‹ Précis d'éloquence et d'art oratoire ...: précédé d'une introductionChapitre 16 sur 27 · QUALITES DE L OR4T. DE LA TRIBUNE. I · texte numérisé non relu

QUALITES DE L OR4T. DE LA TRIBUNE. I

sorte transcendantales , combien de notions statistiques , matérielles , éphémères, locales, viendront se grouper ! Il faut pourtant que non- seulement il possède toutes ces notions éparses, mais qu'il en aperçoive les analogies, qu'il les rassemble et les systématise, qu'il en fasse un cor]>s de matériaux et de documens sur lesquels il forme et fixe son opinion.

Il veut faire repousser ou faire admettre une mesure administrative , décréter la paix ou la guerre, abandonner ou poursuivre une prétention douteuse, organiser l'intérieur de l'État ; dès lors les rouages de l'administration, les ressources et les charges de l'Etat, le matériel et le personnel des armées, le théâtre de la guerre, et mille détails particuliers doivent lui être connus. Il est nécessaire qu'il ait tout vu, tout lu, tout étudié , géographie, sciences historiques^ statistique, stratégie, diplomatie, etc.

L'orateur doit de plus connaître tous les antccédens qui ont précédé son début dans la carrière oratoire. Il doit avoir relu vingt ois et vingt fois médité les chefs-d'œuvre d'éloquence de Rome et de la Grèce ; il doit s'être exercé à écrire en genres divers, à

Ia8 ÉLOQUSSCE INCITATIVE.

parler d^abondance, et à parler après s'être préparé , enfin à dresser rapidement des tableaux synoptiques d'argumens, d'idées et de preuves. Par là seulement il parviendra à connaître T Art oratoire , et à paraître sans honte dans la lice.

L'exercice préliminaire le plus utile de tous serait sans doute une suite de conférences politiques dans lesquelles un certain nombre de jeunes gens instruits, et avides de s'instruire encore, discuteraient les lois que propose le gouvernement, pendant et de même qu'on les discute aux chambres. Us compareraient ensuite leurs discussions à celles qui aurait eu lieu dans les chambres législatives , et ils remarqueraient en quoi consistent leurs fautes ou leur faiblesse, et, travaillant de nouveau d'après leurs observations , ils composeraient des morceaux qui seraient déjà dignes d'éloges , et dont la maturité précoce révélerait d'avance au monde des orateurs, des politiques , des hommes d'état , enfin de dignes repïésentans d'une nation grande et éclairée.

bOMPOSIT. DU DISC01/R8 DR LA TRIB. lïf)

S III. Delà composition du discourt déli-

bératif.

Nous siibdiyîserons cette section en deux

parties, dont Tune traitera des moyens de

^convaincre , ou des preuves , et 1* autre des

ùioyéns dé séduire la volonté, ou des passions,

N* I. Des Preuifes.

Ici, comme en traçant les règles du genre judiciaire, nous traiterons séparément de la preuve proprement dite et de ce que Ton appelle sophismes.

I. Preuves proprement dites. — Dans le genre déUbératif il n'y a point de preuves directes ou matérielles. Toutes les démonstrations reposent sur des raisonnemens déduits avec rigueur de principes que l'on suppose vrais et appuyés sur des exemples.

De là, deux classes principales de preuves dans les matières délibératives : les raison^ nemens, ou V argumentation ^ et les exemples.

Il ne s'Agit point ici de fixer, de choisir les formes du raisonnement. Tantôt sévères, rigoureuses et incontestées, ce seront celles

t3o BLOQVEirCE IHCITATITS.

du syllogisme et du dilemme. Tantôt plust vives et s'astreignant moins à la certitude, ce seront Venthjrméme et le sorite. L'enthyméme surtout, à cause de sa brièveté qui plaît, et de l'omission d'une de ses prémisses qui laisse quelque chose à désirer à l'auditoire , sera le plus fréquemment employé. Nous avons déjà dit qu'on l'avait nommé le syllogisme oratoire.

