QUALITES D£ L OR AT. DE LA TRIBUNE. I IQ
lois; enfin, c*est au milieu de cette foule ou de cette noble réunion en présence de laqneHe on ose seul se placer pour ouvrir un avis, qu'il faut prévenir avanta- . geusement par une taille imposante, une physionomie caractérisée, expressive, un maintien majestueux , un geste noble et un air de dignité. La beauté et les grâces de la figure ne sont point nécessaires, il est vrai ; cependant il n'est peut-^tre aucune occ asion où ce don précieux de la nature agisse plu5 puissamment sur les hommes. Périclès et Alcibiade devaient à cette qualité extérieure une grande partie de leur célébrité. Au reste, la mobilité d'une physionomie, miroir de toutes les passions, supplée assez à la beauté pour que l'auditoire ne songe pas à l'absence de cet avantage. Les portraits de Démosthènes n'offrent nulles traces de beauté , et Ton sait que Mirabeau était fameux par sa laideur autant que célèbre par son génie oratoire.
Les gestes, la pose, les mouvemens, les attitudes , en un mot tout ce que les anciens comprenaient par le mot d'actioii , doivent être de même l'objet d'une étude particu-
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]ière. « Quelle est, demandait-on à Démogthènes, la première qualité de l'orateur? — L'action, répondit de grand homme. — Etla seconde? L'action.* — Et la troisième? Encore Tactioç. »
Le goût doit limiter cependant l'emploi des gestes et de tout ce qui tient k l'action. La première' règle, et la plus nécessaire, est de ne jamais laisser aperceroir l'étude et l'affectation, et, par conséquent, de ne multiplier ni les mouvemens , m les gestes, excepté dans les instans où de violentes passions, partagées par-l'auditoire, justifient et ces gestes et ces mouvemens. Cest surtout au commencement du discours que cette multiplidité de mouvemens inutiles serait déplacée. Elle le devient encore davantage si , au lieu de parler de mémoire ou d'improviser , on lit le discours.
Une voix 8om>re, flexible , mâle et forte, n'est pas moins nécessaire. En effet, jamais un silence parfait ne règne dans les assemblées .délibérantes, et cependant il faut entendre l'orateur. Démosthènes, dont le nom revient toujours se placer sous la plume quand il s'agit d'éloquence, avait dompté,
QUALITES DE L ORAT. DE LA TRIBVKE, Ul 1
assoupli et fortifié sa voix par des exercice^ inouïs. Tantôt il répétait d« longues périodes tout d'une haleine en courant dans*les bois ou en gravissant des rochers ; tantôt il t*étudiait à prononcer distinctement tout en ayant des cailloux ou du sable dans sa bouche ; tantôt enfin il haranguait auprès des rivages de la mer, et s'efforçait de dominer par sa voix le bruit des flots qui se brisaient contre le rivage , images fidèles des flots populaires.
Mais il ne suffît pas que la voix brille par la flexibilité et la force ; il faut de plus savoir la conduire , la nuancer, l'accélérer ou la retarder à propos, la varier par des inflexions et des intonations différentes. C'est là ce qui constitue Fart delà déclamation oratoire, puissant moyen d'émouvoir, de séduire et d'entraîner les grandes masses populaires. Au reste, cette déclamation ne , ressemble que bien peu à la déclamation théâtrale. Simple, grave, franche, ennemie de toute espèce de prétention, elle diffère surtout de celle-ci , en ce que l'orateiir à^ la tribune s'oublie lui-même, et ne semble rien faire que d'inspiration , tandis qu'au théâtre
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Tactear est toujours un acteur, et ne s^identiiie jamais complètement avec le personnage qu'il représente.
II. Qualités intellectuelles de V orateur, — ^Les qualités intellectuelles de l'orateur des ^semblées délibérantes sont bien plus rares et bien plus difficiles à réunir que celles de Tavocat.
D'abord, il doit être doué de toutes celles qui font le pbilosopbe, l'économiste et l'homme d'état. Il doit être en état de concentrer à ▼olonté son attention sur un point indécis, et de le poursuivre avec ténacité. Il doit avoir cet œil de lynx qui pénètre jusqu'au fond des objets, cet œil d'aigle qui saisit mille objets à la fois, et dont l'immensité est le domaine. Il doit, intrépide et fidèle à ses conclusions premières, marcher hardiment de conséquences en conséquences, et ne jamais reculer devant le corollaire du principe qu'après un mûr examen il a proclamé juste. Enfin , il doit être pourvu de cette souplesse rapide par laquelle, plein d'une pensée qu'il a long • temps méditée , il la présentera successivement sous des jours diflerens , jusqu'à cequ'il ait fait évanouir toutes les ob-
QUALITÉS DE L*ORAT. DE LA TEIBUITE. Ia3
jtctionÀ dont on l'obsédera inopinément.
