FIG. |83. — OREUZE. — I. 'ACCORDÉE DE V1I.LAGE
{Muscc du Louvre.)
écrit Diderot, que des grains de raisin séparés, un macaron, des pommes d’api isolées ne sont favorables ni de formes, ni de couleurs; cependant qu’on voie le tableau de Chardin... Cet homme est le premier coloriste du Salon et peutêtre un des premiers coloristes de la peinture. »Maisil passe de là aux scènes de la bourgeoisie modeste et honnête : des enfants qui jouent, une mère qui montre à broder à sa fillette, il ne lui en faut pas plus pour produire un chef-d’œuvre de vérité et souvent d’émotion intime et saine (le Bénédicité (fig. 182), la Mère laborieuse , etc., au Louvre). Joseph
Vernet (1714-1789) s’inspire aussi de la nature, mais sous d'autres aspects. Vers dix-huit ans, comme il s’en allait en Italie, la vue de la mer détermine sa vocation. Quand il en revient (1753), il est célèbre par ses marines : le marquis de Marigny lui commande pour le roi les vues des ports de France. Dans ces tableaux, qui sont au’ Louvre, Vernet sait rendre l’aspect de chaque ville, la physionomie de la popu
lation qui s’y agite; il y montre à la fois les quàlités du paysagiste et du peintre de mœurs.
L’artiste préféré de Diderot, celui qu’il exalte sans cesse, est Greuze (1725-1805). Greuze, qui se révélait au Salon de 1755 par son Père de famille lisant la Bible , représente le goût de son temps sous un nouveau jour. On se pâme devant ses tableaux soi-disant rustiques, la Malédiction paternelle, le Fils puni, Y Accordée de village (fig. 1 83 > (Louvre), etc.; devant ses jeunes filles, la Cruche cassée, etc. (Loufig. 184. — la tou». vre). C’est par l’idée, par
(Musée de Saint-Quentin, le sentiment qu’il plaît à
. ses contemporains ; il est
le peintre en titre de la morale, ce qui excite l'enthousiasme de Diderot. Le xvinr siècle, qui met alors la sensiblerie à la mode, croit retrouver en lui la nature et la vertu. Pourtant Greuze n’est qu'un faux naïf, qui tourne tantôt au mélodrame, tantôt au maniérisme; ses personnages sont des paysans de convention, qui feraient bonne figure à l'Opéra-Comique, ses ingénues n’ont que l’apparence de leur rôle, et, sous ces dehors vertueux, l’art de Greuze est encore fort sensuel. F.nfin l’exécution laisse à désirer chez
FIG. l8 5.
N ATT 1ER. — MADAME DE CHATEAU ROUX, EN POINT DU JOUR. (Musée de Marseille.)
travailler encore pour vivre et de solliciter les commandes de l’Empire.
Parmi les portraitistes, Rigaud, Largillière peignent encore jusque vers le milieu du siècle. Maître dans un
l.’ART FRANÇAIS AU XVIIIe SIÈCLF-.
lui. La fin de son existence fut triste : la nouvelle génération le dédaigna; à soixante-quinze ans, il était obligé de
LH S TEMPS MODERNES
genre spécial, le portrait au pastel, La Tour (1704-1788) a vu poser devant lui tout lexvm0 siècle : princes et hommes de lettres, financiers et comédiennes. « Ils croient, disait-il, que je ne saisis que les traits de leur visage; mais je descends au fond d’eux-mèmes à leur insu et je les remporte tout entiers. » Le Louvre possède de beaux pastels de La Tour : Mme de Pompadour, Louis XV, Marie Leczinska, la Dauphine, le portrait du peintre par lui-même; mais il faut l’étudier surtout à Saint-Quentin, sa patrie, où l’on a rassemblé plus de quatre-vingts de ses portraits. Dans l’œuvre de celui que Diderot appelait le « Magicien » revit la société intelligente, aimable et vive du temps passé.
Que d’artistes furent alors célèbres, auxquels on ne songe plus guère aujourd’hui, comme Carie Vanloc, premier peintre du roi qu’on égalait hardiment à Raphaël et Titien, comme Lagrenée et Doyen, ses élèves! Nattier, qui déguisait en beautés de l’Olympe les princesses du sang et les dames de la cour, passait pour a l’élève des Grâces ». Les peintres d’histoire sont nombreux et, dans leur camp aussi, se produit peu à peu une réaction qui bientôt triomphera. Sous prétexte de revenir à un art plus sévère, on s’éprend de l’antiquité; Diderot y pousse; un archéologue, le comte de Caylus, publie des recueils de peintures antiques, et il juge son entreprise « très propre à donner aux artistes quelques idées des belles formes et à leur faire sentir la nécessité d’une précision dont le prétendu goût d’aujourd’hui et le taux brillant de la touche ne les écartent que trop souvent ». Vien, artiste consciencieux, mais peintre médiocre, est à la tête de la nouvelle école; Watelet, qui publie en 1760 l'Art de peindre et les Réflexions sur la peinture , en est le théoricien. Le frère de la Pompadour, de Marigny, directeur général des bâtiments du roi, seconde ces tendances. Son successeur, d’Angivilliers, sous Louis XVI, déclare qu’il veut « rendre aux arts, autant qu'il est possible, toute leur dignité ». Mais, si l’on parle beaucoup des Grecs et des Romains, on les comprend mal et on les travestit.