Il s'agit d'indiquer et de classer les motifs principaux d'après lesquels il est possible de forcer l'assentiment de l'intelligence. Or, ces motifs se réduisent à deux qui contiennent d'avance tous les antres , comme le genre contient les espèces. Ces deux motifs sont la justice et Vtailité.

L'un et l'autre sont extrêmement puissans, car l'un et l'autre tiennent profondément aux deux grandes 4dées qui gouvernent l'homme, le devoir et l'intérêt. Le devoir (i) est ce qu'il y a de plus auguste, de plus noble, de plus saint; présenté dans toute sa force, il enflamme, il élève, il excite l'enthousiasme par l'idée qui en est inséparable, celle du désintéressement. D'ailleurs, lors

(i) Toyn le Traiti it Uoral: de rfocTCLOFÉoit rotTATirs.

GOMPOSIT. DU DISCOUBS DB LA TRIB. l3l

même qae ce n'est pas à canse d'elle, qae l'on agit, nous dirons plus, lors même qu'on viole ses lois et ses préceptes, on aime à la mettre en avant et à sembler n'obéir qu'à ses décisions. Moins pur, moins calme, l'intérêt flatte plus délicieusement et triomphe plus facilement; prouvé clairement, il entraîne peut-être plus infailliblement que la justice; enfin , il est presque toujours complice de ces passions puissantes qui tyrannisent et changent continuellement le conir humain. L'orateur politique est donc presque sur du succès en les invoquant l'un et l'autre.

ha. justice peut être absolue ou relative; absolue , lorsque Faction que l'on discute est bonne ou mauvaise en soi, dans toute espèce de circonstances et sans restriction ; relative, lorsque des circonstances particulières en modifient le caractère et l'excusent, la justifient, l'expliquent ou la condamnent inopinément. C'est principalement dans l'exameÀ, la discussion, la position et l'application des principes de cette justice relative, que l'éloquence a un champ vaste à parcourir. En effet, des principes clairs et

l39 éLOQlTEKCE IITGlTATITEv

incontestés, même dans leur application, prêtent moins à la lutte oratoire; mais quand il s'agit de préceptes susceptibles de variétés ou de modifications selon les diverses circonstances qui entourent, accompagnent , enveloppent l'action à laquelle on les applique, la position de l'orateur se complique. Il faut faire envisager l'action sous les couleurs les plus avantageuses, en présenter la face la plus favorable, l'environner d'un cadre propre à la rendre agréable ou odieuse , digÀe d'admiration ou de mépris , choisir et grouper les circonstances, de manière à sembler toujours conforme aux prin^^ cipes; et telles sont les difficultés au milieu desquelles brille et se joue l'éloquence.

L'intérêt , dans le sens le plus large , est le désir que nous avons de tout ce qui est utile à notre bonheur et à notre conservation; lors même que le bonheur ou la conservation de notre existence heurtent évidemment les principes de la justice ou de la morale. Mais dans la langue oratofre, on ne donne le nom d'intérêts qu'aux objets qui , quoique utiles' à l'homme, ne froissent que légèrement ou imperceptiblement la

COMPOtlT. Dfr DISCOURS DB LA «RIB. x33

vertu. C'est plutôt rindifférence et l'oubli que le mépris et la violation des principes.

Du reste, il est possible le plus souyent de concilier l'utilité ayec la justice, et même c'est en démontrant la possibilité de la co-exÎ8tence de celle-ci avec celle-là , c[ue l'orateur entraîne tous les suffrages et s'as^ sure l'unanimité.- Car, dans une nombreuse assemblée, il est à peu près impossible d'influencer également tous les hommes par les mêmes motifs, et il est nécq^saire d'avoir è sa disposition des mobiles brillans et vulgaires pour les uns, des considérations hautes pour les autres.