U faut ensufte qu^il possède toutes les qualités de l'ayocat et de tout orateur, une mémoire fidèle et sûre , un esprit méthodique et séTère, le don d'improviser et une imperturbable présence d'esprit. Ce n'est pas qu'on ne puisse parler dans une assemblée politique sans réunir ces diverses qualités : mais il est impossible d'y briller sans elles. On a prétendu que Démostbènes était incapable d'improviser. Ce fait est faux ; Démosthènes méprisait et ridiculisait les improvisateurs, beaux parleurs, qui liaient à des idées insignifiantes des phrases vides de sens, et qui appelaient cela improviser. Pour lui, il était habitué à dire beaucoup moins de mots que de choses, et en conséquence de ce principe, il ne montait jamais à la tribune sans être bien pénétré de ce qu'il voulait dire. Il est probable que souvent il n'avait pas préparé une phrase, un mot, mais il avait approfondi, classé, disposé ses faits, ses idées et ses preuves , et il improvisait les paroles. Il est notoire en effet qu'il monta souvent à la tribune pour répondre aux objections inattendues de ses adversaires , et
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que toujours il remporta l'avantage dans ces luttes journalières.
III. Qualités morales de V orateur. — ^ L'orateur doit être, comme le sage d'Horace, ferme et inébranlable dans ses principes. Ni les cris de la multitude en délire, ni Tor ou le fer, le sourire ou les menaces d'un tyran, n'auront d'empire sur son âme : incorrupti* ble et pur, il ne traficpiera pas même de son silence.
Un amour ardent^ profond, actif pour ses compatriotes, doit être, avec l'amour de la gloire, sa seule passion dominante. C'est à ces deux mobiles puissans et nobles qu'il doit rapporter sa vie entière ; et même chez lui la soif de la gloire se soumettra au patriotisme , de telle sorte qu'il ne songe à trouver l'une qu'en restant fidèle à l'autre.
L'impartialité, la véracité et la modération seront aussi ses qualités favorites. Jamais il ne soutiendra le contraire de ce qu'il pense , jamais il ne se montrera injuste envers l'antagoniste dont l'avis diffère du sien. Et s'il passe jamais les bornes de la modération, s'il s'abandonne à l'indignation et à la colère, le crime seul excite en lui ces mou-
QUALITÉS DB L*OHAT. DE LA TRIfiUlTE. IlS
Temens impétueux ; il hait de la haine de Thomme juste, les transluges , les hommes Tendus , les espions, et quiconque reçoit le prix du. sang.
Toutes ces qualités se réunissent dans une seule : Vest la bonne foi , la loyauté , la vertu. Il est impossible d'être réellement éloquent sans vertu. L'éloquence consiste à fair« sympathiser les autres avec soi-même, à leur donner sa pensée et son âme. Il faut donc sentir soi-même avant de transmettre des sensations: Car qui peut exprimer avec enthousiasme, avec ivresse, avec passion, ce qu'il ne sent pas? C'est du cœur que part l'éloquence, disaient les anciens. Cet axiome veut dire que l'homme accessible aux im« pressions , aux passions , est seul capable d'être éloquent. Mais il signifie aussi que si l'on ne sent pas véritablement, mais que l'on feigne de sentir, on ne parlera pas avec éloquence. Que les jeunes enthousiastes du génie oratoire se pénètrent donc bien de cette vérité : l'orateur est l'homme de bien puissant en paroles, w^onui dicendi peritus, et l'éloquence suppose toujours l'accord d'un beau talent cl d'un beau caractère.
ia6 ELOQUENCE IITGITÀTIYE.
N® II. Des études et des exercices de V orateur.
Selon les anciens, l'orateur deyait tout connaître , totit approfondir. Sans adopter cette idée, qui, de leur temps, était déjà une exagération , et qui le serait bien davantage aujourd'hui , nous reconnaîtrons cependant que l'orateur ne peut entrer dans l'arène délibérative qu'armé de connaissances aussi profondes que multipliées.
Il veut soutenir, attaquer des lois ! il doit donc connaître non-seulement la législation qui préexiste, les rapports mutuels et les analogies des divers détails de cette législation, ses motifs, son esprit et son but; mais encore le droit naturel ou civil, qui est la base de ces motifs, la philosophie, fondement nécessaire de toutes les autres sciences , et encore plus de celle du droit. Mais, des lois soumises à la révision ou proposées aux examens , les unes tiennent aux finances , les autres roulent sur la religion, sur l'édnca-^ tion publique , etc. Que de connaissances nouvelles il est obligé de réunir; et autour des notions générales, abstraites, en quelque