant. Une femme non mariée a eu un enfant:preuve d'un commerce illicite , quelles qu'en soient d'aillaurs les cit-

(i) Cicéron tes déflnit : • QatB toU m ditpaïaiioM et arga' mcntatione oraiorit coliocata saot^ ».... « quae excogitoniar ab oratore ;* et il 1«« oppose anx preutes directes : « Quse non cxcogitantur ali oralore, sed in ipsamateria tractanlur. » Qi^miUicn répète cette déliniti^n eu d'autres termes, en disant : « AliafSt quas extra diccudi rationem acciperet orator; alius, quas vx causa traheret ipse et quodnm modo gigocrct. •

g4 ÉLOQUENCE IlfCITATITE.

constances. Les indices relatifs sont ceux qui portent à croire à la réalité, à la certitude d'un fait. Ainsi des yétemens ensanglantés sont les indices relatifs d'un meurtre; Teffraction , Tescalade, sont les indices relatifs d*nn vol. Les indices, qu^on ne peut admettre comme faits décisifs, et que leur multiplicité et leur analogie plus ou moins frappante avec les faits controversés, peuvent seules élever du rang de probabilités à celui de preuves , sont nommés de premier et de second ordre, selon leur rapport plus ou moins direct avec les faits présumés et mis en question.

Les présomptions sont les conséquences d'un fait connu à un fait inconnu.

On appelle inductions, en dialectique , les conséquences par lesquelles on conclut d'un cas particulier à un cas analogue.

Enfin , on nomme commencemens de preu' veSf des traces d'actes publics ou de registres municipaux prouvant l'état civil, lorsque des circonstances majeures ont anéanti cei registres ou ces actes. Ces traces sont de véritables indices , d'après lesquels *on conclut ou par présomptions ou par inductions.

COMPOSITIOir DU DISCOURS JUDICIAIRE. 9^

L*art de l'argiimentateur qui a ces diverses espèces de matériaux à sa disposition est de donner, à ce qui semble seulement présumable, la valeur de ce qui est certain, et de changer la probabilité en preuve. Il parviendra à ce but en passant continuellement du connu à Tinconnu , en ne quittant jamais, avant de l'avoir complètement prouvé, chacun des faits dont la réunion formera la preuve, en groupant les faits na* guère épars de manière à ce que celui qui précède démontre ou explique celui qui suit, et surtout en ne franchissant ancone idée intermédiaire,' à moins que rauditeur ne puisse pas ne pas la saisir lui-même.

Quant auxybrm«j mêmes du raisonnement, cette partie n'est que d'une utilité secondaire. Il est bon cependant de ne point ignorer ce que c'est que le syUogisme, Venth^méme, le sorite, le dilemme. Parmi ces quatre genres de raisonnement , l'enthyméme est le plus fréquemment employé, et même on l'a nommé le syllogisme oratoire (i).

Le sophisme proprement dit consiste à

(1} Toir le Traita Djt Ructokiqdi de U colieclion*

96 ELOQUEirCB ISCITATIV

déduire d'un principe Trai, à Taide d'un deuxième principe qui ne Test pas, une fausse conséquence; ou' en termes scolastiques , à réunir ensemble deux prémisses, dont Tune vraie et l'autre fausse se comportent tellement , que de la vérité de la première, spécialisée par la fausseté de la deuxième, résulte une conclusion vicieuse, non pas comme conséquence de ce qui précède, mais comme proposition absolue.

Il résulte de là que Fart du sopbiste consiste surtout en deux points,savoir: 10 à prouver péremptoirement la proposition qui est vraie, et à en faire reslortir Févidence aux yeux de l'auditoire, qui, ainsi prévenu favorablement par la sévérité d'une première discussion, sera disposé à croire la suite plus facilement ; a° à mettre dans tout son jour le rapport partiel, qui existe entre la prémisse vraie et la prémisse fausse, et à saisir dans l'ombre le côté faible de la proposition.

Quant aux formes et aux diverses espèces de sopliisnies, il serait inutile do les énumérer ici. Nous nous bornerons à faire lem arquer les suivans ;

COBCPOSITIOir DU DISCOURS JUDICIAIRE. 97

i^he coAtraire^ovLT le contradictoire ^ quand, après RToir démontré la fausseté d*une assertion ou d'un fait , on pose comme indubitable l'assertion ou le fait contraire.