U utilité peut être, ^insi que la justice, idbsolue et relative. Une loi, une décbion quelconque est d'utilité absolue, quand en tout temps, en tout lieu, et quelles que soient les circonstances, elle entraine beaucoup d'avantages à sa suite. Elle est d'une utilité relative, quand, insignifiante on fatale, ordinaire par elle-même, elle peut , dans certaines circonstances données, servir la patrie et influer avantageusement sur l'intérêt de la nation ou d'une partie de la nation.

Car ii est de la nature des intérôis de n'être

l34 ÉLOQUEirCS IVGITAXIYB.

point égaux à eux-mêmes et de se combattre mutuellement. Les comparer, les peser, les balancer les uns par les autres, est donc une des obligations de l'orateur dans les assemblées délibérantes.

Les principes de Vintérét peuvent encore s'envisager sous un autre point. Les uns »

grossiers, matériels et vulgaires, nous £ont tout rapporter aux sensations, à nous-mêmes; un instinct brut les inspire , à eux se rapportent toutes les affections étroites et basses, Tégoïsme, l'avarice, la peur. Les autres, au contraire, s'accordent avec la raison et la dignité de Tbomme; ils étendent l'existence au-delà du présent et au-delà de nous-mêmes; ils contiennent, ils supposent toutes les affections généreuses, la reconnaissance, le patriotisme, l'amour de la gloire.

Il est clair que c'est toujours à ces derniers qu'il faut s'adresser dans la harangue politique. L'homme, naturellemeçyt égoïste et naturellement g^éreux, abdique plutôt et hait plus vivement les formes âpres de l'égoïsme dans les grandes assemblées que dans la solitude. Le seul intérêt matériel et grossier qui doiye lui être présenté , parce

GOMPOSIT. DU DISCOUB8 DE LA TAIB. l35

qa*il est néanmoins puissant et sacré', c'est celui de sa conservation et sa vie. Après celui-là arrivent ceux des richesses, de la puissance, de la gloire. Aux mobiles que four»

nit l'intérêt, nous devons ajouter ia facilité. Prouver que telle loi , telle démarche, telle mesure ne coûtera rien , c'est presque ga« gner sa cause. On double encore les chances de succès si on va jusqu'à exposer les moyens.

Ces aperçus fondamentaux suffisent pour mettre l'orateur sur la voie.

Gênés par l'espace, nous ne les développerons pas davantage, et nous finirons .en priant de ne point oublier que tout se prouve par les contraires,, et que, en plai>. dant ou pour ou contre, en invoquant ou la justice ou l'intérêt, on peut démontrer que la cause contraire viole l'un ou froisse l'autre. Cette forme d'argumentation a quelque .chose de plus vif, de plus énergique, de plus cert^n que l'autre ; elle est aussi plus aisée , car en tout l'attaque est plus facile , C[ue la défense. En effet, victorieux sur un point, r assaillant est vainqueur; vainqueur partout, e:acepté eu tin point, celui qui défend est vaincu. *

l36 £XOQUBj)rCB IKqiTATiyB.

Les exemples sont, dans le genre délib^ ratif , ce que les lois ou du moins les jugemens sont dans l'éloquence judiciaire.Quand il faut déterminer la yolonté, Tincertitude et les chances de l'avenir font naître des doutes et opposent des retards à la décision. Alors les exejnples fournis par l'histoire résolvent les doutes , et semhlent fixer le possible par l'expérience des siècles.

Les exemples produisent deux effets principaux, ils convainquent par l'autorité, ils entraînent en excitant l'émulation; ceux-ci s'emploient surtour s'il s'agit d'exhorter à une mesure, à une démarche précise; ceuxlà servent quand il faut délibérer, consôUer, justifier, pu faire une demande.

Trois choses sont à observer dans l'emploi des exemples , savoir : la manière de les préparer^ de les exposer et de conclure.

