PRÉLIMINAIRES
L'hommb pense : yoilà Bans doute , après la vertu , sa plus noble prérogative. Mani« fester et transmettre sa pensée par la parole, voilà le langage; soumettre ce qui Tenvîronne par Tasoendant de sa pensée ainsi révélée et transmise, voilà V Éloquence,
Par cette simple aperception d'un fait immense et unique, l'ascendant d'une intelligence parlante sur des intelligences et par suite sur des volontés étrangères, se trouvent d'avance battues en ruine et mises au néant les descriptions inexactes, incomplètes et peu philosophiques, imaginées autrefois dans les écoles, soi-disant oratoires, d'Athènes, de Rome et d'Alexandrie, et reproduites depuis par la légèreté ifes modernes.
L'éloquence, disent-ils, est l'art de convaincre, de plaire et de persuader; c'est l'art de prouver, de toucher, d'entraîner et de séduire ; c'est Fart de rendre agréable ce qu'on
43 KOTIO^S
vient de démontrer; c'est l'art de bien dire. Mais d'abord il est évident que l'éloquence n'est point on art. Sans doute, quand des bommes puissans en parole ont, à l'aide d'allocutions énergiques , sublimes , entraînantes, pathétiques, irrésistibles, électrisé des tribunaux, des armées, des nations, quelques observateurs peuvent examiner l'origine de la cause de cette influence merveilleuse, l'atteindre, l'apprendre à la foule ; ainsi ils créent une théorie, une science, un art. Cet art est -il donc l'éloquence? Non, puisqu'il prend naissance et paraît après elle, comme l'bistoire après les faits bistoriques. Non, puisqu'il a une autre essence, un autre caractère. L'éloquence , en effet , est rapide, ardente, instantanée, simultanée; l'art est calme, froid, lent, successif. Et quel rapport y a-t-il entre l'enthousiasme qui crée d'instinct, et la patience qui analyse? £t quel homme ressemblé moins à César congédiant ses soldats révoltés, par ces mots : « Allez, bourgeois (i),» ou à Na-
(i) It9 QuiritM. Le mol de Qti(nl«« lignifiait Boinaini, ci- U>|enB; Jnaji^l ae donnait ezcluNTemenl aux booinifa rcfétus de I« toge.Eu te prooonçani, Cécar auDonçait aui sqldats qu'ils •vaieot leur eoogê.
PAÉLIMIVAUUU. 43
poléon disant aux phalanges françaises, sur les confins de rAfrique et de l'Asie : « Enfans , du haut de ces pyramides , quarante siècles vous contemplent; » quel houune^ dis-je, ressemble moins à ces grands hommes, que le rhéteur qui analyse froidement et minutieusement ces sublimes saillies , et fait d'un corps brillant et plein de ▼ie un squelette immobile et glacé ?
Mais lors même que le mot are n'eût point été prononcé dans ces définitions, elles n'en seraient ni plus justes ni plus profondes.
En effet, l'éloquence ne consiste pas à bien dire; car il est possible de mettre dans toutes ses phrases, non-seulement de la correction et de la pureté, mais encore de l'harmonie, de l'élégance, de l'éclat, sans être éloquent. Ainsi, de l'ayeu de tout le monde, Isocrate chez les anciens, Fléchier dans les siècles mbdemes, parlèrent bien, mais n'eurent jamais d'éloquence. Et cependant, en quoi consiste le bien dire, si on refuse ce genre de mérite à qui réunit de mélodieuses et savantes périodes à deux, à trois, I1 quatre membres , des figures gracieqpifti et variées, des images brillantes, sm style qui
44 HOTiond
caresse et en quelque sorte cajole sans cesse les oreilles? On répondra peut-être que bien dire c'est être éloquent; mais ceci n'explique rîenj et il est dérisoire de définir l'éloquence par l'art de bien dire, et l'art de bien dire par l'éloquence.