3° La concession pour le droit y ou la grâce pour la justice, lorsque de Timpunité résultant de rinattention ou de Tindulgence d'un pouToir supérieur de la société, on se fait une arme pour que cette impunité se prolonge encore.

3** Les antécédens pour les conséquenSy ou la personne pour la chose, quand, pour faire condamner une action innocente ou annuler un droit réef, on amasse contre la personne de son antagoniste des allégations qui le déshonorent ou qui indisposent contre lui. 4^ 1j isolement des faits ou des corps de délit, quand, au lieu de mettre tout k sa place et de raconter les détails d'un fait entier, on les morcelé, on les isole. De cette manière, en effet , les faits semblent sonyent changer de caractère, et se trouTcnt ou surchargés ou dégagés de circonstances aggravantes. C'est surtout le but, Tesprit , la tendance de l'agent que cette tactique perfide ijut apparaître sous un jour différent. Cet xu/qurhce. 7

98 ÉLOQUEHCB IVCITATIVS.

artifice , perpétuellement employé dans les «jfTaires relatives aa:c délits de la presse , commence heureusement à être connn, etîl suffit de le signaler pour en diminuer les effets.

N** IL Des moyens de toucher et de plaire.

Les moyens de toucher et de plaire se rapportent ou à l'emploi des passions, ou aux charmes et aux qualités de Télocution.

Nous insisterons principalement sur l'emploi des passions, qui sont le mohile principal de toute impression occasionée par l'éloquence.

i^ £mploi des passions. Varmi les passions employées par l'orateur judiciaire, nous distinguerons ce que nous nommerons passions intellectuelles et passions volontaires.

Nous appelons ici passions intellectuelles ces idées importantes, originales, fortes, qui réveillent dans le coeur ou dans l'âme des juges des sentimens puissans et austères, et qui donnent à la raison même une espèce de partialité passionnée. Ce ne sont ordinairement que des chances, des mobiles, des spécialités présentées à l'amour de la gioire.

OOMPOSinoV DU DISCOURS JUOICIÂIBB. 99

hts passions volontaires sont celles qui tiennent plus immédiatement taxx affections ins* tinctiyes de l'âme humaine et à la sensibilité. Tels sont l'amour , la haine , l'amitié , la reconnaissance, la pitié, la colère, l'admiration , le patriotisme. Ces passions , qui jouent un grand rôle dans les relations privées, produisent aussi un grand effet sur les hommes rassemblés. Mais il faut n'en risquer l'emploi qu'avec discernement et réserve. L'a haine y la colère, par exemple, ne doivent jamais se montrer en commençant; car alors on soupçonne l'orateur de partialité , la confiance s'éloigne,il est presque condamné d'avance. On peut , à peu de chose près, en dire autant de l'admiration. Les hommes sont jaloux, ils n'aiment point admirer ; il est nécessaire d'avoir exposé auparavant les faits brillans, héroïques ou généreux, qui font naître ce sentiment. Alors ils battront des mains , ils admireront et voudront que VOF3 admiriez. Mais si vous commencez par éclater en transports , ils se détourneront de vous et n'écouteront qu'avec prévention ou indifférence. Quant aux autres passions , l'amitié, l'aTOour, la reconnaissance, et en

-■ F^r\r\ryçjf

lOO BLOQUEHCE IlfCITATITE.

général toutes les affections paisibles et tendres, leur langage ne peut jamais déplaire; tranquille, doux et onctueux, il s'insinue lentement dans le cœur, l'enlace sans violence, et le maîtrise sans combat. La fierté de rhomme, par leur accent aimable et plaintif, n'est point révoltée, et l'auditoire se trouve captif, sans même avoir senti ses chaînes.

7? Qualités de Véhcution, Les qualités principales de rélocution dans un plaidoyer ont été énumérées ci-dessus, au commencement de ce chapitre , dans des considérations générales sur l'éloquence judiciaire. Nous ne pourrions donc donner ici que des détails sur chacune de ces qualités^, et sur le moyen de les acquérir. Mais ces détails appartiennent plutôt à la Rhétorique qu'à l'éloquence même : et comme ils ont été approfondis dans l'ouvrage spécial qui traite de la première de ces sciences, nous y renvoyons le lecteur.