L'exemple ne doit pas être amené brusquement et sans que rien y prépare l'auditoire. Qu'une chaîne de pensées adroitement tissue les annonce , les introduise, de manière qu'ils ne blessent ni la série des idées ni le fil du discours ; que le principe qu'ils doivent confirmer ou détruira les précède

0OMPO8IT. DU DISCOUB8 DE I.A. TKIll. iSj

pour qu'on voie d'avance leur but, et que {'auditoire tire nécessairement la conclusion avant l'orateur; que quelquefois l'analogie y conduise imperceptiblement , ou que, fondus d'abord avec les doctrines, ils s'en détachent inopinément et à l'insu^le ceux qui écoutent.

Ainsi amené par d'heureuses transitions , l'exemple sera exposé tantôt avec simplicité et sans émotion, tantôt avec emphase, avec enthousiasme. La forme de la narration est celle qu'on emploie d'ordinaire; cette espèce de narration est brève, simple, dégagé^ de toute superiluité et de tout ornement. Sou« vent on se sert d'une foule d'interrogations» d'exclamations , d'apostrophes. Quelquefois c'est la prosopopée. De temps en temps aussi on peut procéder par contrastes , en oppo* sant la conduite de ceux qu'on harangue à celle des hommes qu'on admire, qu'on loue et qu'on blâme en citant leurs actions.

Mais c'est surtout dans la conclusion que ce parallèle doit être établi, développé, paré de toutes les couleurs de l'imagination. L'exemple doit alors être examiné dans tons les sens. La parité des circonstances doit

l38 SX.OQUB]rCE UTCITJlTIYE.

être proclamée mille fois , prouvée de mille manières. La nécessité de suivre les mêmes traces ou d'éviter les mêmes écueils doit être démontrée urgente , glorieuse , incontestable. Des hypothèses y des conjectures, des rapprochemens nombreux exerceront la raison y feront jouir la malignité, séduiront rimagination , enivreront la sensibilité, exalteront les passions et entraîneront toutes les facultés de Tâme au parti que recommande Téloquence au nom de la justice, de rintérêt et de la vérité. Aussi, est-ce bien plus encore dans la conclusion, que dans le choix et l'exposition des exemples , que l'orateur paraît dans tout son lustre et accable ses anfagonistes de tout le poids de sa force. IL Des sophismes oratoires» — Les sophismes oratoires se rangent en dedx classes; les uns, analogues aux sophismesjudiciaires, ne consistent que dans l'artifice avec lequel, d'une prémisse vraie,'on tire, à l'aide d'une prémisse fausse, une conclusion contraire à' la vérité. Les autres portent sur l'ensemble même des pensées ^ des paroles, des preuves dont la suite communique à l'auditoire une impression différente de celle qu'on semble

C0MPO8IT. DU DI8COX7E8 DE I.A TAIfl^ i3q

prendre à tâche de produire, chez lai. On pourrait nommer les premiers sophismes sim»

pies ou sophismes de détail ^ et les deuxièmes sophismes d'ensemble.

Parmi les sophismes de détail nous ayons déjà nommé et défini ceux qu'emploie le plus fréquemment l'orateur judiciaire. La harangue délibératiye s'en empare aussi quelquefois et les exploite tous ayec honheur, à l'exception du quatrième, l'isolement des faits. A cette liste, nous en joindrons d'autres dont l'usage non moins fréquent est plus irrésistible , et entraîne presque inyinciblement l'auditoire, si Tantagoniste, après ayoir, par la force de son génie, démêlé le yrai du faux , ne sait, par la force de l'éloquence, le montrer à ceux qui l'écoutent, et faire ressortir Ferveur qui a déjà séduit et persuadé la foule. Ces sophismes consistent :

i" A faire passer l'utilité ou la justice relative pour l'utilité ou la justice absolue, et réciproquement;

3® A conclure du possible à la réalité , ou de l'incertitude à l'impossibilité ;

3® A éleyer un fait long-temps renouvelé et consacré par l'usage , au rang du droit ;

t4o I^OQUBirCB I5CITATITE.

