HISTORIQUE
beau talent et d'un beau caractère, frappé par une grande infortune , fixa les yeux sur lui par une éloquence antique et digne de celui qui évoquait les mânes de Marathon.
Désigné aux vengeances du trône par d'impudens accusateurs, dépouillé de la haute magistrature qu'il honorait par ses vertus, traîné de prison en prison, il fit entendre le cri de l'innocence calomniée. La France entière admira ce Mémoire éloquent qui couvrait de honte une société célèbre, et enfin la vérité, entendue à Versailles, amena la justice. La Chahuùs fiit rendu à la Bretagne et à ses fonctions; une réhabilitation solennelle, un triomphe sans exemple, une célébrité européenne, furent la récompense de son courage et de ses malheurs.
L'éloquence sacrée produisit aussi quel ques hommes distingués. Le plus célèbre d'entre eux , l'abbé Poulie, a quelque chose de la grâce de J^assillon et de l'esprit de Fléchier. Mais il est généralement faible et affecté. \ae P. Neuville, SégtU, Boismont, Couturier, La Boissière, soutinrent avechonneui l'héritage de gloire légué par Fénelon, Massillon et Bqssuet/mais sans inscrire un seul
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nom sur la mêttie ligne que ceux de ces grands hommes. Les prédicateurs étrangers ne valent jpas mieux. Tillotson , le plus célèbre sermonaire que l'Angleterre ait produit, est lent, froid, et trop pesamment métho-»
dique. ^arrow, Young et Blair, que l'opinion des Concitoyens ne place que loin de Tillotson ont tous les mêmes défauts , et s'élèvent rarement aux mouvemens oratoires. Et, en général, tous les prédicateurs protestans affectent dans leurs compositions sacrées une marche didactique et un ton sec qui bannis^ sent l'éloquence. En Italie au contraire , l'imagination, l'enlhousiasme, l'élan poétique, ont fait presque tous les frais des sermons.
Les ouvrages de Granelli,àe Belli, de Sègneri, de Robertif de Savosola, abondent en tirades brillantes et en morceaux d'apparat.
Mais lahaute éloquence n'est point encore là , L'importance donnée depuis Louis XIV à l'Académie française fit naître plusieurs genres subalternes d'éloquence. Tels furent les discours prononcés par les récipiendaires à leur entrée dans le corps académique, les éloges des académiciens -vivans ou morts, et surtout les éloges des grands hommes, et
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les questions philosophiques et littéraires proposées pour sujets de concours. Plusieurs réputations marquantes du siècle dernier sont dues à ces sortes de concours. C'est par là que Thomas^ La Harpe, Chamforty le jP. Guénart, commencèrent leur célébrité.
Quant aux autres genres académiques, les discours de Rousseau sur l'inégalité, et sur cette question : Les arts, les sciences et les lettres sont - ils utiles à la morale ; celui de Buffon sur le style; celui de Voltaire y à son entrée à l'Académie , et les éloges hiographi* ques de Pontenelle, sont ce qu'ils ont produit de plus parfait et de plus digne de passer à la postérité. On peut y joindre le discours de d*Aletnbert placé à la tête de l'Encyclopédie, quoique ce discours n'ait guère d'oratoire que le nom.
L'éloquence se trouve souvent hors des compositions oratoires , et il faut avouer que c'est là qu'elle se réfugiait le plus souvent à l'époque de laquelle nous parlons. Pascal, long-temps auparavant, avait parlé dans ses Provinciales le langage énergique et irrésistible de Démosthènes; Corneille avait été orateur dans la tragédie ; Bossuet avait écrit
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rhistoire universelle comme une belle ha»
rangue; et dans le siècle de Louis XY, Montesquieu , Diderot^ Voltaire^ quelquefois Ray» nal , étaient éloquens dans leurs écrits.
L'auteur d'Ëiliile fut plus grand ; il ordonna» il persuada, et les femmes, long-temps re^ belles à la voix de la nature, Tentendirent quand Rousseau s'en fit l'interprète.
Mais ni la France ni les autres contrées de l'Europe n'avaient encore reproduit totalement les prodiges oratoires de la Grèce et de Rome. Il eût fallu que l'éloquence eût été invitée à donner son avis sur les affaires publiques; il fallait autre chose que le barreau, la chaire : il fallait une tribune nationale. Mais pour avoir une tribune nationale, il faut commencer par devenir une nation.