N** IIL £>e la disposition des mojrens.

Existe -t -il dans le développement des moyens de défense une disposition de preu-

coMPosiTioir'Dn discours judiciaire. 10 1 yes, telle qa'il eo résulte pour Tauditoire et polir les juges ou plus de clarté ou une conviction plus facile, plus prompte, plus complète?

Ce problème a toujours été résolu par raffîrmatiye. Il est clair en effet cpie des preuves de même genre se prêtent on appui mutuel, et subjuguent bien plusTesprit des auditeurs quand elles sont réunies que si elles sont éparses et disséminées. N'eussentelies que, l'avantage de concentrer l'attention , ce serait déjà beaucoup ; car quand l'attention est long-temps fixée sur une vérité incontestable, l'esprit, aidé de la mémoire, se trouve encore bien plus intimement pénétré de cette vérité.

Mais quel ordre faut-il suivre ? Ici les opinions et les règles varient.

Gicéron voulait que l'on commençât et que l'on finit par les moyens les plus forts» parce que, disait-il, il faut s'emparer des esprits en commençant et les vaincre en terminant. Quelques-uns, exagérant en partie cette opinion, ont voulu que l'on commençât par les preuves les plus faibles, de manière que l'on s'élevât gràdueUement aux plos for-

102 ÉLOQUENCB ÙCITAVITB.

tes, et qu'enfin on terminât par celles qui sont véritablement décisives. Qfuintilien oppose ici , à ceux-ci et à Gicéron, que nulle règle ne peut être faite d'av£uice sur ce sujet, excepté celle-ci: « Que la discussion ne descende pas des argumens les plus puissans aux plus frivoles , mais que Tétat de la cause peut seul fixer la disposition des preuves. » Quintilien a raison en thèse générale, et nous n'ajouterons à ses paroles que les avis suivans, qui sont d'une application presque continuelle :

I** Que les moyens soient rangés selon les lois de l'analogie , de manière que l'on passe de l'un à l'autre sans effort , et qu'on voie comme un tableaasynoptique de l'argumentation.

a® Que les moyens de toucher et d'agir sur la volonté, mêlés et fondus adroitement avec les moyens de convaincre, ne paraissent pas cependant au commencement de la confirmation , où ils ge paraîtraient destinés qu'à séduire, et n'exciteraient que la défiance.

3^ Que la réfutation ne vienne qu'après la confirmation, et ne se mêle point avec elle, excepté s*ils*agit de élétruire une objec-

ÉLOQUSKCE MILITAIRE. I o3

tion qui présente le client sous un jour odieux, mépnMble ou ridicule.

Aaticli II.

Éloquence militaire.

Sans toucher aux affaires politiques , Té ' loquenoe peut sortir du cercle des contesta* lions judiciaires , et on la Toit quelquefois sur les champs de bataille haranguer des phalanges intrépides, exciter renthousiasme, diriger le courage, ranimer la faiblesse, e^ toujours Toter le combat et conclure à Ift victoire. De là V éloquence militaire.

Les caractères propres de Téloquence militaire sont la rapidité, la viracité, Tcclat, la franchise et l'enthousiasme. Il ne s*agit plus ici dé ces formes lenteï et respectueuses, de ces circonlocutions oratoires, de cette subtile argumentation qui sont de ressenc& du genre judiciaire. Il ne faut point oublier qu'ici l'orateur commande, et que qui commande en bottes et en éperons, commande ayec L'accent du despotism^t de l'orgueil.

On peut ajouter que jamais habile général n'espère ou ne conseille la victoire; il en est sûr, il la décrète. «

I04 ÉLOQUfiKCE INCITATIVE.

Au reste, ce n'est pas toujours à l'instant du combat qu'a lieu la harangueinilitaire. Quelquefois il s'agira d'ordonnef une retraite, de calmer une révolte, de féliciter les vain* queurs. Mais, dans ces occasions même, le caractère du chef subsiste toujours et communique à ses paroles un caractère d'absolutisme et d'enthousiasme.

