‹ Précis d'éloquence et d'art oratoire ...: précédé d'une introductionChapitre 23 sur 27 · HORS · texte numérisé non relu

HORS

L'ÉLOQUBircE hors des œuvres oratoires ne peut nous arrêter aussi long-temps que dans les œuvres oratoires; car elJe n'est plus revêtue de formes aussi décidées , et ne procède plus d'après des lois aussi fixes. Cependant il est nécessaire d'entrer dans quelques détails, qui la plupart seront des applications de principes énoncés plus haut.

Avant tout, nous distinguerons l'éloquence fondue dans l'ensemble ou le corps de l'ouvrage, et l'éloquence de quelques discours semés dans l'ouvrage.

SECTIQJV PBEMIÀBB.

De l'éloquence dans l'ensemble de l'ouvrage.

Quiconque parle , expose des faits , décrit

304 BLOQ. HORS DR8 0BUVRE8 ORAT.

des tableaux on déduit des conséquences.

Mais fixer l'attention sur les faits qu'on expose, sur les tableaux que l'on décrit, sur fes conséquences que Ton tire d'un principe, cela est plus difficile et plus beau ; en cela consiste l'éloquence. Suétone conte avec beaucoup d'exactitude sans doute les actions des empereurs , mais il laisse froid et calme. C'est un écrivain. Tacite s'y prend tout autrement; on pense, on sent ce qu'il sent et ce qu'il pense. Tacite est un homme éloquent.

Mais en quoi consiste donc ce talent de faire sentir ce qu'on sent, penser ce qu'on ' pense, vouloir ce qu'on veut. C'est justement le secret du génie. La nature le révèle quelquefois, mais elle ne le révèle qu'à quelques hommes privilégiés.

Cependant l'observation, la lecture, l'exercice et l'étude nous feront apercevoir que cette éloquence tient beaucoup à la sublimité des tableaux qu'ils étalent à nos yeux, ou, à la vivacité des couleurs qu'ils emploient, à l'importance des argumens racontés, à la présence de maximes élevées, sévères, profondes. '

DAlrs UIS OUVBAGB9 HIST. ao5

Ce n'est pas là pourtant le mot de l'énigme.

Mais à quoi bon le dire? Qui ne le sait pas, ne le saur^ jamais : Nascuntur poeta , dit* on souvent ; il faut dire de même : Noscuntur oratores. L'éloquence consiste ici à être honnête homme et sensible, à prendre fait èl cause pour des éyénemens étrangers à soi-même, à les ressentir comme s'il s'agissait des biens, de l'honneur , de la vie, etc. Voilà pourquoi Tacite est sans contredit le plus éloquent des écrivains. Personne n'écrit avec plus d'âme , ne se transporte et ne nous transporte plus vite au milieu de la scène , ne nous fait plus coyiplètement sympathiser avec ses personnages. On entre à sa suite et à celle de Germanicus dans les bois de Teutberg , et on y voit les soldats romains recueillir les ôssemens des soldats de Varus. Avec lui, on suit la yeuye de Germanicus, ses fils , sa cendre, et l'on s'écrie au Forum : Vengeance! Avec lui, on voit Tibère , trop lent à mourir, étouffé sous des matelas par son favori et son successeur. On tremble, on espère, on s'irrite, on s'apaise à son gré : il est éloquent.

ft06 ÉLOQ. HORS D£g mXTVKBA ORAT.

8EGTIOV II.

De r éloquence dans les discours ^séminés au milieu d'un ouvrage.

Le» ouvrages dans lescpels se trouvent semés de semblables discours sont les uns en vers, les autres en prose. Ils donneront nais8.ance à des articles parallèles*

AancuB pumikh.

Éloquence des discours disséminés dunS les ouvrages en prose,

(Test principalement dans les compositions phÛosophicpies et historiques que leê auteurs disséminent des harangues.

