A. E., Xovelislfis anlerlores à Cervantes^ t. III
l!)0 SIÈCLE d'or. PliEMlÈBE PAUTIE. — PROSE
l'Abencerrage grenadin Abindarràez, tandis que ce dernier se l'end à Coin pour épouser la belle Jarifa, fille du gouverneur. Informé du fait, Narvâez rend généreusement la liberté à l'Abencerrage sous promesse de revenir dans les trois jours. Le terme échu, Abindarrâez et Jarifa reviennent en effet, et obtiennent leur pardon.
Cette nouvelle, qu'un inconnu avait insérée à la suite de la Diana, se trouvait déjà dans Vluventario, d'Antonio de Villegas, imprimé en lo65, mais déjà composé en 15ol. Cependant il y a des raisons dépenser que Villegas s'est simplement borné à arranger et à rajeunir une Chronique du temps de Fernando, el de Antequera, signalée par Gallardo et par M. .Meuéndez Pelayo. Ses autres œuvres montrent suffisamment qu'il était incapable de composer un récit aussi simple, aussi rapide et aussi intéressant. Félicitonsnous qu'il n'ait pas trop embelli son modèle.
Ce fut encore à cette même époque que parut une nouvelle justement célèbre, car elle inaugure, elle aussi, un genre nouveau : le Roman picaresque. Il s'agit de la Vida de Lazarillo de formes y de sus fortunas y adversidades, imprimée en loi)4 ' (peut-être mèine en 1553), en trois endroits différents : Burgos, Anvers, Alcalà. C'est un fait lemarquable en vérité que la même décade (1.550-60) ait vu paraître trois œuvres romanesques qui devaient donner naissance à une longue postérité d'imitations fameuses it fonder trois genres nouveaux : le roman moresque, le loman pastoral et le roman picaresque. Nous sommes bien ri'elloment à l'un des points culminants de lliistoire littéraire de l'ICsiiagne : l'on sent que l'apogée du siècle d'or est proche. Cette date est,aprcs celle de 1492, Tune des plus caractéristiques et des plus fécondes pour la civilisation dr la péninsule.
1. Restitution de l'édition princeps par M. Foulclié-Delbpsc. Bibl. Hispan., t. III. — Iléodition du texte de liurpos. Iou4, pnr lUitler Cl.iikc. Oxford, 1897.
LE GENnE PICAHESOUE 191
9. Le g-enre Picaresque. — Qu'est-ce donc que ce < picarisme » dont le nom et les héros apparaissent pour la première fois officiellement avec le Lazarillo? — On initend par nouvelle picaresque celle dont les personnages ^ont empruntés à cette classe particulière de gens de basse ■ xtraction, qui vivent aux dépens d'autrui, se mettent résolument au-dessus des conventions sociales ou des lois et ne demandent leurs moyens d'existence qu'à leur industrie, à la fertilité d'une imagination peu scrupuleuse. Ces aventuriers, en Espagne, ce sont les Picaros. Si la chose est ancienne, le mot, d'une étyraologie obscure', n'apparaîl guère que dans le deuxième tiers du xvi« siècle. C'est le roman qui nous a conservé la chronique la plus complète du monde picaresque ; mais ce royaume, dont la Cour était celle des Miracles, comprenait, en outre, deux provinces littéraires : le Théâtre et la Poésie lyrique. Ces dernières, il est vrai, empruntèrent presque exclusivement au roman leurs héros, leur éclat et leurs succès.
Il est clair que ce genre ne peut exister que dans une société dont l'élat moral et économique laisse à désirer, et que celte littérature spéciale répond aussi à un état particulier de la civilisation. C'est que déjà vers le milieu du siècle on apercevait les premiers symptômes d'un boulevf^rsement profond dans les conditions sociales. Les guerres perpétuelles devaient avoir un contre-coup sur les mœurs L't sur l'esprit public en général. Elles amenaient forcément la ruine du commerce, de l'industrie, de l'agriculture. La Cour attirait tout à elle : elle était le rendez-vous de tous ceux qui cherchaient des moyens d'existence facile. C'était
1. Le mot est souvent, à cette première époque, synonyme de pinche, valet de cuisine, marmiton. Il est curieux qu'en français, coquin (qui traduit fort bien picaro) semble un péjoratif de queux {coquus, cuisinier). P inchar, pinche, picaro, sont des mots de même famille.
la
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un excellent terrain pour les aventuriers de toute sorte en quête de bonnes aubaines et de franches lippées, valets fripons, soldats licenciés ou déserteurs, étudiants en congé perpétuel, moines défroqués, hidalgos râpés, coupe-baurses et coupe-jarrets, brelandiers, ribauds et truands, en un mot l'immense et pittoresque armée des picaros. Les énormes foitunes faites en Amérique avaient tourné toutes les têtes ; l'on jetait à pleines mains l'argent si facilement gagné et l'on s'habituait à dépenser sans rien gagner. Les fausses théories économiques et jusqu'au développement du mysticisme, avec sa conception particulière de la charité, contribuaient à favoriser les intrigants ou les paresseux : la sapa baba, distribuée dans tous les couvents, est l'ordinaire nourriture des picaros affamés *.
Les causes de la transformation de la société ne produisirent leur plein effet que vers la fin du siècle, et c'est sans doute pour cette raison que les romans, qui la révèlent le mieux, ne datent que de cette époque. Mais ces causes existaient depuis longtemps, et c'est ce qui rendait possible des œuvres telles que la Célestine et le Lazarillo. Car ce dernier, à le considérer en ses éléments constitutifs, a eu des précédents : il n'y a guère de génération spontanée en histoire littéraire. Par certains côtés, la Comedia de Calisto y Melibea est déjà un roman picaresque, et il ne serait pas difficile, sans remonter à l'archiprêtre de Hita, de signaler d'autres antécédents. Parmeno, Sempronio, Sosia, Centurio, Lucrecia, Elicia et Areusa, sans parler de la Mère Célestine elle-même, sont les ancêtres directs des Lazarillo, des Guzmân, des I). Pablo. Luis Vives avait donc encore plus raison qu'il ne le croyait quand il appelait la Célestine : Nequitiarum parens, la Mère des perversités. Les mômes causes produisirent ailleurs les mêmes effets : l'Italie,
1. La Yida ciel Picaro (Édit. Bonilla, liev. llisp., 1902.) est le sujet d'un poème en Ml tercets, imprimé en 16U1, et attribué par les uns à Pedro I.inan de Riaza. par les autres à Lupercio de Ar^^ensola, ou encore à un certain Gallegos, auteur d'une Vida de Palacio.