Ainsi, des figures hardies , brillantes , variées , un style rapide et pompeux , la phxs grande véhémence dans l'accent , la présence perpétuelle de l'idée de gloire ; voilà ce que doit réunir un discours militaire. Les preuves, si l'on peut donner le nom de preuves à tout ce qu'on dit pour démontrer la nécessité du combat et la probabilité de la victoire , les preuves , dis-je , doivent être courtes , peu nombreuses et fondues dans les exhortations, de manière à ne faire qu'un avec elles.

Parmi les motifs les plus puissans , il faut compter : i** la haute idée qu'inspire à l'ar» mée le génie dit chef invincible qui la commande , et l'amour dont elle se sent embrasée pour celui qui a cent fois marché à sa été et partagé ses privations f ses fatigues et ses

iLOQUBKGE UILITAIBE. Io5

<}aiigers; a° la confiance que font naître et qu'entretiennent dans Fâmedes vainqueurs»

les victoires et les conquêtes antérieures.

L'on conçoit en effet que, dans une carrière où l'enthousiasme seul opère des mi-^ racles, la confiance, qui seule fait naître l'enthousiasme , soit l'augure et le gage le plus certain du triomphe. Ainsi la victoire qui précède pronostique sans cesse la victoire qui va suivre , et les armées invaincues deviennent par là même invincibles. L'histoire ancienne, au temps des Alexandre, des Annibal et des César , en a fourni de grands modèles, et les annales contemporaines n'en offrent guère moins. Aussi , après cinquante ans de triomphes, Agricola disait à ses vieilles phalanges :«Romains,couronnez un demisiècle par un jour immortel ; » et naguère , au champ de bataille d'Iéna , un homme étonnant, un gi;and orateur, qui connaissait la puissance des antériorités et le prestige surtout des anniversaires, s'écriait : « Ënfans, voici le soleil d'Austerlitz ! •

La réputation militaire et le génie du chef suprême de l'armée communiquent aussi une grande force de persuasion à ses moindres

Io6 ÉLOQUEirCE IKGITATIVE.

paroles, et lui donnent sur les masses guer- rières qu'il harangue un ascendant irrésistible. Mais c'est surtout lorsque ce chef, placé si haut dans l'échelle sociale, et si haut dans leur opinion , a été et est encore leur camarade, se rappelle leurs traits , leurs noms, leurs exploits, et à comme eux préludé à la gloire par les souffrances , que le prestige est complet.

Ou dit que César connaissait par leur nom tous ses soldats, et, selon Tite-Live, Ânnibal , parvenu à la- crête des Alpes, et montrant du haut de leurs cimes neigeuses, l'Italie à ses AfHcains , s'écriait avec l'accent de l'orgueil : « Me comparerai-je, moi, né dans la tente , nourri dans la tente de mon père, et vainqueur non pas des peuples des Alpes, mais des Alpe^ même, à ce général de six mois qui déserte son armée , et qui, si l'on dépouillait de leurs armes les Romains et les Carthaginois, ne reconnaîtrait pas à quelle nation il commande. Moi, soldats, je suis glorieux de ce que parmi vous il n'est personne à qui je n'aie cent fois cité ses faits d'armes à vos yeux , dont je n'aie contemplé, attesté les exploits, et dont je ne puisse rap-

ÉI.OQUBBCE BEIUTAIfiB. I07

porter les titres d'honneur au lieu, à Tëpoque où ils se produisirent. Je marche à la tête de ceux que j'ai comblés de louanges, de décorations, et dont je fus le disciple avant de devenir le général, contre des ennemis qui ignorent leurs chefs et s'ignorent euxmêmes, s

Il résulte clairement de ce que nous venons de dire, que, quand une armée se trouve dans des circonstances contraires à celles que nous venons de supposer , quand le chef connaît à peine et n'a jamais commandé ses soldats, et que ceux-ci, découragés ou par la conscience de leur faiblesse, ou par le souvenir de défaites précédentes, ne marchent au combat qu'avec la crainte ou le pressentiment de la défaite, l'éloquence serait impossible. On ferait de belles phrases, voilà tout.

Si pourtant le pressentiment ou la certitude d'un revers n'empêchait pas le courage et la gaité , alors on pourrait encore obtenir de grands effets, exciter un noble transport d'allégresse, électriser les cœurs , et leur faire jeter le cri d'adieu : uàve, Cœsar, morituri to salutant!

I08 ÉLOQUEirCE INGITàTlVE.