L'éloquence ne consiste pas non plus à convaincre, à plaire, à persuader, à toucher, à entraîner et à séduire , à rendre agréable ce qu'on vient de démontrer. Est-ce que Démosthènes , évoquant , des bois sacrés de Marathon et des plages triomphales de Salamine, les mânes des guerriers morts en un jour de victoire, sbngeait à plaire aux Athéniens ? Cicéron dévoilant à son siècle et à la postérité les spohations , les turpitudes et les atrocités de Verres ou d'Antoine, cherche-t-il à séduire ou à rendre agréable ce qu'il démontre jusqu'à l'évidence? Celui que son siècle même salua du nohi d'aigle de Meaux,en s'élevant par un vol audacieux au pied même du trône éternel de qui relèvent tous les empires, songe-t-il à convaincre son royal auditoire de l'éternité du Tout'Puissant, ou à le persuader de la fragilité de notre être?
PHSLIXIVAIBBS. 4$
Ah! sans donte, Féloquence sait plaire, toucher, conyaiucre, entraîner et séduire.
£h! <pie ne sait-elle pas? Quels miracles loi sont impossibles? et sous quelles formes n'est-elie pas apte à les produire ? Elle tonne, frappe, écrase, pulyérise ; elle flatte, enchanr te, berce et endort ; elle lie de liens de fer , elle enlace de chaînes de fleurs ; elle impose des lois et arrache des suffrages; elle solhcite des grâces et mendiev un sourire ; elle rugit et elle pleure ; tour à tour hardie ou timide , sévère ou enjouée, douce comme le murmure des ruisseaux, menaçante comme le cratère des volcans ou la mer en courroux, persuasive comme le sourire de Vénus, convaincante comme le signe de tête de Jupiter : c'est le miel qui flatte les lèvres , le vin qui enivre le cœur , le philtre qui égare les sens ; c'est la flamme qui éclaire et la flamme qui dévore ; c'est le fleuve qui déploie majestueusement des flots calmes, et le fleuve qui arrache sa rive; c'est la nue d'où tombent des pluies fécondantes et la nue qui recèle ou promène la foudre.
Mais qu'importent les formes qu'elle affecte, Wf métamorphoses qui la déguisent?
46 KOTIOVS
Qu'elle fasse trembler ou qu'elle inspire le courage, qu'elle navre les âmes de douleur ou qu'elle exhale en elles le délire de la joie, qu'elle ordonne ou qu'elle prie, l'éloquence * s'appelle toujours l'éloquence, elle doit avoir un caractère fondamental, immuable, universel, un, qui persévère dans toutes les circonstances, et qui, cependant, explique d'avance toutes les variations que ses formes subissent* Quel est ce caractère?
Les anciens, plus habiles à créer des chefsd'œuvre en littérature, qu'à former des théories littéraires, n'ont songé qu'aux impressions excitées dans l'auditoire, et se sont peu occupés de la disposition intellectuelle ou morale de l'orateur. Horace, pourtant, les mettait sur là voie, en disant : « Vous voulez que je pleure, hé bien, pleurez vousmême ! » c'était le mot de l'énigme. L'orateur inspire l'espérance, l'effroi, la douleur, l'allégresse, s'il est lui-même sous le joug de ces t3rranniques impressions. Sa voix, son geste, ses yeux brillent d'enthousiasme, et le peuple entier est enthousiasmé : il a parlé de gloire, et l'on verserait son «ang pour la gloire. Ce n'est donc pas la nature des im-
PaiLIXTHAI&ES. 47
pressions auxquelles cèdent les auditeurs, qui décèle Féloquence, c'est la similitude de ces impressions à ceUes qui obsèdent Torateur à l'instant où il parle à la multitude. Cest la Sympathie qu'il semble avoir établie entre mille personnages diffétens de sexe, d'âgé, de conditions, d'intérêts et d'impressionnabilité ; c'est la miraculeuse et soudaine influence par laquelle il fait penser ce qu'il pense et vouloir ce qu'il veut ; c'est cet ascendant magique, à l'aide duquel il a en quelque sorte rayi les âmes de ceux qui l'écoutent pour y substituer la sienne; et nulle science ne dit à plus juste titre qu'elle, ce que disait Archimède, armé du levier:
• Fixez le point d'appai , je sonléve le monde, t L'éloquence est donc pour nous « le don « de faire sympathiser un auditoire avec soi-^ même, » ou en d'autres termes, « la puissance de l'intelligence s'cxprimant par la voix sur les intelligences et les volontés étrangères. »
Ceci posé, l'éloquence est donc la plus belle, la plus noble, la plus haute supériorité de la nature. La puissance ! l'empire !