§ I. Ùes harangues dans les compositions philosophiques.

Les harangues se trouvent dans les com^ pondons philosophiquef , soit lorsqu'on fait parler son adversaire pour exposer succinctement sa doctrine, soit lorsqu'on monte sur le trépied et que Ton invite les lecteurs à admettre les opinions et les dogmes qu*on

DAKS lifiS GOM P. PHIL060PIQUSS. aoy

sVst imaginé découvrir, soit enfin lorsque, adoptant dans Tonvrage la forme du dialo« gue , on fait loi^[uement discuter les interlocuteurs.

Dans tous ces cas , le style doit être simple, ferme, clair et nourri. Si les principes sont développés, alors il peut devenir plus harmonieux , plus orné et plus abondant, et il s'élèvera graduellement avec le sujet.

Mais si le philosophe se borne à une simple récapitulation des faits essentiels, ces qualités intempestives et peu en harmonie avec le reste deviendraient autant de défauts.

En traitant des harangues dans les compo»

sîtions historiques , nous comprendrons arec quelques littérateurs, sous la dénomination générique de compositions historiques, le roman et Yhistoire*

S IL Des discours élans le roman.

Que le romancier ait droit d'intercaler des discours dans son ouvrage, cela est clair^ car chez lui tout est fiction ou du moins censé fiction. Il n'y a pas plus d'invraisemblance à faire tenir un discours k

%08 SLOQ, HORS DES ŒUVllBS O&AT.

ses personnages, qu*à les faire vouloir et agir.

Il y a plus, non-seulement le discours ne choque point la vraisemblance dans un roman, mais encore il y ajoute. En effet , quel est le but du romancier ? est-ce de raconter des faits? mais on ne raconte point pour raconter. Est-ce d'instruire? ceci est fort rare, Cest de toucher et. de plaire, par le récit des faits et la description des passions. Or, afin de toucher et de plaire, il est bon d'identifier d'abord le lecteur avec ses personnages; et comment le peut-il mieux qu'en nous faisant assister à leurs confidences et à leurs conversations?

Maintenant, à quelles règles faut-il soumettre les discours du roman ?

Ces règles ne peuvent être fixées d'un^^ manière absolue; car les discours doivent varier selon le rang, le caractère et la position des personnages. Or, il est impossible d'assujétir tous ces détails à une commune mesure; car, non-seulement toutes les réalités^ mais encore toutes les possibilités et quelquefois même des impossibilités sont de mise dans les romans. Que faire donc dans ces

DAKS LB ROMAir. 209

occasions? Consulter la 'nature; les mœurs sociales, les intérêts du moment, avoir égard aux localités, aux époques; proportionner le ton à la gravité et à la hauteur des sujets; introduire le langage véhément de la passion toutes les fois que la situation le comporte, et du reste s'en remettre , d'une part aux règles que nous avons posées ci -dessus dans la première partie, de l'autre aux avis par* tiels du goût et aux inspirations du génie.

§ III. Des harangues chez les historiens.

Nous traiterons d'ahord une question qui n'est pas sans importance, celle de la vraîsemhlance et de Tà-propos des harangues dîins l'histoire. Viendront ensuite quelques observations sur les divers caractères de ."• ces harangues et sur Informes qu'elles affectent.

Cétait autrefois un grand problème que de savoir si ces magnifiques harangues qui parsèment les compositions historiques àes anciens, et que l'on ne balançait pas à regarder comme des bvautés de détails,étaient aussi des beautés daijs l'ensetoble. La plu-

ÊLOQUEirCE. ' t4

aïO SLOQ. HOB8 DES QBUYRBS ORAT.

part des rhéteurs et des hommes de lettres Jes hlâmaienty disant que jamais les personnages mis en scène n'avaient tenu de sem-* blablesdiftConr8> que d'ailleurs ces morceaux pathétiques y énergiques on sublimes il est vrai, mais presque toujours beaucoup trop* longs, étaient sans proportions avec les autres parties de TouTrage, et formaient ainsi^des hors^'oBuvres ; «nfin qu'ils ralentissaient les récits et diminuaient l'intérêt en le partageant. Toutes ces objections étaient superficielles ou portaient à faux.