4" A citer des exemples sans qa*il y ait parké de circonstances;

5° A apprécier les systèmes par leur succès, lorsque ce succès dépend de causes étrangères au système, ou par les personnes qai, s*en font les panégyristes ou les détracteurs ;

6° A prendre les formes pour le fond»

r accessoire pour le principal , le contingent pour le conséquent, l'accidentel pour Tessentiel, et réciproquement.

Les sophismes d'ensemble sont moins va^ ries dans leurs formes et moins nombreux.

Il n'en est que deux qui méritent d'attirer plus particulièrement l'attention.

L'un résulte de l'infidélité par laquelle on altère imperceptiblement les idées de son adversaire pour le réfuter, ou par laquelle on travestit ses intentions.

Le second consiste à feindre un autre sentiment que celui que l'on porte an fond du cœur et qu'on brûle de faire éclater; i feindre, dis-je, un autre sentiment, mais de telle sorte que personne 9e s'y laisse entraîner et que tous, au contjraire, sympathisant avec yoas, ne pensent, ne YeuiÛent, ne désirent

COKPOSIT. DU DISCOURS D£ L£ TRIB. l^t

qtie ce que Tou»-méméTOus désirez et vous pentez. Ainsi, par exemple, Memmius haranguant le peuple pour faire décréter Jugurtha d'accusation , ne lance point ses anathèmes sur toute la noblesse,^ il affecte de la modération, il ne brûle de voir punir que le prince numide et ceux des optimates qui ont été ses partisans; et quand, après avoir décrit dans les termes les plus énergiques Tincapacité^ rinhumanité, la rapacité des patriciens, il suppose qu'on lui demande :Que concluezvous ? et qu'il exhale le mot terrible yengeance(i)... il ajoute: « Vengeance, mais non les armes à la main et par une scission politique, comme vos ancêtres, non sur tous indistinctement, comme les patriciens, etc.»

On sent bien que cette apparence de modération n'enflamme que plus vivement des coeurs déjà exaspérés, et qu'avec de telles dispositions la moindre étincelle allume bientôt un vaste incendie. Peu après. Marins vint, et la démocratie triomphante se baigna dans le sang des optimates. Cicéron emploie le même artifice dans sa première harangua

(l) VIcUcenHum.. .

l4a SLOQUAirCB ikgitaxivb.

contre Catillna. Ce fongueax coDjaré était une puissance dans Rome, et le consul ne pouyait, malgré l'intime conviction de ses crimes , le faire arrêter dans une ville pleine de ses sicaires. II fallait donc le faire sortir de Rome, et métamorphoser ainsi une conspiration mystérieuse , et q[ue mille mauvais citoyens affectaient de croire problématique, en révolte patente, en guerre contre la patrie. Catilina dfte venir au sénat et prendre place ; chacun se retire avec effroi. L'intrépide consul profite de cette terreur subite.

U prouve au conspirateur que la conscience puhlicpe l'a jugé, <J|i'il est démasqué, que Rome n'est plus pour lui un asile inviolable, qu'il doit fuir au camp de Mallius et prendre les armes. Puis , après l'avoir anéanti par sa foudroyante éloquence, il voit apparatUv Rome en pleurs, Rome qui réclame la. w' nition du coupable el qui l'accuse d'indulgence , de mollesse et presque de prévarication. Il semble convaincu que ses plaintes sont celles de tous les citoyens; il s'excuse et explique pourquoi il n'a pu faire mourir Catilina. Faire mourir un citoyen romain quelle hardiesse! Mais il fallait se justifiei

COMPOSIÏ. liV DISCOURS IlS*tiA XBIB. 1^3

du bannissement même de Gatilina que Ton afliectait de trouTer illégal; pour motiyer l'expulsion , il faut donc qu*on lui reproche sa lenteur à ordonner la mort ; il se fait accuser d'indulgence, quand au fond il excuse sa sévérité ; et il échappe au reproche d'avoir trop fait, en laissant entrevoir qu'il fait encore trop peu.

N** II. Des mojrens de séMre la 'volonté.