que ces mots flattent délicieusement Yo-
48 voTioirs
reiUe, et vibrent harmonieusement dans le
coeur!
Il est doux, sans doute, de commander à une grande nation, à une armée nombreuse , d'intimer ses ordres au présent, de faire des lois pour Tavenir; mais quelque yaste que soit cette puissance, elle n'est pas illimitée. Irrésistible, ou peu s'en faut, tant qu'elle n'attaque que les objets maté/îels , extérieurs , elle trouve des barrières 'si elle s'adresse à l'âme; elle fait faire, mais elle ne fait pas penser, et surtout elle ne fait pas vouloir ce qu'elle veut. L'orateur, au contraire, agit, subjugue, enchaîne par luimême; et qui enchaîne-t-il ? l'âme, la volonté elle-même. Des Gaulois, des barbares avaient senti ce que cette victoire a de subhme , et en divinisant l'éloquence, ils l'avaient représentée sous la forme d'Hercule , tenant un nombie immense d'auditeurs enlacés de fils d'ambre et d'or, qui s'échappent de sa bouche ; comme si l'éloquence était la force, et que vaincre les âmes fût plus beau que de triompher des résistances et des forces physiques.
Aussi les Romains, ces hommes graves et J
PRELTMlirXlRES. 49
forts, qui même aux époques de la démoralisation et de la décadence publique, affectèrent toujours un superbe dédain pour les beaux-arts, et les humilièrent de leur protectorat dominateur, sans jamais consentir à les exercer par eux-mêmes , les Ro« mains cultivèrent l'éloquence; car aux yeux de ces fiers et impérieux républicains , Téloquence n'était pas comme l'art des Phidias, des Eu'phanor, des Âristandre et des Timothée, un amusement oiseux et vain ; c'était une arme d'attaque et de défense, un noble exercice dés âmes prédestinées à l'empire, un moyen de puissance, d'élévation et de gloire. Aussi, long-temps avant l'époque où le nom d'éloquence fut prononcé à Rome, Rome avait des tribuns, des consuls , des sénateurs éloquens , et lorsque la ruine de la Grèce eut fait entrevoir aux Romains les beautés inconnues de la littérature, les plus illustres d'entre eux se mirent -ils , sans balancer, à l'école des vaincus.
L'éloquence ainsi décrite et définie, nous nous occuperons de ses caractères principaux , et nous examinerons quelles formes elle revêt, par quelles routes elle s'avance ,
XLOQUSBipB. 4
5o HOTIOlfft PRSLIMIir AIRES.
vers quel but elle se dirige » et quels modèles efiç met en jeu pour fixer à son g^é les oscillations de la volonté. Dans cette série de recherches, il est utile de s'attacher à un ordre méthodique et invariable, fondé sur des dissemblances assez saillantes pour que Téloquence, toujours identique quant au fond , Tarie quant aux formes , et se scinde pour ainsi dire en espèces. La première de toutes, et cellç qui affecte le plus profondément l'ensemble , est la présence de ce que Ton appelle formes oratoires. Nous envir sagerons donc successivement Féloquence dans les œuvres oratoires et hors des oeuvres^ oratoires.
tmuvt ^o*rtî<.