L'Angleterre seule alors avait ce bonheur, et , seule , elle s'enorgueillissait d'un grand nombre d'orateurs politiques dont elle citait les noms avec emphase. Quelque admiration cependant qu'aient pu inspirer de leur temps les Bolingbroke fies Chatam, les Pitt, les Fox^ les Burke, et quelques éloges que méritent de nos jours les Ërskine, les Brougham, les Canning, ne prodiguons pas trop prompte-
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ment la louange, et conyenons que Fusage où sont les pairs et les députés d'Angleterre de ne jamais prononcer de discours écrits , s'oppose à ce que l'éloquence parlementaire produise chez eux un chef-d'csuvre de longue haleine. Ils n*ont que des inspirations oratoires et point d*orateurs.
Tout-à-conp la révQlution française éclata, et vint apprendre au monde combien de génies politiques germaient inconnus et en silence dans notre patrie.
A peine trois mois se sont écoulés depuis la couTocation de la première assemblée délibérante : que d'hommes, naguère ignorés, brillent déjà à la tribune! Cazalès, Rabaut Saint-Étienne, Maury se remplacent, se harcèlent , se surpassent tour à tour et enlèvent les applaudissemens; mais tous reconnaissent pour maître Mirabeau : c'est lui qui règne véritablement dans l'assemblée. Ses pensées sont Tastes, fortes, sublimes , ses figures pittoresques, son style nerveux et concis, sa marche audacieuse. Il s'élance comme l'aigle , il éclate comme la foudre , il frappe , il écrase, il pulvérise, et lui îl n*est jamais frappé,. il est invulnérable. Que ne peut-on
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ajouter pour sa gloire : il est incorruptible! Mirabeau mourut la deuxième année de la révolution ; mais les assemblées suiyantes ne furent pas moins fécondes en talens du premier ordre. QuTAe connaît, au moins de nom et de réputation , Vergniauxy si pur et si correct; l'impétueux Barbaroux; Bamave y qui, avec quelques années de plu8,fût deyenu l'égal des plus grands orateurs; Gensonné^ Guadet et Loiwet de Couvrajr?
La plupart de ces hommes célèbres disparurent, il est vrai, emportés par la tourmente révolutionnaire. Cependant il en restait encore assez pour faire retentir d'accens sublimes la tribune nationale ; mais un despotisme inattendu changea la face de l'Europe. Asservie à un maître ombrageux, la France impériale improvisa sous ses ordres Ja conquête du monde; mais la gloire que l'on acquérait à sa suite était acquise au prix de la liberté. La tribune fut muette.
L'homme qui nous promenait des colonnes d'Hercule à la Moskowa, dans un char de triomphe, ne souffrait que la lowange. S'il eut continué d'être heureux, peut-être en était-ce fait de l'éloquence délibérative en
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France. Mais enfin son étoile pâlit, les vents du Nord renversèrent le navire qui portait César et sa fortune. Alors, avec la restauration et le gouvernement constitutionnel, reparurent pour notre pa^eles conditions de l'éloquence politique. Une ère nouvelle conimence, dans laquelle le génie et le travail , reconnaissant enfin leur force , la font respecter et stipulent des garanties. L'éloquence, toujours nécessaire dans les débats qui accompagnent le contrat, aura cependant une physionomie nouvelle : grave, noble, pure, simple, elle ne s'adressera presque plus aux passions. Convaincre est son but, et pour convaincre, elle se borne à poser les faits , à les réunir, à les prouver, à interroger l'histoire, à prendre conseil de la législation, des droits et des devoirs desgouvernemens et des peuples, à invoquer le secours de la logique et de la raison. Telle est l'éloquence dont la France a vu paraître de nombreux et exci4.kns piodèles dans les discussions qui se sont succédé depuis i8i5 jusqu'à c» jour, dans nos deux chambres, où i • . vit briller tour à tour les orateurs de tous les partis. Parmi ceux dont le jugement
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appartient à la postérité, citer les Laûjuioais, les Boissy d*AiigIas, les Camille Jordao, les Foy, les Manuel, rappeler à la mémoire ceux dont leurs contemporains admirent tous les jours le talent, et qu'il est inutile de nommer, parce qu'ils savent si bien rendre leurs noms célèbres, c'est donner de l'éloquence politique de notre époque la plus haute idée. Telle est aussi l'opinion et le mérite que l'Académie française rient de couronner en appelant dans son sein un de nos grands orateurs et un de nos plus pro« fonds philosophes; M. Royer Collard, en venant siéger parmi ses nouveaux confrères, a proclamé , et c'était déjà la conséquence de ce beau choix, qu'enfin l'éloquence de la tribune était officiellement déclarée un genre de notre, littérature.