Ces moyens consistent, i° à s'insinuer dans l'esprit de ses auditeurs ; s® à exiCiter leurs passions.

Il est trois voies principales ê^mtintuuion.

La première consiste à plaire, la seconde à exciter l'intérêt , la troisième à inspirer la confiance.

On plaît tantôt par un compliment ingé* nieux et délicat, tantôt en laissant apercevoir pour ceux à qui on s'adresse un tendre intérêt , une affectueuse sollicitude. Mais il faut soigner particulièrement la forme et le style de ces détails. Que rien n'y paraisse \ louche ou faux ; que surtout la multitude, à laquelle on s'adresse , ne s'aperçoive pas

i44 ELOQUENCE INCITATIVE.

qu'on touille la complimenter ^ et <jne de^ louanges même hyperboliques semblent l'expression de la simple vérité. Démostbènes en offre un bel exemple dans sa siMème Philippique, quand , après avoir signalé les énvahissemens perpétuels du monarque macédonien et conseillé la guerre , il ajoute : « Songez encore, Athéniens, que vous cou* rez de plus grands risques qu'aucun peuple de la Grèce. Philippe ne pense p^s seules ment à vous soumettre, mais à vous détruire ; car il fient que vous n'êtes pas faits pour servir, que quand vous le voudriez, vous ne le pourjiez pas ; voua êtes trop accoutumés à commander. Il sait qu'à la première occasion vous'lui donneriez plus de peine que toute la Grèce assemblée ! »

Quelles louanges ! et comme elles ressemblent peu à l'adulation qui obsède l'oreiUe du peuple comme celle des rois ! comme tout sort naturellement et nécessairement da foild du sujet ! comme il sait relever «n peu de mots le courage flétri et languissant des Athéniens! avec quelle simplicité il parle àé leur prééminence sur tous les peuples de la Grèce comme d'une cliose convenue! et qne

COMPOSIT. DÛ PISCOURS Dit LA TRIB. 10

I^ustérité de son langage prend de force et de poids par ces hnit lignes de louanges !

L'orateur qui cherche à plaire doit aussi user de souplesse et de ménagemens. Nulle part peut-être la délicatesse de l'expression n'est plus nécessaire qu'aiw forum. « Non , dit Gicéron^il n'est point dans la mer de vagues plus mohiles , plus inconstantes , plus Âirieuses que les flots de la multitude.Souyent un mot, un seul mot peut faire le calme et la tempête. Il est donc nécessaire de calculer, de peser d'avance chaque expression,' afia de ne jamais froisser ni les préjugés, ni les sentimens de cette foule dont on ambitionne le suffrage. >

On se concilie l'intérêt, en excitant tantôt la reconnaissance, tantôt l'affection, en faisant apercevoir que l'on est en communauté de vues, d'opinions, d'intérêts et de sentimens avec la masse , en forçant pour soi-même ou l'admiration ou l'estime, quelquefois en affiectant la timidité, et en sollicitant Jl'indulgence ; enfin , en attirant l'étonnement sur la cause que l'on défend. On peut de plus employer ces moyens en sens inverse contre son adversaire.

^LOQUElfCE. ip

l46 ij^OQUEHCE IVCITATIVB.

Enfin, on gagne la confianDe par Tassu'^ rance modeste ayec laquelle on se présente à la tribune, par une grarité qui semble un gage de sagesse, d'impartialité et de longues méditations préliminaires, par la bonté', Isi douceur et la franchise. Quelquefois aussi des Yoies contraires mènent au même bat , et la séyérité , la rudesse , la brusquerie, ext citent au plus haut degré \^ confiance. Mais cesYormes ne doiyentètre employées qu'ayec circonspection et par l'homme qui a, par le génie et par Texcellence de sa cause , un as-* cendant sur la foule qui l'écoute. Un langage trop fier effarouche les oreilles superbes , et celles de la multitude le sont peut-être autant que celles des sultans et des visirs. Il £m( être un Alexandre pour accabler d'invecti^eoi l'armée qui a triomphé de l'Asie, et un Démosthènes pour taxer de lâcheté et de crime tout le peuple d'Athènes.