£n quelque lieu et dans quelque circonstance qu*ait lieu la harangue militaire, elle doit ne point passer certaines bornes qui d'ordinaire sont très-étroites. Cela devient nécessaire aujourd'hui surtout que les ar* mées sont des masses, et que les harangues ue sont plus que des proclamations lues et mises à l'ordre du jour, au lieu d'être prononcées. Il arrive même quelquefois que la harangue militaire consiste dans une saillie, une exclamation qui ne dure qu'un instant.

Tel est ce cri par lequel un chef arabe rallie ses soldats fugitifs, qui crient : «Dérar est mort : » — « Eh? qu'importe, dit-il si Dérar est mort , Dieu est vivant et tous voit ! » Telle est encore cette phrase si heureuse d'un guerrier vendéen : « Si j'avance, suiTez-moi ; si je recule, tuez-moi; si je meurs , vengezmoi. »

Au reste, il est impossible de donner des règles sur l'éloquence militaire , ordinairement si simple, si vive dans ses élans. La lecture attentive et souvent répétée des chefsd'œuvre prononcés à la tète des armées , on par les généraux de l'antiquité , ou des proclamations mises à l'ordre du jour par les

EI^OQUEirCE MILITAIRE. I09

capitaines modernes; voilà Fétude la plus utile pour Foratenr militaire.

Les plus belles harangues militaires de nos jours sont l'œurre du plus grand conquérant des siècles modernes. On peut surtout citer celle qui fut adressée à 1* armée d'Italie après la première Tictoire de Montenotte, et celle adressée aux soldats français rassemblés sur les riyes du Niémen , annonçant TouTerture de la campagne de Russie, n est impossible sans doute de trouver dans les fastes de l'éloquence militaire rien qui approche de la pompe, de l'éclat , du ton prophétique de ces deux morceaux. Cependant l'immense génie de cet homme a su encore faire mieux et d'une manière toute différente. Autant les deux harangues que nous venons de mentionner sont brûlantes et passionnées , autant la proclamation qu'il dicta , la veille de la bataille de Borodino , est simple , grave et franche :

m Soldats, dit-il, voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la

tlO BLOQUSirCE INCITATIVE.

patrie. Conduisez-Yoïu comme à Ansterlita&y à Friedland, à Yitepsk , à Smolensk, et que la postérité la plus recalée cite Totre conduite dans cette journée. Que Ton dise de vous : Il était à cette grande bataille s^us les murs de Moskow ! »

« Cette proclamation, a dit Thistorien de Napoléon et de la Grande Armée , conve-^ nait à de telles circonstances, à des homia ^ C[ui n*en étaient pas àleurdébut,etqu*apit^'n tant de souffrances , on n'avait plus la prétention d'exalter. Aussi ne parle-t-il qu'à la raison de tous ou au véritable intérêt de chacun, ce qui est une même chose : il termine parla gloire, seule passion à laquelle il put s'adresser dans ces déserts, dernier des nobles motifs par lesquels on pouvait agir sur des soldats toujours victorieux, éclairés par ime civilisation avancée et par une longue expérience; enfin, de toutes les illusions généreuses, la seule qu'ils aient pu porter aussi loin. >

SEGTIOir II.

De Véloquence délibérative.

L'éloquence délibérative est celle qui, s'a-

BLOQUSKCB DÉJtlBÉAATlVE. III

drêftsanl à une assemblée délibérante, cherche à lui inspirer une opinion , et à lui faire adopter une yolonté. Chi peut de nos jours classer dans le genre dëlibératif les discours politiques qui ont lieu dans l'intérieur d'un conseil ou dans le cabinet d*un ministre.Gar,^ dans chacun de ces cas , il s'agit d'affaires publiques, et d'afifaâres publiques soumises i 'ine délibération. Mais le nom de délibé- •. ' '.lif conyient bien mieux à ceux qui se prononcent ou dans une assemblée d'élite, comme un sénat, une diète, des chambres , ou dans de grandes assemblées populaires où se trouye réunie la masse de la nation.