i» Qu'importe que les personnages mis en scène aient ou non pronoQcé les paroles mêmes que l'on place sur leurs lèvres. Les hbtorieiis eux-mêmes n'ont point songé à nous tromper là-dessus , autrement ils au* raient essayé de déguiser leur style habituel. Et qui s'imagine qu'un sténographe ait recueilli les discours d'Alexandre à ses soldats révoltés, de Camileius ou de Memmius aux tribus romaines, de Galgacus aux Calédoniens. Mais s'ils n'ont pas tenu le langaj;e qu'on leur prête, ils ont parlé du moins, et parlé d'une manière analogue à celle de Jpur historien- Des lors la YTî^iscpïblajacc

DAVft LHUTOIBB. 911

ii*est plus blessée , et la vérité mèmey qdi est en histoire plus que la vraisemblance, subsiste tout entière. Car qpel est le but de l'histoire? de relater les faits. Relate4-eUe tous les détails? si elle dit que les troopes marchèrent à Tennemi, dit-dle combien ils firent de pas? s'il s'agit d'une victmre , ditelle ce que fit chaque soldat? c'est Inen esses de décrire sommairement les manoeuvres et la conduite de chaque corps. U en est de même dans un discours. En donner la substance par un tracé rapide des pensées prin** cipales , voilà Tessentiel; descendre dans le détail de chaque pensée et transcrire les paroles elles-mêmes , serait puéril.

a» U est rare qu'il y ait disproportion en«i tre les harangues et le reste du récit En effet, quiconque a lu les historiens de Tant tiquité a dû remarquer que plus ils passent légèrement sur les détails d'un fait^plus ils rétjpécissent et abritent les haranfdes, et qu'au contraire, quand ils commencent à dé^ velopper les faits, ils donnent de même bien plus d'étendue à 1* analyse d'un discours.

Songe-t-on d'ailleurs à la longueur des ouvrages historiques en question, lorsque l'on

an ÛLOQ, HORS UB8 OBTITBSS OtLkT,

parle de disproportions? songe-t-on que les Annales de Tacite contenaient sans doute yingt livres, et que THistoire de Tite-Live en avait jusqu'à cent quarante-deux. Des harangues de six pages sont-elles hors de toute prcv portion avec ces dimensions colossales.

' 3*^ Ces harangues ne sont point des hors* d'oeuvres; car, chez les anciens, le peuple faisait les lois , nommait ses chefs, quelquefois décrétait la paix, la guerre , en un mot délibérait. Ce qui se passait dans ces grandes assemblées délibérantes, l'influence d'un tribun, d'un consul sur ces masses aveugles, mobiles et passionnées, leurs fluctuations, leurs interrogations, leurs exclamations sans suite, tout cela est-il sans intérêt pour nous ? Et même, lorsque c'est à d'autres qu'au peuple ou aux assemblées d'élite que s'adresse le4tscours, ne peut-il intéresser? Les paroles d'Axmibal, de Scipion , de Paul-Emile à ses soKiats, sont -elles pour nous de vaines phrases ? Les réquisitoires de Capiton contre Thraséa, rap9logie de Crémutius Gordus se lisent-ils avec ennui? Le discours par lequel Mucien décide Vespasien h se faire empereur retarde-t-il le cours de l'ae-

DAV8 l'hISTOIES. 31 3

tlon? Et même, dans un de nos historiens modernes qu'on aime à citer, trouye^t-on trop longues toutes ces délil)érations préliminaires qui précèdent le récit de la campagne de Moskou? Trouye-t-on trop longue, par exemple, cette analyse des objections d'un des grands ofEciers de la couronne contre la gigantesque expédition ?