Pathétique , ou emploi des passions^ — U faudrait souhaiter peut-être que l'homme fût sans passions; mais puisqu'elles font partie intégrante de. lui-même, qu'elles le sollicitent , le tyrannisent , l'abreuvent de douleurs ou l'enivrent de voluptés ; que le sage

G0MP08IT. OU'^DISCOIJBS DB Uk. TRIB. l47

lnl-iném« leur cède quelquefois et oublie les leçons du Portique pour les suggestions de la sensibilité, il faut se soumettre à cette nécessité douce et cruelle. L'éloquence surtout, Tâoquence, dont le but est l*empire de Tâme, doit les maîtriser, les irriter, les calmer à son gré. C'est en régnant sut ces puissans mobiles de la volonté cpi'elle deyiendra elle-même toute puissante.

Or, si l'homme abandonné à lui*méme, relégué au fond d'une humble . solitude , éloigné de tous les objets qui d'ordinaire excitent sa haine ou son amour, sent encore l'infiuenoe des passions, que sera-ce dans ces assemblées nombreuses , diverses, comn posées de mille élémens hétérogènes, et en présence desquelles se débattent des lois, des mesures, conditions de leur existence politique, de leurs richesses, de leur liberté ? N'est-ce pas là qu'il faut émouvoir, irriter , humilier, enorgueillir, effrayer, encoura^ ger, semer la haine , l'envie, la colère , ex<^ citer Tamour, l'ivresse, l'admiration? N'est-« ce pas d'ailleurs au milieu de ce vaste conflit d'affections impérieuses, tenaces, variées et variables, que Téloquencevit, sent, palpite:^

l48 J&LOQUEKCB UfTGITATITS.

tant que la raison seule la précède et la souffle, elle est froide, sèche, lente, et trouve partout des obstacles. Que peut se promettre un habile jurisconsulte au barreau , un publiciste, un philosophe, un diplomate à la tribune, s'ils ne savent pas faire retentir leur voix au cœur des hommes? Aux lois on peut opposer des lois, aux preuves des preuves , aux enthymémes et aux syllogismes des syllogismes et des enthymémes, aux exemples des exemples. La lutte est longue et indécise si Ton s'adresse à la raison. Parlez aux affections ; tout va finir et se décider ; l'adversaire souvent désespérera du succès et se renfermera dans le silence. « Ainsi , dit Cicéron , Hortensius*, tout grand orateur qu'il était, chargé de plaider pour Verres , n'eut pas la force de me répondre. Catilina , que j'accusais devant le sénat, fut réduit au silence. Dans une cause particulière, mais importante et grave , Curion le père ayant commencé de parler, succomba tout-à-coup, et prétendit que par un poison qu'il avait pris on lui avait ôté la mémoire. »

Cependant l'orateur ne doit pas employer ^«tout propos et indifféremment le pathé^

GOMvosrr. du discours de la trib. 149 tique; souyent Temploi des passions peut être intempestif, et loin de persuader ou de séduire, il exciterait dés préventions désagréables ou une risée universelle.

Premièrement, il faut renoncer à faire jouer les passions dans Texorde , la narra* tion et le commencement de la confirmation. Ce n'est qu'après avoir graduellement inspiré l'intérêt , fixé l'attention et conquis la confiance, qu'elles peuvent sans inconvénient descendre dans l'âme.

