PIG. I96. INGRES. — ŒDIPE ET I.E SPHINX
(Musée du Louvre.)
douta de son idéal. Il était décidé, comme il le disait, « à avoir plus de courage que ses détracteurs n'auraient de sottise ou les mauvais destins qui le poursuivaient d'entêtement ». Son énergie se doublait d’un incroyable orgueil, il se considérait volontiers comme envoyé de Dieu pour faire triompher la bonne peinture et rappelait le mot de Beethoven : « Je ne suis pas inquiet de ce qui
l’art depuis 178g.
adviendra de mes œuvres, parce que je sais que, dans mon art, Dieu est plus près de moi que des autres hommes. » Il vécut plusieurs années, à Rome, à Florence, de petits portraits qu’il faisait à bas prix. Ce fut alors qu’il se pénétra de l’influence de Raphaël, plus profonde encore sur lui que celle de David. Raphaël était à ses yeux l’incarnation même de l’art : qui ne l’adorait pas béatement et sans restrictions n’était pour lui qu’un sauvage.
Ce fut à Florence qu'Ingres exécuta le tableau qui enfin le mit en pleine lumière, le Vœu de Louis XIII (1824) qui procède directement, pour ne pas dire servilement, de Raphaël (cathédrale de Montauban). Cette fois il put reparaître à Paris avec les honneurs de la guerre. L’année suivante, il était nommé membre de l’Institut. A dater de cette époque jusqu’à sa mort en 1867, Ingres devint le représentant attitré et irascible de ce qu’il appelait les bonnes doctrines contre les audaces de la nouvelle école; il barra à Delacroix pendant vingt ans la porte de l'Académie, prêcha la croisade contre les infidèles de la peinture, et, en même temps qu’il les foudroyait de ses anathèmes, il forma dans son atelier les disciples chargés de soutenir contre eux le bon combat. Là se pressent autour de lui les Flandrin, Amaury-Duval, Lehmann, etc.; ils recueillent pieusement les formules autoritaires qui tombent de sa bouche. « Le dessin est la probité de l’art », tel est son précepte par excellence, et, dans les séductions de la couleur, il voit comme un sortilège dangereux et malfaisant. « Les élèves partageront leur temps entre l’étude de la nature et celle des maîtres, s’attachant spécialement à Phidias, aux bas-reliefs du Parthénon, à la sculpture antique en général, aux peintres des écoles romaine et florentine,, aux gravures de Marc- Antoine. » Le divin Raphaël doit être leur guide, ils doivent avoir Rubens en horreur.
Tel fut le professeur, inspirant à ses élèves un véritable culte par la conviction avec laquelle il rendait ses oracles. L’artiste, il faut bien le dire, manqua souvent d’originalité, et la couleur qu’il dédaignait prit cruellement sa revanche. Qu’on étudie ses œuvres les plus célèbres, Y Apothéose d'Homère (fig. 197) (Louvre), parexemple; la compositionen est savante et bien équilibrée, mais la vie en est absente, le ton
L’ART FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE.
en est froid et pâle, la plupart des figures ne sont pas modelées et ne se détachent pas dans la lumière ambiante. Une de ses meilleures productions restera la Source (Louvre), parce qu’il s’y est directement inspiré de la nature. Il convient d’ajouter qu’il fut un remarquable portraitiste. Ses portraits au crayon notamment sont des modèles de justesse et de précision.
Dans les admirations qu’on lui témoignait, il entrait une part de convention. On le subissait autant qu’on le goûtait. A l’Académie même, il se plaignait de trouver des adversaires acharnés contre lui. En i83q, son Martyre de saint Symjphorien. sur lequel il fondait de grandes espérances, fut fort critiqué. Ingres furieux jura de ne plus exposer au Salon et se tint parole; on ne le vit reparaître qu’à l’exposition universelle de 1 85 5 .
Aujourd’hui les querelles passionnées qui ont divisé les
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Neurdein frères, phot.