Les harangues historiques, qumque susceptibles d'être prononcées sur toute espèce de sujets, appartiennent presque toutes aux genres délibératif et militaire. Quelquesunes sont du genre judiciaire; très-peu se réfèrent à l'éloquence démonstratiye ou du panégyrique.

La plupart du temps , la harangue historique doit n'être qu'un résumé brillant et vif d'un discours plus long dont on ne transcrit point les détails. Pour bien fair^ ce résumé, il faut réunir deux talens différens, gayoir : i® celui de distinguer, parmi une foule de détaib, le trait principal des traits accessoires , et les sommités, des points inférieurs ;• a? celui de grouper ces sommités épârses et sans liaison apparente, de manière qu'elles forment un tout en quelque

ai4 ÉLOQ. HOAS DES QEUV&ES OR AT.

sorte homogène et un. Ce double objet ne peut être rempli que par celui qui joint à la force de tête d'un philosophe, tonte la flexibilité y l'adresse et l'art d'un orateur consommé.

Mais quelquefois l'historien semble vouloir rapporter le discours tout eutier ou du moins en transcrire les morceaux les plus considérables. Dans ce cas , nous n'ayons point de règles nouvelles à lui tracer; cellcss qui dominent toute composition de ce genre ont été posées et prouvées dans la première partie.

Quant aux formes, elles sont directes ou indirectes, selon que l'historien fait parler le personnage même, ou qu'il rapporte la substance de son discours. Si Ton demande maintenant de quelle manière il faut employer les formes, nous poserons les règles suivantes.

I* Employez le discours direct lorsque vous rapportez des fragmens considérables d'un discours.

a° Usez au contraire delà forme indirecte toutes les fois que vous analyserez et abrégerez le discours; faites-en de même lors-

DANS l'hISTOIKE. StS

que vous énoncez Topinion incertaine et vague de la multitude qui se partage^

3^ Enfin , le plus souvent mélangez les deux formes , de manière à varier à la fois le ton , le style et même le développement de l'analyse, comme dans l'exemple cité k la fin du paragraphe précédent, comme dans celui'ci, qui est une réponse aux objections du premier.

Article II.

Éloquence des discours disséminés dans les compositions poétiques,

Nous ne poursuivrons ici l'Eloquence que dans deux genres de poésie, l'épopée et le théâtre. Toutes les autres applications seraient fausses, et en même temps elles n'offrent pas d'utilité.

§ I. Éloquence dans V épopée.

Le genre épique, le plus grave et le plus majestueux de tous, admet l'éloquence et même admet les formes oratoires. Le i^*^ chant de l'Iliade, le 9*, le ao* ne sont presque qu'une suite de discours. Il en est de

9l6 àhOQ. HOBS DES OfBUYBES OR AT.

roéme dans toutes les épopées composées âepuis ce temps.

Il n'y a aucune règle nouvelle h établir pour cette espèce de discours ; on peut même Jusqu'à un certain point se dispenser de leur obéir ou de les consulter. Eln effet , un discours poétique n'a pas besoin d'exorde, de division, de péroraison, etc. Cependant toutes ces divisions et même tout l'art de la composition oratoire peuvent. s'y trouver quelquefois. De tels discours sont nécessairement intéressans et curieux à connaître, et nous conseillons aux jeunes amans de l'éloquence d'en analyser quelques-uns. Il n'en existe peut-être pas de plus beau que celui de î^arnevelt, dans la Jiataviade, par CbéniePt cbant I®', lorsque ce grand homme, qui parle k ses concitoyens révoltés depuis huit ans contre la tyrannie de Philippe , combat les deux députés qui font précédé à la tribune nationale, et qui ont conseillé l'un de conclure un traité , l'autre de s'expatrier dans les Indes.

. § II. Eloquence dramatique.

L'éloquence dramatique est généralement

Page 1