En second lieu, il faut encore faire un choix entre les mobiles passionnés qui s'offrent à nous. Chaque homme sans doute a une plaie secrète ; mais il faut la trouver avant d'y porter la flamme ardente ou le fer. Les mêmes passions ne peuvent agir sur tous avec un égal empire : les uns pleurent et s'attendrissent facilement ; d'autres ne s'animeront qu'aux mots de vertu et de gloire; ceux-ci sont accessibles à la haine, à l'indignation, à l'envie; ceux-là s'enthousiasmeront aux noms de liberté, d'égalité, d'honneur. Que l'orateur, avant de monter à la tribune, ait bien étudié son auditoire et lise au fond de tous les cœurs; alors il

x5o àjjOQUEJxcn htcitâtite.

pailera à Athènes en Athénien, à Rome en Romain , an peuple en trihnn , anx représentans d'une nation en homme d'état , à l'armée comme un général, aux égoïstes comme à des égoïstes , aux âmes nobles et généreuses comme à des âmes généreuses et nobles. Alors, sublime, simple, vrai, pathétiqfue, puissant en paroles et arbitre des destinées de l'assemblée, il sera obéi par son auditoire , il sera admire par ses lecteurs , et obtiendra à la fois la puissance dans le présent, des applandissemens dans l'avenir.

Au premier rang parmi les passions oratoires, nous placerons les passions tendres et afi^ectiteuses : ainsi l'amour, l'amitié , les liens de famille, l'attachement à la vie et au soL On peut y joindre la commisération , soit seule, soit fondée sur l'estime , avec tout ce qui Taccompagne ou qui Tenvironne, le's larmes , les gémissemens et le deuil. Ces sentimens conviennent surtout aux causes dans lesquelles on veut ou prévenir, ou déplorei* des désastres. Us demandent un style facile, coulant , moelleux , et en quelque sorte mouillé de pleurs; mais il faut craindre l'abus de ces moyens , et ne pas laisser long-

CidMTÛSIT. DU DISCOUAS I>fi Là TRlB. l5 I

temps languir l*auditoire Aur des images de désolation et des scènes dé deuil ; rien ne sèche si vite que les larmes.

Ensuite viennent les passions haineuses , savoir, la haine d'ahord, puis la rivalité, la Colère, rindignation , la honte, le ressenti^ ment, la soi^ insatiable de la vengeance, et Tenvie^ La plupart de ces sentimens peuvent être traités de deux manières, selon qu'on veut les exciter ou les enchaîner. Cest ordinairement la première que Ton se propose; mais comme il est facile d*y parvenir, c'est surtout sur la secondé que le jeune élève de l'éloquence doit tourner ses études et ses exercices.

Enfin apparaissent les deux mobiles nobles et dignes d'un grand peuple, le patriotisme, qui fait affronter les dangers et troquer sans pâlir la mort pour l'immortalité; l'orgueil, considéré ou comme stimulant ou comme frein, avec toutes ses variétés, l'homieur, l'amour de la gloire , l'ambition, le ^ésir des dignités, et , parallèlement à toutes ces pas* sions,la honte, présentée comme le comble des malheurs.

On excite encore quelquefois par des mo-

'ï 5 a àLOQlTEKCE lifCITATIVÈ.

tifs bas et déshonorans , tels que ceux dé ravarice , des débauches de table , du libertinage ; on peut y joindre la terreur, ce grand mobile de la tragédie , imjpression puissante et forte, qui tantôt exalte, tantôt abat, et dont l'effet est souvent d'inspirer le courage ; car les extrêmes se touchent , et c'est presque toujours par une exagération que l'orateur nous amène à une exagération.

C'est dans cet arsenal immense, varié-, inépuisable , que l'orateur politique va puiser ses armes puissantes. Bientôt ia lutte s'engage; il est doux, il est beau pour Itii de se voir comme le pilote qui tient le gouvernail dans la tempête; tenant les rênes de l'assemblée, accélérant ou retardant à son gré la roue brûlante qui fait jaillir la poussière, caracolant autour de vingt chars qu'il rase, croise, dépasse autour de la spirale qui borne la carrière, sans jamais se briser, soit sur le rapide moyeu d'un rival., ou au fond des abîmes qui bordent les limites> ou contre la borne fatale qu'il faut douze fois tourner avant d'être salué du titre de vainqueur.

ÉLOQUE9CS SPECULATIVE. l53

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