On doit sentir, en effet, qu'au milieu d'un théâtre si vaste et si mouvant , l'éloquence du législateur et de Thomme d'état se déploie avec grandeur, magnificence et Uberté, tandis qu'ailleurs elle est gênée , et perd beaucoup de sa dignité. Cependant nous ne tracerons point de chapitre particulier pour chacune de ces spécialités. On modifiera seulement, eu égard aux circonstances, aux lieux, aux mœurs, au nombre de l'auditoire, les règles générales que nous donnerons , et on ramènera à une juste mesure les propor-

lia ELOQUENCE INCITATIVE,

tions naturellement gigantesques de Télo* quence délibérative. La division que nous adoptons , analogue à celle dont nous avons fait choix dans l'examen du genre judiciaire, fera passer successivement sous nos yeux :

i** les caractères , les conditions et les circonstances du genre délibératif ; o? les qualités de l'orateur qui se sent appelé à cette carrière; 3** enfin les règles qu'il doit suivie dans la composition de ses discours , ou du moins les avis qui peuvent faciliter et assurer ses succès.

§ I. Caractères, conditions^ circonstances de l'éloquence délibérante,

La harangue délibérative , celle que l'on nommait proprement concio cfafez les Romains y avait pour but essentiel, ou une loi générale ou une mesure particulière d'administration. Dans l'un et l'autre cas , il pouvait s'agir ou d'établir , ou de maintenir ou d'abroger. Mais la question essentielle n'est pas là.

Qu'il s'agisse d'une loi à faire, ou d'une loi à détruire, ou d'une mesure particulière

CARACT* DE L ELOQUElf CE DELIB. Z 1 3

d*adininistration à décréter ou à interdire , il y Ta toujours de rintérét d*un peuple, de tout un peuple. De telles matières ne veulent être discutées que d'un ton solennel, grave ^ presque religieux.

Cependant Temploi des passions y est lé-^ gitime, y est même nécessaire ^ surtout dan»

quelques causes. Ici, en effet, une distinction s'offre de soi-même. L'institution ou Fabro-^ gation d'une mesure administrative, d'un fait, n'est ordinairement qu'une question du moment, et souvent qu'une question de per»

sonnes. Le maintien, la destruction ou l'adoption d'une loi, est une question qui touche à l'avenir , et influe longuement sur les intérêts nationaux. Et ici même on peut encore distinguer deux classes de lois : les unes qui sont égales pour tous, les autres qui sont faîtes eâ faveur d'un parti , et qui confèrent à une fraction de la nation des privilèges , des honneurs , du pouvoir. Or, quand on plaide ou pour ou contre les premières de ces lois, le langage sévère, loyal et simple , n'a rien qui décèle la partialité, la passion. Mais lorsqu'il arrive que la controverse s'établit sur les secondes ou sur des faits m até-

ÉJLOQUEKCE. 8

Il4 ixOQUENCE IKCtTATlTE.

riels d'administration, le choc soudain des intérêts individuels ou des partis opposés fait paraître mille passions qui se heurtent , se croisent , se pressent et parlent chacune leur langage. C'est par elles que Ton entrai* ne, soit une asscmhlée d'élite, soit la multitude. Ce sont elles qu'il faut mettre en œu- Tre. Le ton du discours délihératif peut donc être souvent énergique , véhément et passionné.

Telles sont les deux qualités fondamentales de la harangue délibérative ; elle doit réunir la gravité et la véhémence, la solennité et la passion. Ces caractères en quelque sorte opposés se réunissent toutes les fois que les circonstances sont telles que, tout en parlant de choses graves et importantes, on touche aux intérêts immédiats de la multitude. Mais ils ne dominent pas toujours au même degré; et à mesure que Ton vise moins à heurter ou à satisfaire les ambitions individuelles de quelques hommes ou les intérêts d'un parti ; à mesure surtout que le nombre de ceux qui doivent délibérer sur la question , et ratifier ou réprouver par leurs votes le vœu de Torateur, diminue; le isiigage perd de sa véhé-

CARACT. DE L ÉLOQUEVCE DÛLIB, I iS

mence , de sa vivacité, de son attitude passionnée et audacieuse.

Au reste, dans Tune et Fautre de ces cir« constances, Téloquence délibérative a une belle et large voie à parcourir. Il faut avouer cependant que c'est surtout lorsqu'elle peut soulever et opposer les unes aux autres toutes les passions qu'elle se développe dans toute sa magnificence. Mais, va-t^n dire y c'est donc dans les causes politiques où il y a personnalité, partialité, injustices possibles qu'éclate toute cette fatale beauté. Cela est vrai. Nous allons même dire plus.

