CHAPITRE II
De l'éloquence spéculative.
L'éloquence spéculative, que nous avons opposée à rîncitative, en ce qu'au lieu de conseiller ou de dissuader un jugement , une décision, elle n*a en vue que de faire connaître et admettre des vérités de spéculation , et à laquelle nous aurions pu donner les noms d^ expositive et de didactique, puisque d'une part elle expose sans cesse des faits , et que de Taûtre son but est d'instruire, de faire connaître; l'éloquence spéculative , disje, s'occupe tantôt de questions dont elle donne la solution , et tantôt de faits qu'elle narre, amplifie et commente. Nous nommerons l'une éloquence disceptative, ou des discussions, et l'autre éloquence narrative, ou des récits. Mais avant d'examiner chacun de ces genres, nous dirons un mot de IV/oquence académique, qui en réunit à peu près les élémens.
SECTIOK PRBMIÈBB.
De l'éloquence académique.
On a compris sous la dénomination gé-
t54 ÉLOQUEVCE SvécVLkTiyiLi>
néràle ê^ éloquence académique, diverses com. . positions oratoires qui appartiennent , il est yrai, à des genres différens, mais qui se réunissent par un trait commun et un caractère fondamental.
Tout discours prononcé ou destiné à être prononcé, à être lu devant un corps académique qui s'occupe de littérature, d'histoire ou de philosophie, prend, du lieu où il doit être entendu et de l'auditoire appelé i le juger, le nom d'académique. Ainsi les félicitations ou annuelles ou extraordinai* res, adressées par une aciadémie aux rois, aux princes , aux grands personnages ; les discours de réception , soit du récipiendaire, soit du membre chargé de lui répondre ; les éloges des académiciens morts, soit par un académicien yiyant , soit même par un étranger ; les éloges proprement dits ; enfin , les questions proposées annuellement et mises au concours par les académies; toutes ces compositions, au premier aspect si étran* gères les unes aux autres, forment ce qu'on appelle l'éloquence académique. Dans les temps modernes on a même encore étendu la signification de ce mot, et on comprend
ÉLOQUEirCE ACADÉMIQUE. l55
dans le 'genre académique l'éloqueDce du professeur qui, dans les chaires publiques, fait connaître les élémens de la littérature, de l'histoire , de la philosophie , de la politique, des sciences et des arts.
Il est facile de sentir que la dénomination commune sous laquelle sont réunis des ouvrages si peu analogues, soit par le sujet qu'ils traitent , soit par la forme donnée au sujet, ne pose que sur une hase fortuite et en quelque sorte artificielle. Ce n'est pas une identité de nature qui la fonde , c'est l'identité des lieux. Cest parce que tous ces morceaux, ou sont prononcés, ou avaient à être prononcés dans une académie , qu'ils portent le nom d'académiques ; peu importe qu'ils soient philosophiques ou littéraires , qu'ils démontrent ou qu'ils racontent, qu'ils adressent des louanges banales aux rois, ou apprécient, en le louant, un mort illustre. Et encore le mot d'académie est-il pris dans deux sens différens ; car, quel rapport y a-t-il d'une corporation scientifique ou littéraire, placée en quelque sorte hors de l'enseignement, à l'école où un professeur enseigne ou les lettres ou les sciences? Ces écoles en
1 56 ELOQUEirCE SPÉCULATIVE.
Allemagne se nomment des académie!^ , soit; nous aurions mauvaise grâce à chicaner sur les mots ; mais est-ce là ce que Ton nomme vulgairement académies parmi nous , et est-il bien fait de fonder un genre sur un équivoque de mots?
Cependant il faut convenir qu'un trait remarquable se fait apercevoir dans toutes les compositions académiques : ce trait, c'est qu'elles sont toutes des ouvrages d'apparat; aucune d'elles n'est palpitante de l'intérêt du moment; aucune n'a de but véritablement important , soit pour les masses , soit poiu" les individus ; aucune n'aborde les faits du jour, les faits graves. Les académies sont des salles d'armes , le barreau , la tribunle sont des champs de bataille. Aussi dans ceux-ci on lutte corps à corps, on ne craint ni de blesser, ni de tuer, ni de fouler cent fois à ses pieds l'ennemi renversé; dans celles-là , au contraire , on se bat au fleuret.
De là ce style simple ou modestement orné qui est le caractère fondamental des èomposjitions académiques. Tout y est calme et doux : l'impétuosité, les grands inouvemens , les paissions en sont bannies. La chaleur
àLOQVKMCE AGADÉKIQUB. l57
toéme doit être modérée, et en quelque sorte attiédie, et le feu dont semble embrasé Foratenr dans une assemblée délibérante, dans la chaire sacrée, ou devant les juges qui décident de la vie ou de la mort, n'est plus ici qu'un reflet.
Quant aux considérations particulières que peut fournir chacune de ces compositions, on pourra recourir à ce que nous dirons sur chacune des subdivisions de Véloquence spéculative, dans laquelle se localisent les éloquences académiques.
L'éloquence du professeur est la seule pour laquelle on ne trouve rien de particulier dans ce qui précède : elle doit être plus que toute autre grave , sévère , élégante et purew Quoique naturellement exempte de toute passion , et plus ou moins apte que toute autre aux grands effets de l'éloquence, elle a souvent produit des chefs-d'œuvre, parce qu'il lui est permis de s'enthousiasmer pour le beau, le grand, le noble, l'idéal, et que l'enthousiasme a quelque ressemblance avec les passions. Ainsi Platon , au cap Sunium , au pied du temple de llKnerve , en présence des flots de la mer et d'un horizon illimité,,