Lagravure etlesdessins d’illustrations. — Lexvm'siècle est l’âge d’or de la gravure en France, du moins jamais ne l’a-t-on pratiquée avec plus d’ardeur. Tout le monde s’en
l’art FRANÇAIS A.U XV III* SIECLE. 3 5 1
mêle; avec les artistes, les amateurs, les femmes et jusqu’à Mme de Pompadour. Pourtant on y peut distinguer diverses écoles. L’une représente la tradition et se rattache au xvnc siècle; le Lyonnais Pierre Drevet, élève de Gérard Audran, son fils Pierre-Imbert et son neveu Claude en sont les chefs et continuent la série des beaux portraits historiques. D’autres interprètent les œuvres des peintres du temps avec beaucoup d’habileté et une grande finesse d’exécution : les estampes d’après Watteau, Boucher. Greuze se répandent partout. Laurent Cars, Lebas, Lépicié, Flipart, Levasseur, etc., sont parmi les meilleurs en ce genre. A côté, c’est la foule de ces artistes charmants, dessinateurs ou graveurs, qui nous offrent sous tous ses aspects la vie de leur temps. Gabriel de Saint-Aubin, portraitiste vagabond des rues de Paris, en note dans ses croquis tous les incidents; son frère Augustin préfère les mœurs aristocratiques, les promenades à la mode, les concerts, les bals; Cochin compose les illustrations qui conservent le souvenir des cérémonies officielles et multiplie les dessins de portraits en médaillons qu’il laisse à d’autres le soin de graver; Gravelot, Eis'en, plus tard Moreau illustrent les belles éditions. Presque tous prodiguent les légères vignettes : invitations, programmes, billets de théâtre, annonces, catalogues, etc., il n’est pas, au xvmc siècle, de feuille imprimée que n’accompagne une de ces compositions où pétillent souvent l’esprit et la fantaisie.
La sculpture. — Le règne de Louis XIV avait été favorable à la sculpture; il avait fallu peupler de statues les résidences royales. De là, dans les œuvres de1' ce temps, 'un caractère majestueux et décoratif qui se retrouve souvent dans celles du xvme siècle. Du reste, les sculpteurs dont on va s’occuper d’abord étaient les élèves des maîtres antérieurs; quelques-uns de ceux qui avaient travaillé sous Louis XIV vivaient encore et exerçaient leur influence : ainsi l’école des Coustou se continue pendant tout le règne de Louis XV. Mais les Coustou avaient déjà une tendance au maniérisme qui s’accentue chez leurs disciples. Jean- Baptiste Lemoyne (1704-1778) fut regardé comme un des meilleurs sculpteurs du temps. Il était surtout habile dans l’exécution des bustes et des statues historiques; aussi fut-il
LES TEMPS MODERNES
chargé plusieurs fois de représenter Louis XV. Pour le monument que lui commandèrent les états de Bretagne en l’honneur de la guérison du roi, Lcmoyne imagina une composition à trois figures : Louis XV est debout, en- costume d’empereur romain, tandis qu’au-dessous, sur les degrés, la Bretagne à demi agenouillée montre le roi et qu’en face la Santé s’accoude au piédestal. Ces allégories théâtrales étaient alors fort à la mode. Les Adam, décorateurs pleins de verve, ont exécuté à Versailles les figures du bassin de Neptune, de 1733 à 1740, et à Saint-Cloud plusieurs œuvres, notamment le groupe de la Jonction de la Seine et de la Marne. Falconet (1716-1791), le meilleur élève de Lemoyne, admire Puget et s’en inspire, tandis qu’il reproche aux sculpteurs antiques de n’avoir point reproduit au même degré « le sentiment des plis de la peau, la mollesse des chairs et la fluidité du sang ». La merveilleuse pendule des Trois Grâces (fig. 1 86), qui fut tant admirée à l’exposition universelle de 1900, montre combien cette préoccupation était vive chez lui et avec quel art exquis il s’en inspirait. Comme Puget, il prétend rapprocher la sculpture de la peinture et en obtenir les mêmes effets. Son chefd’œuvre, la statue équestre de Pierre le Grand, est à Saint- Pétersbourg. Bouchardon (1698-1762) est un artiste d’un goût plus sévère, mais froid, ainsi qu’on en peut juger par sa fontaine de la rue de Grenelle. Le camp des admirateurs de l’antique, auquel il appartient, compte, parmi ses plus énergiques adeptes, Pigalle (1714-1785), artiste laborieux et obstiné Le Mercure et la Vénus qui établirent sa réputation furent donnés par Louis XV à Frédéric IL L’œuvre la plus importante de Pigalle est le tombeau du maréchal de Saxe, à Strasbourg, bien que la composition en soit trop empha- L-*tique. Chargé de faire la statue de Voltaire, alors âgé de soixante-seize ans, Pigalle, sous prétexte de respecter la vérité et les traditions de l’art, s’entêta à le représenter nu et décharné, malgré les doléances de son modèle; ce manque de goût amusa fort les contemporains. Au Voltaire de Pigalle on peut opposer celui de Houdon qui se trouve à la Comédie- Française. Jamais on n’a poussé plus loin l'art de faire exprimer au marbre la vivacité et la malice de l’esprit (fig. 1 86 bis). Houdon (1741-1828) excellait du reste à rendre les physio-