La première condition pour que l'élo-* quence délibérative existe, c'est l'existence de la liberté politique ou du moins l'ombre de cette liberté. Mais ce n'est point assez pour que la puissance oratoire se montre tout entière. Il faut de plus des passions, des paasions violentes, fougueuses , désordonnées ou sans frein; des discordes, des haines, des crises, des décbiremens, et ces convulsions im* menses qui précèdent et signalent tantôt l'accroissement, tantôt la chute des part». Ainsi les querelles politiques dès démagogues d'Athènes, les dangers imminens de cette petite

1 16 XLOQUBHCE UTCITAtlVE.

république menacée perpétuellement par Philippe y enfin la haine prononcée de Dé* moftthènes et d*Eschine, firent naître des cfaefs-d'œuyre d'éloquence que nul peuple , nul siècle n'a encore surpassés. Ainsi, au milieu des discordes violentes qui eurent lieu dans le premier âge de la république ro4 maincy lorsque les plébéiens arrachèrent successivement la candidature de toutes les charges à la fierté de la caste patricienne, des tribuns, des consuls se montrèrent habiles dans l'art de manier la parole , de mettre les passions aux prises , et d'impressionner dm masses. Ainsi naguère, dans la révolution qui a bouleversé et réorganisé si subitement la France, de grands orateurs surgirent toutà-coup du sein des villes, des villages et des hameaux. On peut même ajouter que la littérature n'a fleuri que pendant ou immédiatement après les époques les plus orageu- , ses et les plus fécondes en calamités de tout genre : les pages sanglantes de l'histoire ne l'attestent que trop \ Il est cruel sans doute de n'atteindre la puissance intellectuelle qu'au prix de tant de malheurs ! Mais comment en être surpris? est-il possible qu'à ces

GàRACT. DE l'eLOQUIUICB D^LIB. ZI7

époques de calme et de félicité ou les âmes s'endorment immobiles, les intelligences s'aiguisent, s* arment, se fortifient ? Doit-on s'en plaindre? la gloire est-elle trop chèrement achetée au prix des larmes et du sang ? Oh !

sans doute que oui ! Cependant , songeons qu'il n'est pas de hochet plus beau ^e la gloire, que l'âme humaine s'enorgueillit d'un malheulr s'il est grand ; que l'homme qui (ut frappé de la foudre et qui n'est point tombé en poussière , est fier d'avoir été frappé de ces flèches célestes ; qu'il y a un bonheur mys térieux et intime à étaler ses blessures , et à raconter ses cicatrices ; que les grandes commotions de la nature, ainsi que celles des colosses politiques , plaisent aux âmes grandes et enthousiastes; que Pline alla contempler le cratère embrasé du Vésuve qui le foudroya, et que Yemet s'embarqua sur une mer menaçante pour voir ce que c'était qu'une tempête.

Peu importent d'ailleurs les vœux secrets de chacun. Que l'on souhaite moins de gloire et plus de calme, ou que l'on préfère moins de calme et plus de gloire , ceci ne nuit point à nos décisions. Il n'en est pas moins vrai

Il8 ELOQUENCE IBCITATITE.

que la haute éloquence est celle qui fait à son gré le calme et la tempête , et qui , comme le trident de Neptune ou le souffle d'Ëole , arrête ou apaise ces flots sonores, changeans et mobiles que Ton nomme le peuple.

§ II. Qualités nécessaires à l'orateur dans les assemblées délibérantes.

Les qualités de l'orateur qui vise à régner par l'éloquence dans les assemblées délibérantes sont, ainsi que celles de l'orateur judiciaire, ou naturelles ou acquises.

N" I. Qualités naturelles de Vorateur,

Les qualités naturelles de l'orateur qui parle an milieu des assemblées délibérantes, tont physiques f intellectuelles ou morales^ que nous examinerons successivement.

I, Qualités physiques de l'orateur. — C'est ici surtout, c'est à cette tribune du haut de laquelle un citoyen harangue l'élite ou la totalité de ses concitoyens, c'est dans. cette place publique où le peuple encense les dieux, nomme les magistrats, et porte des

Page 1